‹ Pierre Simple (volume 3)Chapitre 69 sur 219 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

bien des fois depuis, et comme vous le ferez souvent, Pierre , jouir par la même occasion du bonheur de respirer un air pur et de réfléchir sur soi-même.

Ala fin, je me plus beaucoup mieux aux manières et aux coutumes des gens de mer; quand j'eus croisé quatorze mois à hauteur du cap See-see , on me regarda comme un fort gentil petit aspirant; et mes camarades , au moins tous ceux que je pouvais rosser, ce qui en était la majeure partie, me témoignèrent un très grand respect. La première fois que je remis pied à terre , ce fut à Minorque , et peu s'en fallut que je ne misse aussi le pied dedans , comme on dit, car je fus presque tué pour hérésie, et ne me sauvai qu'en prouvant que j'étais bon catholique, ce qui démontre que la religion est d'un grand secours dans la détresse, comme notre chapelain, le révérend MacGrath, avait l'habitude de ledire. Plusieurs d'entre nous se rendirent à terre, et après avoir dîné d'un dindon rôti , truffé , d'un pouding aux raisins, car tout le reste était accommodé à l'huile et nous n'en pouvions manger ; après avoir bu assez de vin pour mettre à flot un petit canot , nous demandâmes des baudets pour nous livrer un peu à l'exercice équestre. Les uns n'avançaient qu'à reculons , les autres se dressaient sur les jambes de derrière , et alors ce n'étaient plus les montures, mais leurs cavaliers qui reculaient'; quelques-uns ne voulaient pas aller du tout; quant au mien, il allait àjmerveille.... et où diable croyez-vous qu'il alla ? Hé bien !dans l'église

ir4 PIERRE SIMPLE.

qui était alors remplie de fidèles. La pauvre bête se mourait de soif et avait senti de l'eau. Dès qu'il fut entré, vainement m'épuisai-je à le tirer et à le retenir, il enfonça la tête dans le bénitier et but toute l'eau bénite. Quoique je pense qu'à A'oir combien peu de chrétiens ont de piété, vous ne pouvez pas en attendre beaucoup d'un âne, je fus néanmoins fort scandalisé d'un tel sacrilège et je ne m'en dissimulai pas les conséquences. Ge n'était point sans raison, car les fidèles furent autant saisis d'horreur qu'ils pouvaient l'être , vu que le maudit animal n'avait guère avalé moins d eau bénite qu'il n'en aurait fallu pour purifier la ville entière de Port-Mahon , avec ses faubourgs et sa banlieue. Ils étaient à genoux lorsque l'accident arriva ; ils se relevèrent soudain et se saisirent de moi en invoquant tous les saints du calendrier. Quoique je comprisse ce dont ils avaient à se plaindre, je ne savais pas un mot de leur langue pour défendre ma vie , et je fus presque mis en pièces avant que les prêtres n'intervinssent. Sentant tout le péril de ma position, je passai le doigt sur le nez encore humide de l'âne, je me signai, et me précipitant aux pieds des prêtres, je récitai le meâ ciilpci, ainsi que tous les bons catholiques le récitent. Ce n'était pourtant pas ma faute, comme je l'ai déjà dit, cai' je m'étais consumé en efforts et j'avais tellement tiré la bride que les bras m'en faisaient mal. Les prêtres reconnurent à mon signe de croix que j'étais bon catholique, et pensèrent que le baudet seul était

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