CHAPITRE X
pour moi, et celui d'apiès je me retrouvais au pouvoir de mes amis. — Tire, Pierrot! lire Paillasse! criaient les femmes , et puis elles éclataient de rire ; mais je ne riais pas, moi , je puis vous l'assurer; car je crois réellement qu'à force d'être tiraillé on m'alongea d'un pouce , et les genoux , les épaules me faisaient beaucoup de mal. A la fin, les femmes rirent tant qu'il leur fallut me lâcher, et que nos marins m'entrainèrent au milieu de leurs rangs. J'eus soin d'y rester; mais, après qu'on se fut encore un peu poussé et battu , la foule m'enti'aina dans la maison. Les matelots des bâtiments de commerce s'étaient munis de gourdins et d'autres armes pareilles, et avaient pris position sur les tables. Comparativement à nous, ils étaient plus de deux contre un , et ce fut une affreuse bagarre; car ils se défendaient en désespérés. Nos marins furent obligés de recourir à leurs coutelas, et pendant quelques minutes je fus étourdi des clameurs et des jurements , du vacarme des pieds et du bruit des chutes , de la violence et de la multiplicité des coups , sans parler de la poussière qui s'éleva bientôt et qui non seulement m'aveugla, mais m'étouffa presque. Au moment où j'allais, je crois, rendre Ta me, foute de pouvoir respirer, nos marins remportèrent l'avantage ; mais aussitôt que la maîtresse de la maison et les autres femmes s'en aperçurent, elles éteignirent toutes les lumières , de sorte que je cessai de savoir où j'étais. Toutefois, nos marins, qui avaient saisi
chacun leur homme , parvinrent à gagner avec lui la porte de la rue, les réunirent là, les garottérent de bonne sorte, et les emmenèrent.
Pour moi, je me trouvai de nouveau dans une critique situation; les combattants m'avaient jeté à terre , mavaient foulé aux pieds , et quand je parvins à me remettre sur mes jambes , je ne sus de quel côté pouvait être la porte. Je tâtonnai le long des murs , et à la fin j en atteignis une , car la chambre était presque vide , vu que les femmes avaient suivi les hommes hors de la maison ; je l'ouvris , mais je m'aperçus que ce n'était pas la bonne et qu'elle conduisait dans une espèce de petite salle où il y avait du feu, toutefois sans lumières. Je venais de reconnaître mon erreur et j'allais me retirer, lorsqu'on me poussa assez rudement par derrière, et la clé tourna sur moi. Je demeurai tout seul , et fus, j'en dois convenir, fort effrayé; car je pensais que les femmes assouviraient leur vengeance sur moi. Je m'imaginai que ma mort était certaine, et que , comme le malheureux Orphée dont j'avais lu les aventures dans mes livres , je serais mis en pièces par ces bacchantes. Néanmoins, je réfléchis que j'étais officier au service de l'état, et que le devoir m'ordonnait , en cas de besoin , de sacrifier mes jours à mon roi et à mon pavs. Je songeai alors à ma pauvre mère; mais, comme cette idée me serrait le cœur^ j'essayai de la bannir et de me rappeler phitôt les divers exemples de courage et de grandeur