CHAPITRE XIV
Sur ces entrefaites, le cadavre de sa seigneurie entra en putréfaction , et non seulement exhala une odeur infecte , mais excita à tel point la superstition des matelots catholiques , qu'on le jeta à la mer. Personne de l'équipage ne parlait ma langue, et je n'entendais pas un mot de maltais; on ne soupçonnait pas qui nous étions, et j eus tout le temps de réfléchir. J'avais songé souvent que c'était une magnifique cliose d'être lord, et souvent aussi souhaité que ma naissance m'eût ;ippelé à le devenir. Le vent était éncdi'é contre nous, quand passa sous notre horizon un navire de commerce qui avait quitté Civita-Vecchia et se dirigeait vers Gibraltar. Je priai le capitaine du chébec de faire un signal de détresse, ou plutôt j'en fis un moi-même, et le bâtiment, qui était anglais, s'approcha de nous.
J'obtins qu'on mît la chaloupe à la mer pour me rendre à son bord ; mais pendant que les rameurs se préparaient, il me vint à l'esprit que, quoiqu'on pût refuser de recevoir un pauvre diable comme moi, on ne refuserait pas un lord. J'endossai donc l'uniforme d'aspirant qui avait appartenu à sa seigneurie, mais qui certes m'appartenait pour le moment, et j'abordai le navire de commerce. J'exposai aux gens del'équipage que j'avais quitté mon vaisseau pour cherchera rétablir ma santé, et que je désirais gagner Gibraltar, pour de là passer en Angleterre. Mon ti(re et mon acceptation immédiate du prix qu'on me demandait pour mou passage , levèrr-nt
toute diiîicultë. Mes effets furent apportés du chébec, et comme personne n'y parlait l'anglais , personne , quand même on aurait soupçonné mon imposture , n'aurait pu la dévoiler. Là, M. Simple, je dois avouer une légère tache dans la première partie de mon histoire , tache dont je vais vous faire confidence ; autrement, il me serait impossible de vous prouver que je n'ai pas menti en vous disant que j'avais diné avec votre grand-père. Mais la tentation était trop forte , et je ne pus résister. Pensez-y vous-même , M. Simple; avoir servi comme mousse à bord d'un navire , avoir reçu des coups de pied par ci et des coups de poing par là , avoir été maudit par l'un et envoyé au diable par l'autre, puis se trouver entouré de respect et d'égards , s'entendre à chaque minute du jour traiter de milord par-ci et de milord par-là ! Chemin faisant vers Gibraltar, j'eus tout le loisir de dresser mes batteries. J'ai à peine besoin de vous dire que la garde-robe de sa seigneurie était magnifique; ce qui valait encore mieux , toutes les pièces m'en allaient à ravir. J'avais aussi ses montres, ses bijoux et mille autres colifichets, outre un sac de dollars. Bailleurs, le tout m'appartenait bel et bien; la seule chose que je prisse était son nom, et il n'en avait plus que faire , le pauvre diable ! Mais à. quoi sert de plaider une mauvaise cause ? Ma conduite fut coupable, et n'en parlons plus.
Voyez maintenant, M. Simple, comme une chose mène à une autre. Je vous assure qu'il ne m'était