‹ Pierre Simple (volume 3)Chapitre 152 sur 219 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

nous fallait établir notre levier pour descendre du second rempart dans le fleuve. O'Brien réfléchit un moment. — Pierre, me dit-il, voici le moment de prouver que vous êtes homme. Ce drôle dort, mais il peut se réveiller et donner l'alarme , mettons-le hors d'état de pouvoir le faire. Je vais lui fermer la bouche, mais à l'instant où je la lui fermerai, il vous faut ouvrir le bassinet de son fusil de manière qu'il ne puisse plus tirer. — N'ayez pas peur, O'Brien, vous serez content de moi. Nous nous approchâmes donc à petits pas de la sentinelle, et lorsque O'Brien me fit signe de placer le doigt sur le bassinet, je l'y plaçai ; puis, quand il appuya lui-même la main sur la bouche du soldat , j'appuyai pour ma part sur le bassinet. Le pauvre diable, réveillé en sursaut, se débattit et voulut faire feu , mais son fusil nécessairement ne partit pas ; en une minute il fut non seulement bâillonné par O'Brien, mais encore garotté par lui et moi. Le laissant où il était, nous atteignîmes le rempart , et O'Brien , fixant de nouveau le levier, descendit. Je ne tardai guère â le suivre et je le trouvai dans la rivière, se tenant toujours à la corde; le parapluie fut alors ouvert et tourné sens dessusdessous ; la préparation dont il était enduit le fit résister â l'eau , et comme O'Brien me l'avait précédemment expliqué, je n'eus qu'à tenir en étendant le bras les deux anneaux qu'il avait attachés à la pointe du parapluie, laquelle était dans l'eau. Delà partait aussi une corde qu'O'Brien prit entre ses

dents, et qui le mit à même de me tenir en sui-^Tint le fil de l'eau. Quand il fut ainsi descendu à environ sept toises au-dessous de la forteresse , il gagna le bord, mais il était tellement épuisé qu'il resta toutà-fait immobile pendant quelques minutes. J'étais moi-même raidede froid. — Pierre, me dit-il, nous avons, grâce à Dieu, réussi jusqu'à présent; il nous faut donc décamper au plus vite de ce voisinage, car le jour va paraître dans deux heures.

O'Brien tira un flacon d'eau-de-vie , et nous en bûmes au moins un demi verre chacun ; mais nous en aurions dans notre état, bu, je crois, toute une bouteille sans nous griser. Suivant alors la rive du fleuve, nous finîmes par distinguer un petit bâtiment à l'arrière duquel était amarrée une barque; 0 Brien s'en approcha à la nage, et coupant la corde qui la retenait sans même y monter, la remorqua jusqu'au bord. Heureusement les rames étaient dans la barque. J'y entrai , nous gagnâmes le milieu de l'eau, et nous ramâmes avec le courant jusqu'au point du jour. — Tout va bien, Pierre, me dit-il alors, et nous allons débarquer ; car voici la forêt des Ardennes. Nous débarquâmes , nous remimes les rames dans la barque que nous abandonnâmes au cours de la Meuse pour qu'on supposât qu'elle s était détachée toute seule, et nous nous enfonçâmes dans le plus épais du bois. Il pleuvait encore averse; je grelottais, et mes dents claquaient de froid; mais il n'y avait pas d€ remède. Nous bûmes un nouveau coup d'eau-de-vie,

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