CHAPITRE XXIX
put mettre la main, pour se désennuyer au faite du grand mât, puis remonta en toute hâte sur le pont. Dés qu'il s'y présenta , il reçut l'ordre d'aller faire sa faction, A peine y était-il juché depuis cinq minutes, qu'une raffle soudaine emporta le grand mât de perroquet , et que le pauvre diable s'envola par les airs, car le vent avait changé de direction, et les vergues étaient alors brassées. S'il fût tombé à la mer, probablement , comme l'art de la natation lui était inconnu, il se serait noyé; mais le livre qu'il avait dans sa poche, fit,par une légère augmentation de poids, qu'il alla donnei* dans les cordes de la poulie d'un bras d'avant, où il resta suspendu jusqu'à ce que les gabiers vinssent le secourir. Or, le hasard voulut que le livre qu'il s'était hâté de prendre fût un livre de prières, et les gens superstitieux déclarèrent que le miracle auquel il devait la vie , venait du livre de piété qu'il avait sur lui. Je n'en crus rien ; car tout autre livre eût aussi bien fait l'affaire ; toujours l'aspirant lui-même sembla-t-il moins incrédule, et l'aventure produisit du bien ; car notre camarade, qui était assez mauvais sujet , se comporta beaucoup mieux par la suite.
Mais je m'aperçois que j'ai totalement oublié de faire mention d'une circonstance qui se rapporte au jour de notre départ, et qui, comme on le verra, devait avoir une grande influence sur la suite de ma vie. Je reçus de mon pèie une lettre, évidemment écrite avec colère et dépit , où il m'annonçait que mon
oncle, qui, j'en ai déjà parlé, avait deux filles, et dont la femme était enceinte de nouveau, avait tout à coup fermé maison, renvoyé tous ses domestiques, et passé en Irlande sous un nom d'emprunt. Il n'avait allégué aucune raison de cette singulière conduite, et même n'avait prévenu de son projet ni mon grand-père, ni aucun des membres de la famille. Bien plus, ce n'était que fortuitement qu'on avait découvert son départ, au Ijout d'une quinzaine environ. Mon père s'était donné toutes les peines du monde pour découvrir sa retraite ; mais quoiqu'on eût suivi les traces de mon oncle jusqu'à Cork, à partir de là le fil était perdu. Seulement, à force de chercher, on en était venu à croire que peut-être résidait-il dans le voisinage. — Or, disait mon père dans sa lettre , il m'est impossible de ne pas soupçonner que mon frère , dans son vif désir de conserver à sa propre br.aiche les avantages du titre de lord, a résolu de produire de façon ou d'autre, par le monde, un enfant étranger comme sien. La santé de sa femme est fort mauvaise , et probablement leur famille ne s'augmentera plus beaucoup ; si elle accouche encore d'une fille cette fois , il y a peu de chance qu'elle redevienne jamais enceinte et donne le jour à un fils ; je n'hésite donc point à déclarer que dans ma conviction la mesure qu'il vient d'adopter a pour but de vous ôtcr la chance d'être éventuellement appelé à la chambre des lords. Je montrai cette lettre à O'Brien, qui , après l'a-
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voir lue à deux ou (rois reprises, m'avoua (juil croyait mon père fondé dans ses conjectures, — Soyez-en certain , Pierre , il se manigance quelque fourberie, au cas du moins que fourberie devienne nécessaire.
— Mais, 0 Brien, je ne puis m'imaginer pourquoi , si mon oncle n'a réellement point de fils , il aimerait mieux avoir pour héritier l'enfant d'un autre, que son propre neveu.
— Moi, je me l'imagine ; votre oncle, vous le savez, n'est pas un homme qui puisse vivre bien longtemps. Les médecins disent qu'avec le cou si court, il ne peut passer deux ans. Or , s'il avait un fils, songez que ses filles s'en trouveraient beaucoup mieux, et qu'elles se marieraient beaucoup plus facilement. Il y a encore bien d'autres raisons , mais je n'en veux pas parler parce qu'il ne sert à rien de vous convaincre que votre oncle est un bandit. Je vais descendre tout de suite dans ma cabine , et écrire au révérend Mac Grath, pour lui conter toute l'affaire, et le prier de découvrir notre homme, puis de le surveiller attentivement ; je parie douze bouteilles du meilleur vin de France qu'il le dépistera en moins d'une semaine , et qu'alors il le serrera d'importance. Il gagnera ses domestiques irlandais, et vous ne savez pas combien de puissance un prêtre a dans notre pays. Maintenant , donnez-moi avec autant d'exactitude que possible, le signalement <le votre oncle et celui de sa fenune, le nombre et l'âge
de leurs filles; le révérend Mac Gralh a besoin d'être ainsi renseigné, et alors laissez-le agir comme il faudra.
Je donnai de mon mieux à O'Brien les renseignements qu'il me demandait , et il écrivit au révérend ïMac Gralh une fort longue lettre que nous envovàmes à terre, par une occasion sûre. Je répondis à mon père, et alors ne pensai plus à cette affaire-là.
Nos ordres cachetés furent ouverts , et nous apprirent, conformément à notre attente, que les Indes Occidentales étaient notre destination. Nous touchâmes à Madère pour prendre quelques barils de \\n; mais comme nous n'y restâmes qu'un jour, on ne nous permit pas d'aller à terre. Il eût même été fort heureux que personne de l'équipage n'y fut allé ; car le lendemain, notre capitaine qui avait diné chez le consul , tomba gravement malade. D'après les symptômes, le chirurgien craignit qu'il ne se fut empoisonné en mangeant quelque chose , d'un mets sans doute qui avait cuit dans une casseroUe mal étamée. Tout le monde faisait des vœux au ciel pour le rétablissement de sa santé; mais au contraire , elle empirait de jour en jour. Il dépérissait à vue dœil , et , comme on dit , se mourait à petit feu. Enfin on le coucha un soir dans son hamac , et il ne se releva plus. Ce triste événement, joint à la circonstance que nous savions faire voile vers un climat malsain, occasionna une tristesse générale à bord ; et, quoique les vents alises nous