CHAPITRE XXX
compte , je n'y avais goûté de ma vie , je demandai si le goût en était agréable , et j'en achetai une. Il m'arriva de choisir une des plus grosses. — Non, monsieur, pas bonne pour vous, celle-là. Celle-ci être meilleure pour un officier. J'en choisis alors une autre ; mais la même objection me fut faite. — Non, monsieur, pas celle-là ; mais celle-ci avoir du très bon lait , être très bonne pour le tomac. Je bus le lait par les trous pratiqués en haut de la noix, et je le trouvai fort rafraîchissant. De leur côté , les matelots paraissaient devenir de plus en plus amateurs de ce breuvage. Mais je ne tardai pas à reconnaître que s'il était bon pour l'estomac il ne l'était guère pour la tête; car meshommesaulieu dérouler leurs barils, roulaient eux-mêmes dans toutes les directions , et quand il fut temps de retourner à bord pour diner , la plupart d'entre eux gisaient ivresmorts au fond de la chaloupe. C'était , prétendaient-ils, le soleil qui les avait frappés , et d'abord, quand ils n'avaient été qu'étourdis , je les avais crus; mais quand je les vis tout-à-fait privés de raison , je fus convaincu du contraire ; néanmoins savoir comment ils s'étaient procuré la liqueur qui les avait mis en pareil état , c'était pour moi un mystère. Lorsque j'arrivai sur la frép-ate, M. Falcon, qui, quoique chargé du commandement suprême , continuait à remplir ses devoirs de premier lieutenant presque avec la même exactitude qu'autrefois, me demand* comment il se faisait que
j'eusse permis à mes gens de s'enivrer à un tel point. Je lui déclarai qu'il m'était impossible de le dire et que je ne les avais laissés ni quitter une seule minute l'endroit où l'eau se puisait ni acheter la moindre goutte de liqueur ; la seule chose qu'ils avaient bue était le lait de quelques noix de coco, et comme la chaleur était extrême, je n'avais pas pensé devoir le leur défendre. M. Falcon se mit à rire. — ]M. Simple, me dit-il, je suis un vieux routier aux Indes Occidentales, et je vais vous apprendre un secret. Savez-vous ce que u téter la guenon » signifie .^ — Non, monsieur. — Eh bien î alors, je vais vous le dire. C'est une expression en usage parmi les matelots poiu" signifier boire du rum dans des noix de coco d'où on a retiré le lait et où on lui a substitué la liqueur en question. A présent, concevez-vous pourquoi ces hommes sont tellement ivi^es? J'ouvris de grands yeux ; car semblable supercherie ne me fût jamais venue à l'idée , et je m'expliquai alors pourquoi la négresse n'avait pas voulu me donner les premières noix que j'avais choisies. Quand j'eus informé ]\I. Falcon de cette circonstance. — Eh bien ! me répondit-il, je vous absous de tout blâme; mais il faudra une autre fois avoir de la mémoire.
Je fus cette nuit-là du premier quart, et Swinburne se trouvait sur le pont en qualité de quartiermaître. — Swinburne, lui dis-je, vous qui êtes déjà venu souvent aux Indes Occidentales, pourquoi ne m'avez-vous pas dit tantôt que les hommes w tétaient