‹ Pierre Simple (volume 3)Chapitre 97 sur 219 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

baissa. La frégate se présenta lentement au vent, non sans tonquer et donner de la bande , tandis que les voiles se déroulaient. Quand elles furent toutes présentées: — Qu'on laisse aller l'ancre ! cria le capitaine. M. Falcon, ajoùta-t-il,nous virerons tout d'un coup. Pas un mot ne fut prononcé; les matelots allèrent recevoir le grog du matin qu'on n'avait pas encore distribué; la plupart d'entre eux savaient, quoique je l'ignorasse, que si la proue du vaisseau ne tournait pas du côté opposé, nous serions, en 1 espace de quelques secondes , jetés sur la côte et parmi les brisans. Je crus m'apercevoir qu'au moment oil le capitaine avait dit qu on virerait toutes les vergues à la fois , la physionomie de M. Falcoii annonça qu'il y avait chez lui doute et même dissentiment sur l'opportunité de cette manœuvre ; et j'appris plus tard qu'en effet il n'avait pas approuvé le dessein du capitaine; mais il était trop bon officier et savait trop bien que ce n'était pas le moment d'ouvrir une discussion, pour se permettre aucune remarque , et l'événement prouva que le capitaine n'avait pas eu tort. A la fin la frégate présenta tète au vent, et le capitaine donna le signal. Aussitôt les vergues virèrent avec de si affreux craquements, que je crus les mâts brisés; mais au bout d'une minute le vent eut gonflé les voiles, et sa violence était telle, que le navire qui pendant quelques moments était resté d'aplomb sur sa quille, pencha jusqu'au platbord. Le capitaine, qui était debout sur les lisses des

hamacs, du côté d'où venait le vent, et qui se retenait à la grande vergue, commanda un tour de roue, regarda avidement les voiles qui commençaient à se tendre , puis le câble qui se raidissait peu à peu et empêchait le vaisseau d'approcher de la côte. — Coupez î s'écria-t-il enfin. Quelques coups de hache résonnèrent, et alors le câble, sortant de l'aubier avec une gerbe d'étincelles que produisait la violence du frottement , disparut sous une énorme vague qui nous lança contre les dogues d'amure et inonda le vaisseau de l'avant à l'ai rière. Mais nous avions déjà viré de bord, la frégate regagnait sa route , et notre distance du rivage s'était évidemment accrue.

— Mes enfants , dit le capitaine aux gens de l'équipage, vous vous êtes bien comportés, et je vous en remercie; mais je dois vous dire franchement que nous avons encore des difficultés à vaincre. 11 nous faut doubler une des pointes de cette baie. M. Falcon , epissezle grand bras(1), et appelez le quart. Comment est la proue, quartier-maitre?

— Sud-ouest par sud au sud , monsieur.

— Très bien ; que le vaisseau continue à tenir cette direction. Et le capitaine, faisant au maître d'équipage signe de le suivre, descendit dans la cabine. Comme il n'y avait plus de danger pour le moment, je profitai de ce répit pour descendre au poste et voir si je trouverais de quoi déjeuner.

(1) C'est, en style de marins, distribuer la principale ration de grog d« la journée.

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