CHAPITRE XXX. 4ll
furent de nouveau carrées et les cordages do nouveau tendus avec soin. On reprit les coutumes de travail, et tout redevint mouvement et activité. Le fait est que marins et soldats n'ont guère le temps de s'abandonner au chagrin , et que de même qu'ils courent sans cesse de climats en climats, de même pour eux les scènes succèdent aux scènes avec autant de variété que de promptitude. Je ne dirai pas qu'au bout d'un ou deux jours, le capitaine Savage fut oublié, mais il parut l'êtie. Notre premier soin fut de renouveler la provision d'eau du Sanglier , et j'eus encore avec Swinburne pour quartier -maître le commandement de la chaloupe qui alla mener à terre les barils vides pour les ramener pleins. Lorsque nous ramâmes vers le rivage, il y avait une multitude de nègres qui se baignaient dans le ressac , et qui, quand les lames passaient , prenaient plaisir à y enfoncer leur tête laineuse. — Vous allez voir, M. Simple, me dit Swinburne , comme je vais faire déguerpir tous ces noirauds là. Il monta alors debout sur les écoutes de l'arriére, et , indiquant du doigt certain côté : — Un requin, s'écria-t-il, un requin! Aussitôt tous les baigneurs, se poussant et se culbutant, prirent la fuite vers la terre pour échapper à leur redoutable ennemi, et n'osèrent ni s arrêter ni faire volte-face pour le regarder que quand ils eurent le pied sec. Alors , quand nous éclatâmes tous de rire, ils nous appelèrent des brigands dignes du l)Ourreau, et nous prodiguèrent tous les noms les
plus injurieux qu'ils purent trouver dans leur vocabulaire. Cette scène m'amusa beaucoup , et j'eus encore assez de divertissement lorsque les nègres nous entourèrent en nous voyant débarquer. Ils paraissaient de fort joyeux drôles, et toujours riaient, babillaient, chantaient, ou montraient leurs dents blanches. Un d'eux se mit à danser autour de nous en faisant claquer ses doigts et en chantant des chansons qui n'avaient ni queue ni tête. Tout d'un coup il s'interrompit. — Ah ! Sapatapia ! quoi vous dire de moi? s'écria-t-il. Moi, pas être esclave, être un véritable indigène de la Barbade, monsieur, ah !
Tra la la I moi le jour savoir Où Rodney s'est battu pour quatre !
Tra la la ! moi connaître un soir Où Rodney n'a pas pu se battre !
Sapatapia! moi, être un homme libre , monsieur. Si vous donner un pictareen à moi , moi boire à la santé de vous.
Tra la la ! moi savoir un jour où de Pompée César reçut un fameux coup d'épée.
Ah ! et vous pas connaître le jour où la sauterelle a attaqué le Warrington.
— Gare, gare donc, vilain nègre, lui cria un des matelots qui roulait un baril.
— Ah! Sapatapia! qui vous appeler nègre .^ Moi être un homme libre , être un véritable indigène de la lîarbade. Vous, passer votre chemin, matelot.
Tra la la ! matelot ,
Tra la la ! nialeloi , ' • '
CHAPITHE XX\. 413
Doiiiie-inoi quelque chose !
O iro lo lo ! soldat , O tro lo lo! soldat, Donne-moi quelque chose!
Soldat, un bit de toi je veux.
Matelot, de toi j'en veux deux.
Monsieur, vous maintenant donner à moi un pictareen, seulement un. Vous être réellement un beau, beau jeune homme.
— Et vous maintenant décamper, dit Swinburne en ramassant un bâton qu'il aperçut au bord de l'eau.
— Ah! moi, décamper.
Tra la la ! moi connaître la nuit Où devant Rodney tout s'enfuit!
Vous aller à l'ouvrage, monsieur. Pourquoi vous parlei" à moi. Vous , à l'ouvrage, monsieur, à l'ouvrage ! Moi être un homme libre et un véritable indigène de la Barbade.
Un nègre , du rivage ,
Vit un vaisseau venir;
Puis fallut de la plage
Dans ce vaisseau partir!
Tra la la ! matelot,
Matelot , tra la la !
O tro lo lo , soldat !
Soldat , 0 tro lo lo !
De toi , soldat , un bit je veux ,
Matelot , de toi j'en veux deux.
En ce moment mon attention se porta sur un autre nègre qui se roulait sur le rivage et avait la bouche remplie d'écume , comme s'il fût tombé du haut mal. — Qu'a donc le pauvre diable? demandai-je au même nègre , qui , malgré le bâton de
Swinburne continuait à rester près de moi. — Ah ! lui s'appeler Sam Slack , monsieur. Lui avoir un accès de tic tic. Et en effet, la chose paraissait vraisemblable. — Attendez, moi guérir lui. Sur ce , arrachant le bâton des mains de Swinburne, et courant à riiomme, qui continuait à se rouler, il se mit à le battre sans miséricorde. — Eh! Sambo, s'écria-t-il enfin tout essoufflé , vous n'aller pas encore mieux? moi alors recommencer. Et il recommença jusqu'à ce que l'homme se fût levé et eût pris la fuite à toutes jambes. Or, ce malheureux feignait-il un mal qu'il n'avait pas, ou bien avait-il réellement soit le tic lie soit un accès d'épilepsie, je l'ignore ; mais je n'avais de ma vie entendu dire que la Faculté recourût à de semblables remèdes pour des cas de ce genre. Je jetai à l'habile médecin un demi pictareen, tant pour l'amusement dont je lui étais redevable que pour me débarrasser de lui. — Moi bien remercier vous , monsieur, et maintenant rendre le bâton pour vous écarter tous les chiens de nègres. A ces mots, il tendit le bâton à Swinburne, nous tira une polie révérence, et disparut ; mais nous fûmes bientôt entourés par d'autres, principalement par de brunes dames, avec des corbeilles de fruits, et qui , à ce quelles disaient, vendaient de tout. Je m'aperçus que mes marins étaient fort friands du lait des noix de coco ; et , comme c'est un breuvage inoffensif, je ne les empêchai pas d'en acheter à ces dames, dont les corbeilles étaient surtout remplies de ces noix. Pour mon