CHAPITRE XV
tourillons ; car nous donnions tellement à la bande au moindre coup de gouvernail , que les pièces n'étaient retenues que par les bra gués et les taquets ; or, s'il s'en fiît détaché une seule , elle aurait brisé le flanc de la frégate opposé au vent , et nous aurions aussitôt coulé bas. Le capitaine, le premier lieutenant et la plupart des officiers restèrent surletillac pendant toute la nuit; et certes , le hurlement du vent, la violence de la pluie, les vagues qui balayaient les ponts , le grincement des pompes à chaîne , les craquements et les gémissements des bois, tout concourait à me faire regarder notre perte comme iné vitable. Aussi , récitai-je au moins douze fois mes prières pendant la nuit,- car il me fut impossible de m'étendre dans mon hamac. J'avais désiré pkis d'une fois, par pure curiosité, me trouver au milieu d'un coup de vent; mais je ne croyais guère que c'eût été une scène de ce genre ni rien de moitié si effrayant. Ce qui devait effrayer plus encore , c'était que nous dérivions sans cesse vers le rivage ; et les consultations du capitaine avec les officiers , surtout l'impatience avec laquelle ils épiaient le jour, nous disaient qu'outre la tempête nous avions d'autres périls à courir. Enfin le crépuscule parut, et l'homme de vigie dans le passavant s'écria : — Terre sous le vent ! Je vis le maitre d'équipage frapper du poing sur les lisses des hamacs et s'éloigner l'air fort inquiet, sans une parole.
— Haut là ! M. Wilson, dit le capitaine au second
lieutenant, et vovez jusqu'où la terre se prolonge ; cherchez si on en distingue la pointe. Le second lieutenant monta sur la grande vergue, et étendit le bras à environ deux points par l'avant.
— Apercevez-vous deux petites hauteurs sur la côte ?
— Oui, monsieur, répondit le second lieutenant.
— A merveille , observa le capitaine au maitrc d équipage, et si nous ]es doublons, Teau ne nous manquera plus. x\ppuyez sur la barre , puis tenez ferme. M'entendez- vous, quartier-maître?
— Oui, oui, monsieur.
— Ainsi, et pas davantage, mon cher. Soulagez la frégate d un rail ou deux quand elle tanque; mais prenez garde , ou elle vous arrachera la roue des mains.
C'était réellement un affreux spectacle. Lorsque le vaisseau descendait dans les abîmes de la mer, on ne pouvait plus distinguer ([uedes masses d'eau bouillonnante ; mais lorsqu'elle remontait au faite des énormes vagues , nous planions alors , pour ainsi dire, sur une côte basse, sablonneuse, peu distante, et couverte d'écume et de brisans. — La frégate se comporte noblement, observa le capitaine se rapprochant de Ihabitacle et interrogeant la boussole; si le vent ne nous abandonne pas , nous doublerons. Le capitaine eut à peine le temps de faire cette remarque, que les voiles saffaissant frappèrent contixî les mâts comme un coup de tonnerre. — Gouver-