‹ Pierre Simple (volume 3)Chapitre 153 sur 219 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

Graves conàéqucnccs de la gravitation. — O Brien se fait gendarme et me promène comme son prisonnier. — Nous sommes découverts et obligés de prendre la fuite, — Plaisirs du bivouac l'hiver.

Je ne m'éveillai qu'à midi, et je m'aperçus alors que pour me garantir du froid 0 Brien m'avait couvert déplus d'un pied de feuilles. J'avais chaud et je me sentais tout-à-fait remis. Mes vêtements avaient séché sur moi, mais sans que j'en fusse incommodé. — Que vous êtes boo, 0 Brien ! m"écriai-je.

— Pas du tout , Pierre ; il vous reste encore de rude besogne à faire, et il faut que je prenne soin de vous. Vous n'êtes qu'un bouton, et je suis une rose épanouie ; ce disant , il porta le flacon d eau-de-vie à ses lèvres , et me le passa ensuite. — Maintenant, Pierre, il nous faut galoper; car , soyez-en sur, on battra le pays pour nous retix)uver ; mais cette forêt où nous sommes est grande, et si une fois nous pénétrons au milieu , autant vaudra chercher une aiguille dans une botte de foin.

— Je crois, dis-je, qu il est question de cette forêt dans une des pièces de Shakespeare.

— Ce n'est pas impossible , Pierre , répliqua O'Brien ; mais nous n'avons pas dans ce moment-ci 1 avantage d être au spectacle, et ce qu'on peut lire avec plaisir n'est pas toujours plaisant dans la réa-

lité. Puis vos auteurs, je l'ai souvent remarqué, ne prennent jamais le temps en considération.

— Pardonnez-moi, O'Brien; dans le roi Léar le temps est abominable.

— Ce n'est pas impossible ; mais quel était le roi qui sortait de chez lui par un semblable temps ?

— Le roi Léar, lorsqu'il était fou.

— Oh ! assurément, il l'était, Pierre; mais des prisonniers qui s'évadent ont du moins une excuse. Ainsi donc, en route !

— Nous partîmes, et pendant plus de trois heures nous cheminâmes à travers de si épais taillis , qu'O Brien fut obligé plusieurs fois de consulter sa boussole de poche; la nuit était alors presque revenue, et il me proposa de nous arrêter. Nous ramassâmes des feuilles pour nous en faire un lit, et nous dormîmes beaucoup mieux que nous l'avions fait la nuit précédente. Tout notre pain était mouillé ; mais comme nous n'avions pas d'eau, il n'en était que meilleur ; la viande dont nous étions munis devait nous suffire pour une semaine. Nous nous couchâmes donc pour la seconde fois, et nous fumes bientôt plongés dans un profond sommeil. Vers cinq heures du matin , je fus réveillé par O'Brien, qui en même temps me posa doucement la main sur la bouche. Je me levai sur mon séant , et j'aperçus un grand feu qui brûlait à peu de distance. — Les Philistins sont sur nos traces, Pierre, me dit-il. Je suis allé en reconnaissance, et ce sont les gendarmes. J'ai peur, si

Page 1