CHAPITRE XXIII
— Ce n'est pas mal imaginé, répliqua OBrien, car vous pourriez faire une chute, et alors on verrait que vous n'appartenez pas au beau sexe.
Le matin suivant nous enjambâmes le fossé au moyen de nos échasses , et les prenant alo'^s à la main , nous suivîmes hardiment la grande route de Malines. Nous rencontrâmes diverses personnes, des gendarmes et d'autres individus, mais excepté quelques remarques sur ma bonne mine , nous n'attirâmes guère d'attention. Sur le soir, nous parvînmes à ce village où huit jours avant nous avions dormi dans ime cabane abandonnée , et dés que nous y fûmes arrivés , nous mîmes nos échasses et nous exécutâmes une marche. Quand la foule qui s'assembla nous parut satisfaite, nous tendîmes nos chapeaux , et après avoir recueilli neuf ou dix sous , nous entrâmes dans un cabaret. On nous y questionna beaucoup pour savoir d'où nous venions , et 0 Brien répondit par d'innombrables mensonges. Je faisais la fille modeste , et 0 Brien, qui me donnait pour sa sœur, avait soin de prendre un air rigide et jaloux dès qu'on me regardait trop. Nous dormîmes bien et continuâmes au lever du soleil à suivre la route de Malines. Nous montions fort souvent sur nos échasses pour donner des représentations le long du chemin, ce qui nous retardait beaucoup, et nous n'atteignîmes Malines que le huitième jour, mais sans aventure, sans ; ccident. Lorsque nous aperçûmes les murs de la ville, nous mimes nos échasses et
nous avançâmes intrépidement. Les soldats de garde à la porte nous arrêtèrent , non qu'ils se défiassent de rien , mais pour s'amuser un peu, et il fallut me soumettre à plusieurs baisers de leurs lèvres qui puaient l'ail , avant qu'ils nous laissassent entrer. Nous remontâmes sur nos échasses ; car les soldats nous avaient priés d'en descendre , sans quoi ils n'auraient pu m'embrasserj et tantôt marchant tout simplement , tantôt exécutant une cadence , nous parvînmes à la grande place. Nous y fimes halte devant l'hôtel principal, et nous exécutâmes une espèce de walse que nous avions apprise. Les personnes qui se trouvaient dans l'hôtel se mirent aux fenêtres pour jouir du spectacle que nous donnions, et quand nous eûmes fini , je m'approchai d'eux avec le chapeau d'O'Brien pour recevoir leurs cadeaux. Quelle fut alors ma surprise d'apercevoir le colonel OBrien qui me dénsageait avec de grands yeux ébahis ! et combien ne fus-je pas encore plus étonné, quand je vis Céleste qui me reconnut aussitôt, et qui, les larmes aux yeux , alla se jeter au fond de la pièce sur le canapé. — C'est lui ! c'est lui ! s'écria-t-elle. Heureusement, O'Brien était près de moi; sinon, je serais tombé à la renverse , mais il me soutint. — Pierre, recueillez l'argent de la foule , me dit-il , ou nous sommes perdus. Je recueillis une quinzaine de sous, et je lui demandai ensuite ce que j'avais à faire. — Retournez à la fenêtre , me répondit-il , et vous verrez ce qui en résultera. J'y retournai donc; le co-