‹ Pierre Simple (volume 3)Chapitre 136 sur 219 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

d'une prise que le capitaine m'avait chargé de conduire à Gibraltar ; mais on ne veut pas croire ici que je sois officier. J'ai demandé paie et ration d'officier, mais on me les refuse.

— Eh bien ! mais , nous , dit O'Brien , on sait à merveille que nous sommes officiers. Pourquoi donc nous avoir jetés ici avec les simples matelots .*

— Je suppose qu'on ne vous y a mis que momentanément, répondit l'aspirant du Cutter. Mais pourquoi vous y a-t-on mis? je l'ignore.

Nous n'en découvrîmes nous mêmes la raison que plus tard, quand il vint à notre connaissance, comme on le verra par notre récit , que l'officier qui nous avait reçus des cuirassiers, s'était autrefois querellé avec le colonel O'Brien qui lui avait d'abord donné un soufflet , puis passé son épée à travers le corps. Apprenant des cuirassiers que le colonel nous portait beaucoup d'intérêt, il avait résolu de nous vexer autant que possible, et quand il avait transmis à ses supérieurs la nouvelle de notre arrivée , il n'avait pas fait mention de notre grade afin d'être à même de nous envoyer dans la prison des simples matelots. — Il est fort dur pour moi de ne recevoir ni la paie ni la ration d'officier , continua l'aspirant. On ne me donne qu'un pain noir et trois sous par jour. Si j'av»is eu mon grand uniforme, ils ne m'eussent jamais contesté mon titre; mais les brigands qui ont repris la prise m'ont volé tous mes effets en ne me laissant que cette vieille jaquette.

262 PIERUE SIM?LE.

Cette leçon-là, répondit 0 Brien, vous apprendra à mieux soigner désormais votre toilette. Vous autres aspirants de cuttei's et de briks canonniers, on vous rencontre toujours si sales, qiie nous pouvons à peine, nous qui appartenons à des fi-égates, reconnaître en vous des ofTiciers, mais encore des gentilsliommes. \ous avez toujours l'air si dégoûtants et si misérables quand vous passez prés de nous dans le cbantier, que nous ne vous toucherions pas pour J€ ne sais quoi ; comment des étrangers pourraient-ils donc croire que vous êtes ofliciers ou gentilshommes? sur ma conscience ! il n'en faut pas vouloir aux français de ce qu'ils ne reconnaissent pas en vous un ofliciei', car nous-mêmes, nous qui sommes Anglais, il faut que nous vous en croyons sur parole.

— Il est bien dur, répliqua le jeune homme, d ètre ainsi traité par un camarade : vos vêtements seront aussi lapés que les miens avant que vous sovez long-temps restés ici.

— Soit , mon petit ; mais du moins aurais-je la satisfaction de me dire quej'v suis arrivé avec la mise d un gentilhomme, sij en sors en moins bonne tenue. Sur ce , bon soir et mille songes agréables. — Je trouvai 0 Brien presque cruel pour parler de la sorte, mais il était toujours lui-même aussi scrupuleusement propre et aussi soigneusement mis , qu'il était beau et bien fait.

Par bonheur , nous n étions pas destinés à un long séjour dans ce détestable trou. Après une nuit

Page 1