CHAPITRE XXVIII
pochade à l'œil. J'avais à peine eu le temps de me débarbouiller et de mettre une autre chemise , lorsque je fus mandé sur le gaillard d'arrière. En y arrivant, je trouvai M. Falcon qui se promenait d'un bout à l'autre. Il me regarda d'un air tout étonné, mais ne me questionna nullement sur la cause de ma singulière figure.
— M. Simple, me dit-il, je vous ai fait appeler pour vous demander excuse de ma conduite d'hier soir envers vous. J'ai non seulement été trop prompt, mais injuste. J'ai reconnu que vous n'étiez point blâmable de l'absence des deux matelots.
— Je fus peiné pour lui de l'entendre me faire amende honorable; et, pour le remettre à son aise, je lui représentai que, quoique je ne fusse certes pas reprehensible de l'absence de ces deux hommes, encore avais-je eu tort de permettre à Hickman de quitter la chaloupe; que, si le sergent ne l'avait pas rattrapé, je serais revenu à bord sans lui , et que par conséquent je méritais la punition que j'avais reçue.
— M. Simple, répliqua M. Falcon , je vous estime, et j'admire la noblesse de vos sentiments; mais, ma conduite a mérité le blâme, et mon devoir est de vous faire des excuses. Vous pouvez maintenant vous retirer. Je comptais vous prier d'être assez aimable pour venir aujourd'hui diner avec moi, mais je remarque qu'il vous est arrivé un petit accident. J'aurais, en tout autre circonstance, approfondi la chose; mais pour cette fois je n'en ferai rien.
Je touchai mon chapeau et je redescendis au poste. O'Brien avait été, pendant ce temps-là, instruit du motif de ma querelle; il n'eut garde de laisser M, Falcon l'ignorer, et M. Falcon , m'assura-t-il , n'était pas le moins du monde fâché de la manière dont je m'étais conduit. Depuis lors, en effet, M. Falcon me traita avec la plus grande bonté ; toujours il me chargea des commissions qu'il regardait comme importantes ;. enfin, il fut pour moi vui ami véritable, car il ne me laissa point négliger mes devoirs , mais en même temps me traita avec considération et confiance.
L'oiBcier des troupes de marine, quand il revint à bord, était très irrité de n'avoir pas été attendu, et parla de me faire traduire devant un conseil de guerre, pour manque de respect envers lui et pour négligence des provisions confiées à mes soins ; mais 0 Brien m'engagea à ne m'inquiéter ni de lui ni de ses menaces. — Mon opinion, Pierre, est que ce gentilhomme doit avoir diablement gobé de mouches dans sa vie.
— Que voulez-vous dire, 0 Brien .^ je ne vous comprends pas.
Alors sachez, Pierre, qu'un gobe-mouche est un homme qui n'est pas bourré d'esprit, et je crois que tel est le cas de monsieur l'oflicier des troupes de marine.