CHAPITRE IX
dhommes , de femmes et d'enfants gisaient à terre, et je crus d'abord que la lionne les avait tués tous ; mais ils n'étaient qu'évanouis ou avaient été piétines par la foule ; personne n'était sérieusement blessé. Quant à la lionne, — disparue ! et aussitôt que la nouvelle de son évasion circula , la frayeur et l'empressement à fuir ne furent pas moindres autour de la ménagerie que naguère dans l'intérieur de la baraque. On peut croire que l'animal n'avait pas été moins etfrayé que nous, et la preuve en est qu'il s'était réfugié sous une cliarrette. Il fallut quelque temps pour l'y dénicher ; à la fin, OBrien , qui était un gaillard fort brave, se mit à la tète des mangeurs de bœuf, et aperçut briller ses yeux. Ils allèrent chercher alors deux ou trois filets dans les voitures qui avaient amené des veaux à la foire, et les jetèrent sur elle. Quand la lionne fut ainsi prise, ils l'entrainèrent par la queue dans la ménagerie. Tout ce temps j'étais demeuré fort tranquille au fond de la tanière; mais lorsque je vis que l'habitante accoutumée du lieu revenait en prendre possession, jepensai qu'il était heure d'en sortir; j'appelai donc mes camarades qui, avec 0 Brien, aidaient les mangeurs de bœuf. Ils ne m'avaient pas découvert et firent gorges chaudes en me voyant où j'étais; l'un d'eux verrouilla la porte de façon que je ne pusse déloger et me fit travailler au moyen d'un grand bâton; à la fin j'ouvris le verrou et je m'élançai dehors ; mais l'absence du fond de ma culotte augmenta encore
leur envie de rire. Ce n'était pas trop risible pour moi, quoique j'eusse à me féliciter de l'avoir échappé belle; et mes camarades en convinrent quand je leur racontai mes aventures. Le pélican était le pire de l'affaire. O'Brien me prêta un foulard noirqueje me nouai autour de la taille et dont je laissai pendre les bouts par derrière , de crainte que les passants ne remarquassent mon infortune ; après quoi nous quittâmes la ménagerie; mais j'étais tellement meurtri que je pouvais à peine marcher.
Nous dirigeâmes alors nos pas vers ce qu'on appelait les jardins du Ranelagh pour y voir un feu d'artifice qui devait y être tiré à dix heures précises. Elles sonnèrent pendant que nous payions nos places, et nous attendîmes fort patiemment une vingtaine de minutes, mais rien n'annonçait encore que le feu d'artifice dût partir bientôt. Le fait était que le maître du jardin attendait qu'il arrivât plus nombreuse compagnie, quoique le local fût déjà fort plein de monde. Or, le premier lieutenant avait donné ordre à la chaloupe de nous attendre jusqu'à minuit, mais de revenir à bord passé ce délai ; et comme nous étions à sept milles de Portsmouth, nous n'avions pas de temps à perdre; nous patientâmes jusqu'à la demi et résolûmes alors, puisque le feu d'artifice était annoncé sur les billets pour dix heures sonnant, de le tirer nous-mêmes. O'Brien sortit et revint avec une douzaine de joncs à deux sous qu'il fendit par l'extrémité; comme les différentes pièces du feu
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d'artifice, disposées sur les poteaux et les estrades , étaieut toutes prêtes à partir , nous décrétâmes de les allumer soudain et de nous mêler ensuite parmi la foule. Les plus âgés allumèrent des cigares, et les fixant dans le bout des cannes qui était fendu , se mirent à fumer jusqu'à ce que tous fussent bien pris. Ils en passèrent un à chacun de nous, et à un signal nous les approchâmes en même temps des mèches de papier; puis, dès que le feu se communiqua, nous jetâmes nos baguettes et prîmes la fuite à travers la foule. En une demi minute tout partit dans la plus belle confusion ; ce furent des étoiles d'argent et des étoiles d'or, des pluies de flammes bleues et des soleils, des serpentaux et des bombes, des feus grégeois et des chandelles romaines, des arbres chinois, des fusées volantes et des allégories illuminées qui s'enflammèrent, sautèrent, craquèrent et sifilèrent à la fois. Il faut avouer unanimement quelecoup-d'œil avait été ainsi bien plus beau qu'il ne l'eût été par la méthode ordinaire. Le maitre du jardin , toutefois, s'élança d'une baraque où il buvait de la bière fort à son aise pendant que sa société attendait, et jura vengeance contre les coupables; même il offrit le lendemain cinquante livres de récompense à qui les lui dénoncerait. Mais je crois que nous lui donnâmes une leçon bien méritée. Il était , dans sa position , le très-humble serviteur du public , et s'était conduit comme si nous eussions été ses valets. Nous dé^uei'pimes tous ciu plus vile , et , prenant
un autre Dilly, nous atteignîmes Portsmouth assez tôt pour trouver encore la chaloupe près du rivage. Le jour suivant j'étais en si piteux état par suite de mes égratignures, qu'il me fallut recourir au docteur et me faire mettre sur la liste des malades, où je restai une semaine avant de pouvoir reprendre mon service. Et voilà pour la foire de Postdown.
Ce fut un samedi que ma guérison s'acheva , et , le lendemain , dimanche , comme il faisait heau , nous allâmes tous à terre avec le premier lieutenant pour assister au service divin. Nous aimions beaucoup aller à l'église, non, je suis fâché de le dire, par sentiment religieux , mais pour la raison suivante : M. Falcon se plaçait dans un banc en bas , et nous montions dans une galerie au-dessus, d'où il ne pouvait nous voir, d'où même nous ne le voyions plus. Nous restions tous fort tranquilles, et je puis ajouter fort recueillis, pendant l'office; mais le ministre qui prononçait le sermon était si ennuyeux , et avait une voix si endormante, que nous décampions généralement dès qu'il montait en chaire, et nous nous rendions chez un pâtissier en face pour manger des tartes et des gâteaux ou boire de l'eaude-vie de cerises ; nous préférions cela infiniment à écouter le prédicateur. De manière ou d'autre, M. Falcon eut vent de la chose; nous crûmes que c'était l'officier des soldats de marine qui l'avait instruit , et le dimanche en question il nous joua un bon tour. Nous avions déguerpi pour aller chez le pâtissier ,