CHAPITRE IV
Il m'expliqua ce ({u'il voulait dire. Perdre une aile, c'était recevoir la balle dans le bras ou dans la jambe, au lieu qu'on perdait le goût du pain quand elle vous traversait le cœur. — ^lais , continua-t-il, pouvez- vous ne jamais vous être battu en duel?
— Dam ! répondis-je , je n'ai pas encore quinze ans.
— Pas encore! Ma foi, je croyais que vous en aviez au moins dix-huit.
De fait, j'étais si grand et si fort pour mon âp-e, qu'en général on me supposait plus âgé que je ne l'é-^ tais réellement.
J'achevai ma toilette et suivis mon second dans le jardin où se trouvaient tous les aspirants et quelquesuns des garçons de l'auberge. Ils paraissaient tous fort gais, comme si la vie d'un de leurs semblables n'eût été d'aucune importance. Les témoins se parlèrent quelques instants à l'écart, puis mesurèrent le terrain qui était de douze pas, et nous prîmes nos places. Je crois que je devins pâle ; car mon second s'approcha de moi et me dit tout bas qu'il fliUait ne pas trembler. — Ce n'est pas que je tremble , répondis-je, mais je réfléchis combien un pareil moment est terrible. Le témoin de mon adversaire intervint alors et me demanda si je voulais faire des excuses ; mais je m'y refusai comme précédemment. On nous remit donc un pistolet à chacun, et mon témoin me montra comment il fallait presser la détente. Il fut arrêté qu'à un certain signal nous ferions feu en
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même temps. Je m'attendais infailliblement à une blessure, sinon à un coup mortel , et je fermai les yeux tandis que je déchargeais mon pistolet en l'air. Je sentis la tête qui me tournait et me crus blessé , mais heureusement je ne Tétais pas; les pistolets furent charp-és de nouveau, et nous tirâmes une secoude fois. Les seconds s'interposèrent après cette seconde épreuve aussi sans résultat , et nous engagèrent à nous donner la main. Je fus enchanté de le faire; car je n'attribuais qu'à un miracle d'être encore vivant. Nous revînmes tous au café et y déjeunâmes de compagnie. Ils me dirent alors qu'ils appartenaient tous au même vaisseau que moi, et qu ils étaient enchantés de me savoir capable de soutenir le feu; car notre capitaine était terrible pour courir des bordées sous les canons de l'ennemi .
Le lendemain ma malle arriva par le roulage, et jetant au diable mes habits vert-bouteille , j'endossai mon uniforme. Je n'avais ni chapeau galonné ni poignard, vu que le fournisseur à qui]\L Handycock avait eu recours ne tenait pas ces articles , et il avait été entendu que je me les procurerais à Portsmouth. Lorsque j'en demandai le prix , il se trouva qu'ils coûtaient plus cher que je n'avais d'argent dans ma poche ; je déchirai donc la lettre que j'avais écrite à ma mère avant le duel, et j'en recommençai une autre où je réclamais d'elle de quoi m'acheterun chapeau galonné et un poignard. J'allai alors me promener en uniforme, et j "avoue que je n'étais pas peu fier;