‹ Pierre Simple (volume 3)Chapitre 150 sur 219 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

mon oncle William était mort , et qu'il ne se trouvait plus qu'un seul héritier entre lui-même et le titre de lord , mais que mon grand-père se portait bien et depuis quelque temps il se montrait affectueux envers nous. Ma mère était fort affligée; elle me savait en prison, et m'engageait à lui écrire aussi souvent que possible. La lettre d O'Brien était du capitaine Savage; la frégate avait été envoyée en Angleterre avec des dépèches , et la conduite d'O'Brien , mise à la connaissance de l'amirauté , qui par suite l'avait promu au grade de lieutenant. O'Brien accourut vers moi avec la lettre , et , la figure toute rayonnante de joie , me la mit dans les mains. En retour, je lui passai la mienne, et il la lut d'un bout à l'autre.

— Pierre, mon garçon , s'écria-t-il alors, je vous ai de grandes obligations. Quand vous étiez blessé, quand vous aviez la fièvre, et que c'était bien assez de songer à vous-même , vous avez cependant songé à moi; mais je ne remercie jamais avec des mots. Je cix)is que votre oncle William est mort. Combien vous reste-t-il d'autres oncles?

— J'ai encore mon oncle Jean , qui est marié, et qui a déjà deux filles.

Que Dieu le bénisse, et fasse qu'il ne s'écarte

pas de la ligne féminine ! Pierre, mon garçon, vous serez lord avant de mourir.

— Sornettes , O'Brien î Je n'ai aucune chance. Ne me mettez donc pas de si folles idées dans la tète.

— Quelle chance avais-je de devenir lieutenant, et ne le suis-je pas devenu? C'est vous, Pierre, qui m'avez plus que personne aidé à être fait lieutenant; moi, je ferai de vous un homme , et c'est encore mieux. Pierre , je m'aperçois qu'avec toute votre simplicité vous n'êtes pourtant pas si simple, et qu'avec 1 habitude de toujours demander conseil, vous savez au besoin penser et agir par vous-même. Or, Pierre, ce sont des talents qu'il ne faut pas enterrer dans ce maudit trou; c'est pourquoi, mon garçon, préparezvous à quitter ces lieux sous une semaine, si le vent et le temps nous favorisent , ou plutôt, si le vent et le temps sont mauvais ; car plus ils seront mauvais, meilleurs ils seront. Serez-vous prêt à quelque heure de la nuit que je vous éveille?

— Oui, O'Brien, et je ferai tout ce qui dépendra de moi.

— Personne, que je sache , ne peut faire beaucoup plus. INIais , Pierre , une faveur ! Comme il est siu' et certain que je suis lieutenant , portez un peu la main à votre chapeau en m'adressant la parole , une fois seulement et voilà tout. Je ne désire le compliment que pour voir quel air il a.

— Lieutenant 0 Brien, dis-je en portant la main à mon chapeau , avez-vous d'autres ordres à me donner ?

— Oui, monsieur, répondit-il; c'est de ne plus jamais vous permettre de porter la main à votre chapeau en me parlant, à moins que nous ne fassions

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voile ensemble, ce qui serait alors un cas tout dilîérent.

Environ une semaine après, O'Brien s'approcha de moi et me dit : — La lune est entrée dans son nouveau quartier avec du mauvais temps ; si ce temps-là dure , tenez- vous prêt à décamper. J'ai mis ce qu'il faut dans votre petit havre -sac, et ce sera peut-être pour cette nuit. Maintenant couchez-vous, et dormez pour une semaine si vous pouvez ; car si nous réussissons, vous ne dormirez guère de toute la semaine prochaine.

Il était alors près de huit heures. Je me couchai , et vers minuit O'Brien me réveilla , en me disant de m'habiller avec précaution et de le suivre dans la cour. Je le fis sans troubler le sommeil de personne, et trouvai non-seulement que la nuit était noire comme de la poix , car on était en novembre , mais qu'il pleuvait par torrents. Un vent violent s'engouffrait dans la cour où il silïlait avec fureur, e( fouettait la pluie tantôt dans une direction tantôt dans une autre. Il me fallut quelque temps pour retrouver O'Brien qui était déjà en besogne, et comme il m'avait d'avance communiqué ses plans, je vais tout de suite les expliquer ici. A Montpellier, il s'était procuré six fortes barres de fer longues d'environ dix-huit pouces, terminées en vrille par un bout, et carrées par l'autre, de manière à recevoir un mandie qui se dévissait au besoin. Par précaution , il s'était muni d'un manche de rechange; mais chaque

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manche allait à toutes les barres de fer. O'Brien avait déjà vissé une de ces barres entre les interstices des pierres dont le mur était bâti , et se mettant à cheval sur celui-là il en fixait un autre à trois pieds plus haut. Quand il Teut fixé, il monta debout sur la première barre, et se soutenant au moyen de la seconde qui se trouvait presque à hauteur de sa hanche/ il en vissa une troisième, toujours les fixant de six pouces environ à droite et à gauche l'une de l'autre, et non en ligne perpendiculaire. Lorsqu'il eut vissé ses six barres , il se trouva presque à moitié du mur ; attachant alors sa corde, qu'il avait emportée autour de son cou , à la barre la plus haute, et s'en servant pour redescendre, il dévissa les quatre barres les plus basses ; puis , remontant au moyen de la corde, il se plaça sur la cinquième barre, et se soutenant avec la sixième, recommença son manège. Par ce moyen , il arriva en une heure et demie au sommet du mur, où il fixa sa dernière barre, et y nouant la corde, il descendit. — Maintenant, Pierre, me dit-il , nous pourrons ne pas avoir peur que les sentinelles ne nous voient ; aui'aient-elles des veux de chat, elles ne nous verront pas avant que nous ne soyions au faite de la muraille ; mais alors nous toucherons au glacis et il nous faudra gagner les remparts à plat-ventre. Je vais monter avec tout le matériel; donnez-moi votre havre-sac, vous en serez plus léger ; et souvenez-vous, dans le cas où il m'arriverait quelque accident, de courir vous remettre au

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