CHAPITRE XXVI
coup VU des choses du monde, et j'étais en état d'agir et de penser sans le secours de personne. Il m'entretint souvent de ses espérances qui étaient devenues bien plus belles qu'à l'époque où je l'avais quitté. Mes oncles, ses frères aines, étaient morts ; le troisième , qui était marié , n'avait que deux filles. S'il n'avait pas de fils , mon père hériterait du titre de la famille. La mort de mon frère aine Tom, m'en avait rendu héritier ensuite. Mon grand-père , lord Privilège , qui autrefois ne s'inquiétait presque de mon père que pour lui envoyer de temps en temps une bourriche de gibier, l'avait depuis peu invité mainte et mainte fois à venir le voir , et même prié de lui amener un jour ou l'autre sa femme et ses enfants. 11 avait aussi fait, comme la mort de mes deux oncles le lui avait permis , une honnête addition aux revenus de mon père. — Mais pour contrebalancer toutes ces faveurs du sort, la femme de mon oncle était, disait-on, de nouveau enceinte. Je confesse que j'étais peu charmé quand mon père, ce qui arrivait souvent , se mettait à spéculer sur ces diverses chances. Je trouvais que non seulement comme homme , mais encore et surtout comme ministre de la religion , il était fort blâmable ; mais je n'avais pas alors tant d'expérience qu'aujourd'hui. Deux mois s'écoulèrent sans qu'O'Brien nous donnât de ses nouvelles; enfin nous reçûmes de lui une lettre où il nous marquait qu'il avait vu ses parents, qu'il leur avait acheté quelques acres de terre, ce
qui les avait tous rendus parfaitement heureux , et qu'en les quittant il avait emporté une double bénédiction du révérend Mac Grath , plus Tabsolution de ses fautes pour un temps illimité ; qu'il était depuis un mois à Londres, tâchant d'y obtenir de l'emploi, mais qu'il n'en obtenait toujours pas, quoiqu'une promesse en appuyât toujours une autre.
Peu de jours après , mon père reçut un mot par lequel lord Privilège l'invita à venir passer quelques jours chez lui , et à se faire accompagner de son fds Pierre, qui s'était échappé des prisons de France. Une telle invitation n'était pas certes à dédaigner, et nous l'acceptâmes sur-le-champ. Il me faut le dire, j 'éprouvais naguère encore une espèce de terreur pour mon grand-père ; il avait tenu ma famille tellement éloignée, que j'avais toujours entendu prononcer son nom plutôt avec respect qu'avec un sentiment d'affection ; mais j'étais alors un peu plus sage. Nous arrivâmes à Eagle-Park, magnifique domaine où il résidait , et nous y fûmes reçus par une douzaine de domestiques avec et sans livrée qui nous introduisirent auprès de lui.
Il était dans sa bibliothèque , vaste salle entourée de beaux rayons garnis de livres , et lisait assis dans un large fauteuil. Je ne vis jamais vieillard à physionomie plus vénérable, plus tranquille; ses cheveux, qui tombaient de chaque côté de ses tempes, étaient rassemblés en une petite queue par derrière. Il se leva, quand il nous entendit annoncer et s'inclina;