‹ Pierre Simple (volume 3)Chapitre 38 sur 219 · CHAPITRE yill · texte numérisé non relu

CHAPITRE yill

Mes camarades me montrent la folie de contracter des dettes. — L'accomplissement du devoir n'exclut pas la politesse. Je fais connaissance avec certains messieurs du département de l'intérieur. — Episode de Sholto Mac Foy.

A présent que j'ai passé environ un mois à bord , je trouve que ma vie n'est pas désagréable. Je me suis fait à l'odeur de la poix et du goudron , et je parviens à monter dans mon liamac sans dégringoler de l'autre côté; mes camarades sont d'excellents garçons, quoiqu'ils rient beaucoup de moi ; mais je dois dire qu'ils ne sont point très délicats dans leurs idées de l'honneur. Ils paraissent croire que vous duper est une plaisanterie capitale, et que rire suffit pendant qu'ils vous trompent, pour que ce ne soit plus tromper. Or, à mes yeux, tromper sera toujours tromper , et le trompeur ne 'sera nullement plus honnête pour avoir ri par-dessus le marché. — Peu dejours après mon arrivée à bord, j'achetai des tartes à la pourvoyeuse, comme s'appelle une espèce de vivandière, et je voulus les lui payer; mais elle n'avait pas de monnaie et me proposa fort poliment de me faire crédit ; elle tira un petit livre, en me disant qu'elle ouvrirait un compte avec moi, et que je la paierais à ma convenance. Cet arrangement ne me déplut pas, et je lui envovai prendre différentes choses jusqu'à ce ([ue jt? crusse pouvoir lui être dé-

biteur de dix à douze sehellings. Comme] avais promis à mon père de ne jamais contracter de dettes, je pensais qu'il était alors temps de régler. Mais quand je demandai mou mémoire, quelle fut ma surprise de voir que Taddition s élevait à deux livres quatorze sehellings six deniers î Je lui soutins que c'était impossible, et prenant la peine d examiner le détail des articles je maperçus qu'elle m'avait marqué au moins trois ou quatre douzaines de tartes chaque jour, après les avoir remises à divers aspirants qui disaient de les mettre sur le compte de M. Simple. Je fus fort mécontent et de la somme qu'il me fallut payer, et de tant d indélicatesse chez me^ camarades; mais lorsque je m'en plaignis au poste, ils rirent tous de moi.

— Pierre , me dit enfin l'un d'eux, avouez-nous la vérité : votre père ne vous a t-il pas recommandé de ne jamais faire de dettes?

— Bien certainement, répondis-je.

— Je n'en doutais pas , reprit-il , tous les pères font de même quand leurs fils les quittent, c'est une chose consacrée par l'usage. Maintenant , voyez , Pierre, c'est par intérêt pour vous que vos camarades ont mangé des tartes à vos dépens ; vous avez désobéi aux injonctions de votre père avant qu'un mois se fût écoulé depuis que vous êtes sorti de la maison paternelle, et c'est pour vous donner une leçon qui pourra vous profiter par la suite, qu'ils ont regardé comme de leur devoir de commander les

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