CHAPITRE XXII. c
(l'emprunt , reprit ses propres vêtements, et après avoir bourré dans ceux de gendarme les couvertures et le traversin, les posa sur le lit comme si c'était un homme qui dormait tout habillé ; réellement il y avait de quoi s'y méprendre. 11 plaça son mousquet près du mannequin ; puis, arrangea également mon lit pour qu'on pût croire qu'une personne de ma taille y était couchée, et plaça mon bonnet sur l'oreille. — Maintenant, Pierre , me dit O'Brien , nous allons voir si le drôle nous surveille; mais il attendra pour venir, que nous puissions être endormis. Nous laissâmes de la lumière dans notre chambre , et une heure après environ , nous entendîmes des pas dans
I escalier ; aussitôt , comme c'était convenu , nous nous glissâmes sous nos lits. Le gendarme essaya de lever le loquet de la porte, et la trouvant ouverte, ce à quoi il ne s'attendait guère, entra dans la chambre, regarda dans les deux lits , et se retira. — Maintenant , O'Brien , dis-je après que nous eûmes entendu le gendarme redescendre, ne décampons -nous pas?
— C'est ce que je me demandais, Pierre, et il me semble que nous pouvons encore faire mieux. A coup sûr, notre homme reviendra dans une heure ou deux.
II n'en est que onze. Or , je vais lui jouer un tour. 0 Brien prit alors une des couvertures, l'attacha à la fenêtre qu'il laissa ouverte, et en même temps dérangea les deux mannequins qui venaient de si bien remplir leurs rôles, de manière à ce que le gendarme
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ne s'y trompât plus. Nous nous remimes sous nos lits, et comme O'Brien s'en étail douté, le gendarme revint au bout dune couple d'heures; notre lampe brûlait encore, mais il avait lui-même apporté une lumière. Il regarda dans nos lits, s'aperçut tout de suite qu'il avait été dupé , s'approcha de la fenêtre qui était ouverte, et s'écria : — Yentrebleu ! Ils m'ont échappé, et je ne suis plus caporal. Diable! à la chasse. 11 se précipita hors de la chambre, et la minute d'après nous entendîmes ouvrir la porte de la rue ; c'était notre homme qui sortait.
— La farce est excellente, Pierre, s'écria 0 Brien qui pouffait de rire; nous sortirons aussi, mais il est inutile de nous presser. O'Brien reprit son costume de gendarme; nous descendîmes au bout d'une heure environ , souhaitâmes à notre hôtesse toute sorte de prospérité , et quittant le cabaret , reprimes le chemin par lequel nous étions venus. — Maintenant, Pierre , me dit O'Brien , tu me vois dans un diable d'embarras. Cet uniforme ne peut plus m'étre utile, et cependant il me donne un air respectable qui fait que je ne le quitterai qu'au dernier moment. Nous marchâmes jusqu'à la pointe du jour, et alors nous allâmes nous cacher dans un taillis. Le soir, nous repartîmes pour la forêt des Ardennes; car O'Brien disait que notre meilleure chance était d'y retourner jusqu'à ce qu'on supposât que nous avions eu le temps d'effectuer notre évasion ; mais nous n'y parviiimes jamais , car le Icudcmain commença à (om-
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her line neige abondante, el comme il en fut de même les quatre jours suivants , nous eûmes beaucoup à soulTrir. Si nous avions encore de Targent , c'était parce que j'avais tiré sur mon père ime traite de soixante livres sterling , qui , cependant, vu le désavantage du change, ne m'avaient donné qu'une cinquantaine de napoléons. De temps en temps O'Brien se glissait dans une méchante auberge et y achetait des vivres; mais n'osant plus nous montrer ensemble comme d'abord , nous étions obligés de dormir en plein air, quoiqu'il y eût au moins trois pieds de neige sur le sol. Le cinquième soir , nous trouvant encore à six journées de la forêt des Ardennes, nous nous réfugiâmes dans un petit bois à un quart de mille de la route. J'y restai pendant qu O'Brien , vêtu en gendarme , alla aux provisions. Comme d'habitude, je cherchai pendant son absence l'endroit qui était le mieux abrité, et quelle ne fut pas mon horreur en me heurtant contre un homme et une femme qui gisaient morts sur la neige, où ils avaient évidemment péri victimes de la rigueur du froid! Comme je venais de les apercevoir, 0 Brien me rejoignit; je l'informai de ma découverte et le conduisis auprès des cadavres. Ils étaient costumés d'une bizarre façon, avaient leurs habits tout parsemés de rubans , et à côté d'eux se trouvaient deux paires de très hautes échasses. O'Brien les examina et me dit : — Pierie , c'est la meilleure chose qui pût nous arriver. Nous sommes maintenant à même
de parcourir la" France sans nous souiller les pieds par le contact de ce maudit pays.
— Que voulez-vous dire, lui demandai-je?
— Le voici : ces gens-là sont de ceux que nous avons vus prés de Montpellier, qui venaient des Landes , et qui marchaient sur leurs échasses pour amuser le public et gagner de l'argent. Dans leur propre pavs, c'est par nécessité qu'ils y marchent. Or, Pierre, il me semble que les vêtements de l'homme m' iront bien , et que ceux de la jeune fille, pauvre créature 1 comme elle est encore jolie , quoique glacée par la mort î ne vous iront pas mal. Tout ce que nous avons à faire est de nous exercer un peu sur ces grandes béquilles^ et puis en route !
Alors O'Brien, non sans quelque peine, dépouilla l'homme de sa jaquette et de sa culotte, et, cela fait, l'ensevelit dans la neige. La jeune fille fut dépouillée le plus doucement possible de sa robe et son jupon , et reçut la sépulture de même. Nous réunîmes ensuite les hardes et les échasses , nous gagnâmes une autre partie du bois , et y découvrant un lieu bien abrité, nous primes quelque nourriture. Comme nous ne devions pas voyager la nuit , contrairement à notre habitude, nous eûmes à nous occuper de notre lit. Nous écartâmes la neige et nous nous arrangeâmes aussi bien qu'on pouvait le faire sans feu, mais le temps était horrible.
— Pierre , me dit O'Brien , je suis triste. Buvez , buvez beaucouj). Et il me passa le flacon à l'eau-de-