‹ Pierre Simple (volume 3)Chapitre 89 sur 219 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

d'abord venu dans l'idée de faire usage du nom de sa seigneurie que pour me procurer un passage à Gibraltar. Une fois arrivé, j'hésitais encore sur la conduite que je tiendrais. Comme j'étais chargé des papiers du jeune honnne et de ses lettres tant pour sa mère que pour son tuteur, je crois même , je suis presque sur que j'aurais du mettre bas ma dignité et mon uniforme d'aspirant, et solliciter du commissaire de la marine les moyens de revenir au pays. Mais il était décidé qu'il en serait autrement ; car dés que le capitaine du vaisseau de commerce alla à terre pour obtenir le règlement de sa quarantaine, il répandit partout que le jeune lord A. . . était passager à son bord et se rendait en Angleterre pour le bien de sa santé. En moins d'une demi-heure arrivèrent et la chaloupe du commissaire de la marine et la chaloupe du gouverneur, qui l'une et l'autre m'apportaient une invitation à honorer mes compatriotes de ma compagnie et à m'établir dans leurs maisons pour le temps de mon séjour. Que pouvais-je faire? Je commençai à avoir peur, mais je craignais encore plus d'avouer que j'étais un imposteur, car je suis sûr que le capitaine Marchand, n'y aurait-il eu que lui, m'aurait lancé à coups de pied par-dessus bord si je lui avais dévoilé que toute son exquise politesse ne s'adressait qu'à un mousse de vaisseau. Rougissant donc , moitié de modestie et moitié de honte , j'acceptai l'invitation du gouverneur, et j'envoyai verbalement un civil refus au commissaire, sous

prétexte qu'il n'y avait ni papier ni plumes à bord. J'avais tant de fois accompLignë feu mon maître, que je n'ignorais nullement la manière dont je devais me conduire; j'avais aussi beaucoup emprunté de son air et de sa tournure; enfm, je possédais un goût jiaturel pour les manières de gentilhomme. Je savais lire et écrire, pas aussi bien peut-être que j'aurais du le savoir après l'éducation que j'avais reçue, néanmoins assez passablement pour un lord , et certes beaucoup mieux que défunte sa seigneurie. Sa signature ne m'était même pas inconnue, quoique l'idée seule d'être obligé d'en faire usage me fit trembler. Cependant, le sort en était jeté. Je dois vous dire que quant à l'extérieur il y avait un point pour lequel nous ne différions pas ; nous avions tous deux des cheveux blonds bouclés et des yeux bleus, mais du reste pas la moindre ressemblance. J'avais au total beaucoup meilleure mine que lui, et comme nous avions passé doux ans sur la Méditerranée je ne redoutais aucun soupçon relatif à mon identité , tant que je ne mettrais pas le pied en Angleterre.

Or donc, M. Simple, je m'habillai fort soigneusement, je mis mes chaînes et mes anneaux, je n'oubliai pas non plus un peu de parfum sur mon mouchoir, et je suivis à l'hôtel du gouverneur l'aidede-camp qu'il m'avait envoyé. Là, nombre de questions sur ma mère. Lady — , sur mon oncle, sur mon tuteur, et sur mille autres sujets. Je fus d'abord jLrès embarrassé, mais on me supposa timide; je

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Tétais bien, mais d'une timidité de mauvais aloi. Néanmoins, avant la fin du jour, je m étais tellement habitué au titre de milord et à ma position, que je me sentis à mon aise et me mis à examiner les gestes et les mouvements des personnes de la compagnie, pour régler mes manières sur celles de la bonne société. Je demeurai une quinzaine à Gibraltar, après quoi on m'offrit le passage sur un bâtiment de transport qui partait pour Plymouth. Comme officier, il ne m'en coûta presque rien pour faire le voyage. Pendant que nous voguions vers l'Angleterre, je formai encore le projet de déposer et mon habit et mon titre d'emprunt dès que je pourrais le faire sans me compromettre; mais j'en fus empêché comme précédemment. L'amiral du port m'envoya prier à diner, je n'osai pas refuser, et là encore je fus traité de milord, courtisé, fêté par tout le monde, .Une foule de marchands vinrent réclamer l'honneur de la pratique de ma seigneurie ; la table de mon salon pliait sous le poids des cartes de visite , car il y en avait de tout genre j et pour dire la vérité, je pris tellement goût à ma position, je my habituai si bien, que bientôt je n'envisageai plus sans chagrin la pensée qu il me faudrait d'un jour à l'autre reprendre une vie modeste; cependant j'étais résolu à le faire dès mon départ de Plymouth. Mon mémoire à Ihùtel monta si haut quand je voulus partir, que je ne pus le paver; mais l'hôte m'assura que mon manque d'argent ne tirait nullement à conséquence. 11 prétendit qu il

était tout simple nue revenant des pays étrangers, ma seigneurie manquât de fonds , et m'offrit de me prêter tout ce dont j'aurais besoin. Je fus, je dois le dire, assez honnête pour refuser cette offre. Je distribuai par la ville mes cartes, au bas desquelles j'avais apposé les trois lettres P. P. C, car tel est, M. Simple, l'usage des gens comme il faut lorsqu'ils vont quitter un lieu de résidence, et je partis par la malle pour Londres où j'étais fermement décidé à mettre bas mon titre. De Londres je comptais me rendre en Ecosse auprès de la mère de sa seigneurie , pour lui annoncer la triste nouvelle de sa mort; car, vous le voyez, M. Simple, personne ne soupçonnait que sa seigneurie fût morte. Le capitaine du bâtiment de transport l'avait mise vivante sur le chébec ; et l'équipage du navire marchand qui se rendait à Gibraltar, l'avait, croyait-il, reçue à bord. Les officiers de ce navire avaient même donné avis en Angleterre du rétablissement et du retour de l'illustre héritier. Or, il n'y avait pas cinq secondes que j'étais dans la voiture , quand près de moi vint s'asseoir un gentilhomme que j'avais rencontré chez l'amiral du port; de plus, le conducteur et d'autres gens me connaissaient fort bien. Lorsque j'arrivai dans la capitale, je portais encore mon uniforme , et je me rendis , toujours mon titre me suivant , à un hôtel qu'on m'avait recommandé ; il n'en était pas, appris-je par la suite , de plus à la mode. J'avais bien résolu, une fois à Londres, de dépouiller Thabit d'aspirant , et

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