CHAPITRE XIX
demi-ténèbres avait été si subit, que d'al)ord nous ne distinguâmes rien, — nous reconnûmes que nous étions en compagnie d une trentaine de marins anglais. La plupart d'entre eux étaient assis sur le pavé, ou sur des boîtes, sur des valises, contenant ce qu'ils avaient sauvé de leurs bardes, et causaient ensemble^ ou bien jouaient aux cartes et aux dames. Notre entrée n'excita que peu d'attention ; après avoir levé les yeux par un mouvement de curiosité , ils se remirent cbacun à leur affaire. J'ai souvent refléchi au sentiment d'égoïsme qui paraissait les dominer tous. Dans le moment même j'en fus choqué, car je m'attendais à une sympathie et à luie commisération immédiate ; mais ensuite mon étonnement cessa. Beaucoup de ces pauvres diables étaient déjà demeurés des mois en prison, et la plus courte captivité sulïil pour produire cette complète indifférence à l'infortune des autres, que je remarquai alors. Même, un des détenus , qui jouait aux cartes leva un instant le nez de dessus son jeu lorsque nous entrâmes, et, comme si réellement il eût éprouvé du plaisir à voir que d'autres n'étaient pas moins malheureux que lui : — Bravo ! camarades , s'écria-t-il , plus on est de fous, plus on rit. Nous restâmes debout environ dix minutes à examiner les différents groupes; puis, 0 Brien me fit observer que nous ferions aussi bien de jeter l'ancre, tin fond mauvais valait mieux que pas de fond du tout ; nous nous assîmes donc dans un coin sur nos porte-manteaux, et nous y passâmes
plus d'une heure , examinant la scène qui nous environnait , sans prononcer un seul mot ni l'un ni Tautre. Pour moi, je ne pouvais parler, tantje trouvais mon sort misérable ! Je pensais à mon père et à ma mère qui étaient en Angleterre, à mon capitaine et à mes camarades qui voguaient si heureusement sur la frégate, au bon colonel O'Brien , et à cette chère petite Céleste ; et tandis que ces tableaux d'un bonheur passé se succédaient rapidement dans mon esprit, d'abondantes larmes ne cessèrent d'inonder mes joues. O'Brien ne desserra les dents qu'une fois, et encore fut-ce pour me dire : — C'est une stupide situation, Pierre.
Nous étions dans la prison depuis à peu près deux heures, lorsqu'un jeune garçon, vêtu d'une jaquette ignoblement sale et toute déguenillée, et dont le visage était aussi pâle que maigre, s'approcha de nous.
— Je m'aperçois à vos uniformes , nous dit-il , que vous êtes tous deux officiers comme moi.
O'Brien le regarda quelque temps avec surprise.
— En ce cas , sur mon àme et sur mon honneur ! lui repondit-il enfin, vous êtes plus habile que nous, car pour mon compte je ne l'aurais pas deviné à vous voir. Mais admettons que je vous croie sur parole. Quel est le vaisseau de Sa IMajesté britannique qui a eu le malheur de perdre un si franc marin.
— J'appartenais au Cutter le capricierix, répliqua le jeune homme, et j'ai été fait prisonnier à bord