CHAPITRE XIII
au capitaine d'une guenon de frégate, qui avail besoin d aspirants.
— Qu'entendez-vous par une guenon de frégate? demandai -je à O'Brien.
- — J'entends , me répondit-il , un de ces méchants vaisseaux à vingt-huit canons , et je les appelle ainsi parce qu il y a autant de différence entre eux , et une véritable frégate, comme celle où nous sommes , qu'entre un baudet et un cheval de race. Eh! bien, le navire en question ne fut pas plus tôt entré dans le bassin de l'arsenal pour recevoir son lest, que notre capitaine y arriva ; c'était un homme petit , maigre, et mince, mais fort pesant néanmoins, car il apporta avec lui une énorme paire de balances, et pesa tout ce qui fut mis à bord. Son véritable nom m'échappe; mais Fes matelots l'avaient baptisé capitaine Savoir-le-poids. Il avait un grand registre où il écrivit le poids du lest, celui des munitions, de l'eau, des vivres , du charbon, des agrès en place ou de rechange, des cables , et de tout le reste. Puis il pesa tous les hommes de l'équipage , tous les aspirants avec leurs malles , tous les officiers avec tout ce qui leur appartenait ; enfin il se pesa lui-même, ce qui n augmenta point la somme totale de beaucoup. Je ne vous dirai pas au juste pourquoi il se donnait tant de peine ; mais il parlait sans assez des centres de gravité , de déplacement des fluides et le Seigneur sait de quoi encore. Je m'imagine que c'était pour trouver la longitude, de manière ou d'autic; mais
je ne restai pas assez long-temps dans la sienne pour découvrir le fin mot. Un jour en effet j'apportai à bord une paire de bottes neuves dont j'oubliai de faire la déclaration pour qu'on les pesât dans les balances qui étaient toujours suspendues proche l'escalier ; et j'ignore si ce fut que le capitaine craignit qu'elles ne fissent couler son navire, ou toute autre raison, mais il m'ordonna de déguerpir au plus tôt , et je me retrouvai sans boussole ni gouvernail. J'empaquetai mes effets, je m'en allai à terre, et mettant de dépit mes bottes neuves, je les traînai de Plymouth au ]iort et du port à Plymouth, jusquà ce que je fusse las, pour les punir; aussi usai-je les coquines en une quinzaine.
Un jour que j'étais au chantier, je vis dans le bassin un deux-ponts qui venait d'être fini , et je demandai qui en devait être le capitaine. On me répondit qu'il se nommait O'Connor. Tiens, c'est un de mes compatriotes, pensai-je, et je vais tenter fortune. Je me rendis donc à l'hôtel de Goud , où il logeait , et je sollicitai la faveur d'une audience. Il me reçut, et je lui expliquai , après ma plus belle révérence, que , me nommant O'Brien , je venais m'engager comme volontaire sur son navire. Il avait par hasard des vacances dans les cadres de son équipage , et charmé de mon accent, me demanda sur quels vaisseaux j'avais servi. Je les nommai, en ne cachant pas pourquoi je quittai le premier ; et c'était parce qu'on ne voulait pas que j'y restasse. Je contai alors