CHAPITRE VII
Tomkiiis mangeait le pouding plus vite que pas un de nous. Le facteur vint à bord avec les lettres, et mit la tète dans le poste des aspirants. Je désirais beaucoup en recevoir une de la maison , mais mon désir ne fut pas rempli. Quelques-uns de mes camarades en reçurent , quelques autres n'en reçurent pas. Ceux qui étaient dans cette catégorie déclarèrent que leurs parens étaient fort impertinents et qu ils leur retiendraient leurs menus plaisirs; ceux qui avaient des lettres les lurent, et après les avoir lues offrirent aux autres de les leur vendre, généralement pour moitié prix du port. Je ne pouvais m imaginer, ni pourquoi ils les mettaient en vente , ni pourquoi les autres les achetaient ; les marchés cependant allèrent leur train, et il y en eut une qui, pleine de bons conseils , se vendit trois fois , circonstance qui me porta à concevoir meilleure opinion de la moralité de mes camarades. Les lettres qui se vendaient à plus bas prix étaient celles que des sœurs avaient écrites. On en olTiit une pour deux sous, mais je ne voulus pas Tacheter, par la raison, dis-je, que j avais moi-même quantité de sœurs. Dès que j eus fait cette observation, ils me demandèrent avec le nom et l âge de chacune si elles étaient laides ou jolies. Du moment que j eus satisfit à leurs demandes , ils se disputèrent à qui les aurait. L un voulut avoir !Maria et un autre prit Clara, mais il v eut de longs débats relativement à Hélène, car j avais dit quelle était la mieux des trois. Enfin ils consentirent à la
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mettre aux enchères, et elle fut adjugée à uu nommé O'Brien, qui poussa jusqu'à dix-sept schellings et une bouteille de rum. Ils me prièrent d'écrire à la maison pour offrir leur amour à mes sœurs et leur apprendre comment on avait disposé d'elles. Je trouvai ces façons fort étranges , mais j'aurais dû être flatté du prix qu'on donna d Hélène, cai^ mainte fois depuis, j'ai vu vendre une fort jolie sœur pour un verre de grog.
J'avouai pour quelle raison je désirais tant une lettre , et c'était parce que je n'avais pas de quoi acheter un poignaixl et un chapeau galonné. Sur ce, ils me dirent que je serais par trop simple de dépenser ainsi mon argent , car d'après les règlements du service, le commis du munitionnaire en fournissait à tous les oiTiciers qui en demandaient. Comme dans mes voyages à fond de cale avec les époux Trotter, j'avais remarqué où demeurait le commis du munitionnaire, je descendis sur-le-champ à sa cabine. — Monsieur, lui dis-je , je voudrais à l'instant même un chapeau galonné et un poignard.
— Fort bien, monsieur, me répliqua-t-il , et il écrivit quelques mots sur un bout de papier qu'il me donna. — \oici l'ordre pour qu'on vous les délivre, monsieur; mais les chapeaux galonnés se gardent dans la caisse en haut du grand mat; et quant aux poignards, il faut vous adresseï" au boucher qui en a le soin.
Je remontai avec l'ordre, et voulus m'occuper d'abord du poignard. Je m'enquis donc du boucher^
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qui , quand je pan ins à le découvrir, était assis dans retable avec les moutons, et raccommodait sa culotte. En réponse à ma demande il me dit ne pas avoir la clé du magasin , car c'était un caporal des soldats de marine qui la portait toujours sur lui.
— Et quel est ce caporal?
— M. Cheeks.
Je parcourus le vaisseau dans tous les sens , je demandai à tout le monde M. Cheeks le caporal , mais je ne pus le trouver. Les uns croyaient, à les entendre, qu'il était sur le petit hunier où il faisait sentinelle de crainte que le vent ne changeât ; les autres, qu'il devaitétre à la cuisine pour empêcher les aspirants de tremper leurs biscuits dans la casserole du capitaine. Enfin je questionnai plusieurs des femmes qui se trouvaient entre les canons et le tillac, ctTune me l'épondit qu'il était inutile de chercher parmi elles, attendu que toutes elles étaient mariées et que M. Cheeks était un mari-de-veui^e (1).
Ne pouvant trouver le caporal , je crus que je ferais aussi bien de m'en aller à mon chapeau et de revenir ensuite à mon poignard. Je ne me souciais pas beaucoup de monter aux agrès, car j'avais peur de m'étourdir, et si je tombais par-dessus le bois je ne savais pas nager ; mais un des aspirants offrit de me conduire, et m'assura que je ne devais pas avoir
(1) Les maris de veuves sont des marins imaginaires qu'on porle sur les rôles, qui rcçoivenl la paie et ont part auv prises , mais dont la paie et la part sont envoyés à Thôpital de Greenwich. . — Quant à M. Cheeks, c'est à bord d'un vaisseau de ligne l'Équivalent de M. Personne. A. M.
r. I. piLiaiE siMPLt. 5 .
peur, si je tombais à l'eau, d'aller au fond , car si j avais le vertige, ma tête, à tout événement , ne pèserait pas beaucoup et surnagerait; je tentai donc l'aventure. Je parvins presque jusqu'au grand mât non sans lâcher souvent les petites cordes et me mettre à nu les os des jambes. J'arrivai alors aux gros cordages qui pendent du mât même , en sorte qu'on ne peut y grimper que la tête en arrière. L'aspirant m'apprit qu'on les nommait les Harpons du chat , parce qu'ils étaient tellement difficiles à gravir que cet animal reculerait certes si on le forçait de grimpei' par là. Je n'osai en essayer ; alors il me proposa d aller par le trou du marin deaa douce , qui , disait-il , avait été fait pour des gens comme moi. Je consentis à tenter le passage , car il me paraissait plus facile, et j'arrivai enfin, tout-à-fait hors d haleine et rendant à Dieu des actions de grâce , au faite du grand mât.
Le gabier s'y trouvait avec deux autres matelots , et mon guide nous présenta cérémonieusement lun à l'autre : — M. Jenkins, c'est M. Simple, l'aspirant j M. Simple , c'est M. Jenkins , gabier du grand mât. M. Jenkins, M. Simple vient, muni d'un ordre, chercher un chapeau galonné. — Le gabier répondit qu'il était désolé de ne plus en avoir, car il avait livré l'autre jour le dernier au singe du capitaine. C'était dépitant. Le gabier me demanda alors si j'avais le piedhaw..
— Pas trop, répondis-je, car il m'a manqué deux