CHAPITRE XIV
m'est impossible de contraindre mes sentiments naturels, c'est que j'aimerais mieux être le bâtard d'un gentilhomme que le légitime 'enfant d'un contremaître et de sa femme. Dans ce dernier cas, vous n'avez aucune chance d'avoir du sang noble dans les veines , au lieu que dans le premier vous pouvez bien en avoir volé une ou deux gouttes. Il y avait une année environ que je servais le premier lieutenant , quand un jeune lord , dont je dois taire le nom , M. Simple, nous arriva en qualité d'aspirant. Étaitce de son propre choix ou par condescendance à des conseils d'amis, qu'il se décidait à entrer dans la marine? Je l'ignore; mais j'ai entendu dire qu'un sien oncle qui était bon spéculateur et qui avait un vif intérêt à sa mort, l'avait engagé plus que personne àemjjrasser l'état de marin. Un lord, à cette époque, il y a quelques vingt-cinq ans, était une rareté dans notre profession, et on avait coutume de lui tirer un salut d'honneur quand il arrivait sur le vaisseau. La conséquence fut que le jeune lord n'avait pas trop d'un domestique pour lui seul, quoique les autres aspirants n'en eussent qu'un pour eux tons. Le capitaine demanda quel était le garçon le plus déluré du navire , et le munitionnaire , à qui il s'adressait , me recommanda donc , à l'extrême mécontentement du premier lieutenant, car dans ces temps-là , les premiers lieutenants ne se donnaient pas des airs comme ils s'en donnent dans celui-ci , non que je veuille parler de M. Falcon , qui est gentilhomme.
— Je passai immédiatement au service de sa seigneurie. J eus dès lors la vie la plus douce , la plus agréable ; je ne faisais rien ou presque rien ; si on m'appelait pour quelque manœuvre qui nécessitait uti grand nombre de bras, je cirais les bottes de milord , ou je brossais les babits de milord , et il n'y avait plus rien à dire quand j'avais prononcé le nom de milord. Nous allâmes dans la Méditerranée , parce que la maman de milord le voulut , et nous n'y fûmes pas en croisière un an que milord, à force de manger du raisin, fut attaqué de la dyssenterie. Il resta malade trois semaines , après quoi il sollicita d être envoyé à Malte, par un bâtiment de transport qui se rendait à Gibraltar, ou plutôt qui allait sur la côte barbaresque cbercher des bœufs. Sa santé empira de jour en jour, et bientôt il fit son testament , par lequel il me légua tout ce qu'il possédait sur le navire, legs que je méritais certainement pour les soins dont je l'avais entouré. A la hauteur de JMalte, nous rencontrâmes un cbébec qui faisait voile pour Civita-Vecchia, et le capitaine du transport, désirant suivre sa route en droite ligne , nous conseilla de passer sur ce vaisseau , attendu que le vent était mou et contraire, et qu'en pareil cas, ces légers bâtiments de la Méditerranée naviguaient mieux qu'un transport. Mon maître, dont la santé s'en allait, consentit, et nous changeâmes de navire. Il mourut le lendemain, et une raffale qui vint à souffler, nous empêcha pendant plusieurs jours de gagner le port.