CHAPITRE !X. R
éléphant, trois lions, et divers autres animaux que j'oublie maintenant; je vais donc décrire la scène tragique qui arriva tout-à-coup :
Le gardien achevait de faire sa démonstration, et commençait à distribuer aux bêtes leur repas. Le grand lion était à rugir et à rongej' un jarret de bœuf qui sous ses dents craquait comme une noix , lorsque, faute d'assez de précaution , un bout de la perche qui soutenait le lustre à chandelles se décrocha, et, frappant la porte de la cage où la lionne soupait, la fit soudain s'ouvrir; ce ne fut que l'affaire d'une seconde ; crac ! le chandelier tomba , la porte se trouva ouverte et la lionne sortit. Je me rappelle avoir vu un instant le corps de la lionne en l'air, puis tout fut noircomme de l'encre. Quel changement î l'instant d'auparavant nous étions la bouche béante d'admiration, les yeux étincelants de curiosité, et puis succédaient inopinément les ténèbres, l'épouvante et la consternation ! Je laisse à penser que de cris et de gémissements, que de pleurs et de coups , que de poussades et de syncopes; car personne ne savait où aller ni comment trouver le chemin de la porte. On se portait tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, selon que la fraveur stimulait à le faire. Je fus bientôt acculé le dos contre la barre de fer d'une cage, et sentant quelque animal me saisir par derrière, je fis un effort désespéré et"parvins à grimper jusqu'à la cage supérieure, non toutefois sans peidre le fond de ma culotte que la rieuse hyène n'avait
pas voulu lâcher. Je ne savais guère où j'étais quand je grimpai ainsi ^ mais je me rappelais que la plupart des oiseaux occupaient le second rang. N'importe, pour que le devant de mon pantalon ne fût pas déchiré tout comme le derrière, j'eus soin, dès que j'eus solidement pris pied, de faire volte face et de m'adosser aux harreauxdela cage; mais je n'y étais pas depuis une minute que je me sentis attaqué par un bec qui s'enfonçait dans ma chair comme une pioche, et vu que la hyène m'avait emporté cette partie-là de mes vêtements , je me trouvais sans défense contre mon nouvel ennemi. Me retourner eût été pire encore ; après avoir donc reçu une douzaine de morsures, je tâchai peu à peu de changer de place et de me pousser jusque devant une autre cage, mais je n'y parvins qu'après que le pélican , car c'était cette brute-là , m'eut tiré , je crois , assez de sang pour nourrir ses petits toute une semaine. Je me demandais qael nouveau péril m'était réservé, lorsque j'eus la joie de m'apercevoir que j'avais gagné la porte ouverte d'où la lionne s'était évadée. M'y glissant, je fermai la porte derrière moi, je m'estimai trop heureux et m'assis fort tranquillement dans un coin pour attendre que le tumulte et la confusion cessassent; mais au bout de quelques minutes , les mangeurs de bœuf, on leur donnait ce nom, qui faisaient de la musique en dehors, arrivèrent avec des torches et des mousquets chargés. Le spectacle dont je fus alors témoin était vraiment horrible; une trentaine