CHAPITRE X
Tentative pour compléter notre équipage au moyen de la presse ; nous sommes repoussés par une femme. — L'épée de la cuisinière. — • Nouvelle méthode pour grandir, inventée à mes dépens. — Je régale de gin toute une compagnie. — Fait prisonnier , je m'évade et rejoins le vaisseau.
Il me faut maintenant raconter ce qui m'arriva peu de jours avant que le vaisseau mit à la voile, et mon récit prouvera qu'il n'est nécessaire d affronter ni les vents et les vagues ni le canon de l'ennemi, pour se trouver en péril , lorsqu'on est au service de Sa Majesté ; au contraire , j'ai souvent vu le fait depuis lors , et je déclare , sans hésiter , que je n'ai jamais , dans ces occasions-là, éprouvé autant dalarmes que dans le courant de l'aventure dont je vais entretenir le lecteur. Nous avions reçu l'ordre de
nous mettre en mer, et l'amirauté souhaitait vivement qu'il fût mis à exécution. Le seul obstacle qui nous empêchât de lever l'ancre était que nous n'avions pas encore complété notre équipage. Le capitaine en référa à l'amiral du port , et obtint permission d'envoyer des détachements à terre pour presser des marins. Les second et troisième lieutenants, avec les aspirants les plus âgés et ceux de nos hommes qui inspiraient le plus de confiance, se rendaient donc à l'entrée de la nuit sur la côte , et généralement ramenaient à bord , vers le matin , une douzaine d'individus qu'ils avaient ramassés dans les cabarets , ou, comme disent les matelots, dans les boutiques à grog. On gardait quelques-uns de ces gens-là , mais on en relâchait la plupart comme impropres au service; car il est d'usage, quand un homme s'enrôle de bon gré à bord d'uji bâtiment ou qu'on l'y traîne de force, de l'envoyer au poste des malades , où le chirurgien le déshabille nu comme un ver et le visite de la tète aux pieds pour voir s'il est d'une santé et d'une constitution à servir le roi. Autrement, on le renvoie à terre. La presse me semblait une besogne assez sérieuse, autant que je pouvais en juger par tout ce que j'entendais dire, et par la manière dont ceux de nos marins qu'on employait à ce service étaient parfois battus et blessés. Les malheureux, en effet, sur qui ont tentait de mettre la main, paraissaient se battre pour ne pas entrer de force au service , aussi rondement qu'ils se