CHAPITRE XXII
tête. Cette manœuvre fit partir le mousquet sans que je reçusse la balle , et en même temps le poids du corps dO'Brien tombant de si haut , tua le gendarme ; car il expira avant que nous ne l'eussions quitté. — Oh ! Pierre , s'écria 0 Brien , c'est la plus heureuse chose du monde , et nous pouvons maintenant parcourir la moitié du pays sans danger; mais nous n'avons pas de temps à perdre. Il dépouilla alors de son uniforme le gendarme dont le pouls ne battait plus que faiblement , le traina jusqu à notre lit de feuillage, le cacha dessous , quitta ses propres habits qu il attacha en paquet et qu il me donna à porter , et endossa ceux de sa victime. Je ne pus m'empécher de rire d'une telle métamorphose et je lui demandai quel était son dessein. — Eh bien! je suis, à partir de ce moment, me répondit-il, un gendarme qui ramène avec moi un détenu qui sest évadé. Il me lia alors les mains avec une corde , mit son mousquet sur l'épaule et nous partîmes. Nous quittâmes alors le bois le plus tôt que nous pûmes , car 0 Brien disait ne plus rien craindre pour les dix jours suivants ; et il calculait juste. Seulement , le difficile fut que nous marchions dans un tout autre sens que celui dans lequel nous aurions dû marcher ; mais pour obvier à cet inconvénient , nous ne voyagions guère que la nuit , et alors , nous n'étions questionnés que dans les cabarets où nous logions et où personne ne savait de quel côté nous étions venus. Le soir, quand nous arrivions au gîte, ma jeunesse
excitait souvent beaucoup de pitié , de la part des femmes surtout , et Ton m'offrit une fois de faciliter mon évasion. J'acceptai, mais en même temps j'instruisis O'Brien du plan qu'on me proposait. O'Brien se mit aux aguets ; je m'habillai et j'allais descendre par la fenêtre, que je venais d'ouvrir, lorsqu'il se précipita dans ma chambre , me retint par le collet , et déclara qu'il ferait son rapport au gouvernement sur les coupables. La confusion et l'épouvante des bonnes gens furent au comble. Ils offrirent à O'Brien , vingt , trente , quarante napoléons , pour se taire ; car il y allait pour eux de l'amende et de la prison. O'Brien répondit qu'il n'acceptait pas d'argent pour transiger avec ses devoirs , qu'il était chargé de me rendre aux gendarmes de la brigade suivante , et qu'après avoir rempli sa commission, qui se bornait là il s'en retournerait à Flessingue , sa résidence habituelle.
— J'ai dans cette ville , répliqua riiôtesse , une sœur qui tient une auberge. Voulez-vous être bien logés et boire de bon vin ? ne nous dénoncez pas , et je vous donnerai une lettre pour elle. Si ma lettre ne vous vaut pas un bon accueil , eh bien ! vous aurez toujours le temps de faire votre rapport.
O'Brien consentit. La lettre lui fut remise après qu'on lui en eut donné lecture , et la sœur à qui elle était écrite y était invitée, au nom de son attachement pour la personne qui l'écrivait , à traiter avec toute espèce d'égards le porteur qui avait eu le pouvoir de