CHAPITRE XIl
coutume de m'envoyer à mon hamac avant la moitié de mon quart. Jusque là , je me promenais sur le pont avec O'Brien , dont la société me semblait fort agréable, et qui m'apprenait relativement à ma profession tout ce qu'il pouvait m'apprendre. Une nuit, que nous avions le second quart à faire (1 ) , je lui avouai que j'aimerais beaucoup qu'il me contât l'histoire de sa vie. — Je le veux bien, monsieur, me répondit-il ; je vous en conterai tout ce que j'en ai rétenu; mais j'en ai vraisemblablement oublié la meilleure partie. Il est à présent deux heures moins cinq minutes; nous allons donc lever le loch et le marquer sur le livre, après quoi je vous défilerai un écheveavi qui nous empêchera tous deux de dormir. O'Brien alla instruire le maître d'équipage du taux de vitesse dont marchait la frégate , le marqua sur le livre de loch, et revint alors prés de moi.
— A présent , mon garçon , je 's ais , moi , jeter l'ancre siu' la drisse de la voile de perroquet ; vous pouvez vous-même, pour garantir voire petit individu de papier mâché , vous étendre le long de moi à l'opposé du vent, et je vous dirai tout ce dont il retourne. D'abord et pour commencer , il vous faut savoir que je descends du grand O'Brien Borru, qui était roi dans son temps, comme Fingal l'était avant lui. A propos , vous avez entendu parler de Fingal?
(1) Il y a trois quarts de nuit, le premier de liuit heures du soir à minuit, le second de minuit à quatre lieures du matin, et le troisième, le quart de diane, de quatre heures à huit. Mêmes divisions pour les quarts de iour. A. M.
— Non, jamais ! répondis-je.
— Quoi! vous n'avez jamais ô meurtre! où
faut-il donc que vous ayez vécu ? Eh bien ! pour vous donner une idée de Fingal , je vous apprendrai d'abord comment Fingal dama le pion à lui grand géant écossais, et je passerai ensuite à ma propre histoire. Fingal, ne l'oubliez pas, était un géant lui-même, et le sot ou les sots qui allaient l'insulter étaient aussi sûrs de recevoir des coups de bâton que je le suis de taire cette nuit le second quart. Mais il y avait en Ecosse un géant aussi haut que le grand-mat, plus ou moins, comme nous disons quand nous ne sommes pas bien sûrs; car par ce moyen nous ne faisons pas de mensonges en pure perte. Or, ce géant écossais entendit parler de Fingal ; il apprit comment Fingal avait rossé une multitude de gens, et se dit : — (( Quel est ce Fingal ? Par Jésus ! ajouta-t-il en langue écossaise, je vais me mettre en marche et aller voir de quel bois il se chauffe. Il traversa donc à pied la mer d Irlande et prit terre à un demi-mille de Belfast; mais eut-il , chemin faisant , de l'eau pardessus la tète ! je ne saurais le dire, quoique je soupçonne qu'il dût se mouiller les jambes. Lorsque Fingal sut l'arrivée de ce grand personnage , il eut diablement peur ; car l'Écosssais , lui disait-on , le surpassait de plusieurs pieds. Les géants , vous ne l'ignorez pas, ne comptent que par pieds, et ne s'amusent point à calculer les pouces comme nous , pauvres petits , sommes obligés de le faire. Donc ,
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Fingal se mit k guotter l'Écossais, et, un matin il l'aperçut, c'était à ne pas s'y méprendre , escalader la montagne pour gagner sa demeure. Si Fingal était di^à effrayé , il eut lieu de l'être bien davantage quand il vit le camarade; car celui-ci contemplait l'univers entier du haut de sa grandeur , et ressemblait à un monument qui eût fait un voyage de découverte. Fingal se sauva donc chez lui et appela sa femme Sliaya. — Mon amour , lui dit-il , dépèchetoi ; voici ce gros escogrife d'Écossais qui escalade la montagne. Cache-moi avec les couvertures , et s'il te demande qui est dans le lit , réponds que c'est le marmot. Fingal se coucha donc dans le lit , et sa femme n'avait eu que le temps de le recouvrir quand arriva l'Écossais. Vainement se baissa-t-il beaucoup, il se cogna encore la tète au linteau de la porte. — Où est cette bète de Fingal? s' écria-t-il en se frottant le front ; montrez-le moi, que je lui donne une volée. — Silence ! silence ! repartit Shaya, vous réveillerez le bambin, et alors celui dont vous parlez vous rosserait à vous en faire mourir s'il arrivait. — Est-ce là le bambin ? demanda l'écossais avec surprise , en montrant l'énorme corps qui était enveloppé dans les couvertures. — Oui, sans doute, répondit Shaya, et le bambin de Fingal encore, gardez-vous donc de le réveiller, sans quoi Fingal \iendra et dans une minute il vous aura tordu le cou. — Par la croix de St. -André! dit le géant, il est alors temps que je déguerpisse; car si c'est là le marmot je ne serai qu'une
bouchée pour le papa lui-même. Puis il sélança hors de la maison et ne s'arrêta pour manger ou pour boire que lorsqu il eut regagné ses propres montagnes, sans compter qu'il se noya presque , car sa précipitation fut si grande quil s'orienta tout de travers pour repasser le canal. Fingal, se levant alors, rit beaucoup , comme bien il le pouvait , de son excellente ruse^ et là se termine mon histoire :ur Fingai. Nous allons, s'il vous plaît, passer à la mienne. Ainsi que je vous l'ai déjà dit, je descends du grand 0 Brien, qui était roi dans son temps; mais ce temps est passé. Je m imagine, comme le monde est une machine qui tourne, que les enfants des enfants de mes enfants peuvent redevenir rois , quoi que la chance ne paraisse plus y être favorable pour le quart d'heure j mais il y a des hauts et des bas pour tout, pour le destin des empires de même que pour la vie isolée d un homme , et si la roue de la fortune ne cesse de tourner, c est dans l'intérêt de ceux qui s'en trouvent au rouage le moins élevé , désavantage qui va m'arriver incessamment. Pour abréger un peu, je saute à mon bisaïeul , qui avait à dépenser en vrai gentilhomme qu'il était, dix mille livres de rente par année. A la fin il mourut, et les quatre-cinquièmes de ses dix mille livres de rente furent enterrés avec lui. Mon aïeul suivit son père au bout d'un honnête intervalle , et ne laissa au mien, pour soutenir la dignitAÎ de la famille, qu'une centaine d'acres de boues. Je suis le plus jeune d une couvée de dix enfants, et