chapitre: 1K.T1II
Maintenant que le brick était en sûreté, nous commençâmes à penser à nous-mêmes. Nous jetâmes d'abord les yeux le long de la côte pour voir si nous apercevrions quelques débris de nos barques, mais nous n'en découvrîmes aucun. Nous
étions à trois milles de la ville , et nous pouvions voir que l'ouragan y avait causé de grands ravages ainsi que dans les environs. Comme nous ne pouvions éviter d'être faits prisonniers, je dis âmes compagnons qu'il valait autant nous rendre volontairement, et sur-le-champ; ils furent de mon avis, et nous nous mîmes en marche.
Lorsque nous eûmes traversé les rochers et que nous fumes entrés dans l'île , quel spectacle de désolation se présenta à nos yeux ! — Des arbres cassés ou déracinés — des bestiaux morts — des maisons renversées en tout ou en partie. Il n'en restait aucune qui fût entière , à l'exception de celles qui étaient solidement construites en maçonnerie ; tout ce qui était en bois était détruit. Nous passâmes près d'un long amas de ruines qui avaient été une rangée de huttes de nègres , et dont il ne subsistait plus une seule. Les nègres cherchaient au milieu des débris les effets qui leur appartenaient. Leurs femmes portaient leurs enfants dans leurs bras ou les tenaient par la main; et plus d'une mère pleurait sur le corps d'un enfant écrasé qu'elle avait retiré de dessous les ruines. Personne ne fit attention à nous.
Au milieu de ce spectacle déchirant , nous éprouvâmes pourtant une bien vive satisfaction. Nous n'étions guère qu'à un demi-mille des rochers, quand nous rencontrâmes les équipages
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de nos autres barques. Comme elles claient plus légères que les nôtres , elles avaient été jetées plus haut sur la côte , et quoiqu'elles eussent été brisées, aucun de nos marins n'avait été blessé. Ils se joignirent à nous et nous continuâmes à marcher vers la ville.
Chemin faisant nous trouvâmes un chariot renversé, sous la roue duquel était la jambe du nègre qui le conduisait. INous dégageâmes ce pauvre diable , dont la jambe était cassée , et nous le plaçâmes à l'ombre sur le bord de la route. Chaque pas que nous faisions nous offrait une scène de détresse^ et quand nous entrâmes dans la ville, nous vîmes la même désolation. Il ne s'y trouvait pas une maison sur trois qui fût entière. Le rivage était couvert de corps morts et de débris de navires et de barques. Des mâts brisés en trois ou quatre morceaux étaient enfoncés de plusieurs pieds dans le sable. Des détachements de soldats relevaient les morts , recueillaient les objets mobiliers qu'on pouvait sauver , et retiraient de dessous les ruines les malheureux qui y étaient ensevelis , et qui poussaient des cris perçans. Personne ne songeait ni à nous parler , ni môme à nous regarder. Les lamentations des parens de ceuxquiavaientété victimesde ce fléau, les plaintes des blessés , les cris des nègres , les juremens des soldats^ les ordres <iue donnaient à haute voix
les officiers à cheval qui parcouraient toutes les rues^ la confusion causée par une foule de spectateurs criant en même temps , tout cela formait une scène tout aussi épouvantable qu'elle était nouvelle pour nous.
Je m'approchai enfin d'un officier , et je lui dis en français que nous étions Ânglais,que nous avions fait naufrage sur la côte, et que nous venions nous rendre prisonniers.
— Nous n'avons pas le temps de faire des prisonniers, me répondit-il ; l'humanité avant tout. Des centaines de nos concitoyens sont ensevelis sous les ruines , et nous devons chercher à les sauver.
— Nous permettrez-vous de vous aider , monsieur ? lui dis-je ; mes hommes sont vigoureux, actifs et de bonne volonté.
— Monsieur , me répondit-il en m'ôtant son chapeau , je vous remercie au nom de mes malheureux concitoyens.
— Montrez-nous donc où nous pouvons nous rendre utiles?
11 me montra une maison renversée en partie, et me dit : — Il doit y avoir sous ces ruines des êtres vivants.
Quoique épuisés de fatigue , mes hommes se mirent à l'ouvrage avec empressement. Je souffrais
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trop pour pouvoir les aider^, et je fus obligé de me boruer à diriger leurs travaux.
Au bout d'une demi-heure de travail , nous dégageâmes de dessous les ruines une jeune négresse dont nous avions entendu les cris. Une de ses mains n'avait pas un seul os qui ne fût brisé , et elle perdit connaissance dès que nous Teûmes placée le long des maisons. Pendant que je cherchais à lui donner quelques secours, mes gens continuaient à fouiller sous ces débris , jetant de côté les poutres , les solives et les planches. Un officier à cheval qui passait , s'arrêta pour me demander qui nous étions. — Des Anglais naufragés , lui répondis-je , et nous cherchons à nous rendre utiles en attendant que vous ayez le temps de nous envoyer en prison. — Vous êtes de braves gens , me répondit-il , et il continua son chemin.
Mes marins avaient encore trouvé sous les débris un vieux nègre , mais qui donnait à peine quelques signes de vie. Tandis que nous le placions à côté de la jeune fille , plusieurs officiers à cheval entrèrent dans la rue. Celui qui marchait à leur tête portait l'uniforme de général , et je reconnus en lui mon ancien ami, lecolonelO'Brien. Ils s'arrêtèrent tous pour nous parler^ et je leur dis qui nous étions. Le général O'Brien salua les marins , les remercia et ne me reconnut pas.
Il allait se mettre en marche , quand je lui dis en anglais: — Général O'Brien , vous m'avez oublié , mais je n'oublierai jamais les bontés que vous avez eues pour moi.
Il me regarda avec plus d'attention. — Juste ciel ! s'écria-t-il ; est-ce vous , mon cher ami ? il descendit de cheval, et me serra cordialement la main. — Il n'est pas étonnant que je ne vous aie pas reconnu ; vous êtes tout différent du petit Pierre Simple , qui était vêtu en iille et qui dansait sur des échasses la dernière fois que je l'ai vu; mais Céleste et moi nous vous devons bien des remercîments. Je ne vous engage pas à renoncer à vos travaux charitables , mais quand ils seront terminés, venez chez moi, le premier venu vous indiquera ma maison. Si je ne suis pas encore rentré, vous trouverez Céleste, qui sera charmée de vous revoir. Adieu ! il partit, suivi de ses officiers.
— Allons, mes amis, courage, dis-je à mes marins, j'espère que notre emprisonnement ne sera pas bien rigoureux . Faisons à nos ennemis autant de bien que nous le pourrons , et ils ne seront point ingrats.
Nous avions fini de déblayer les ruines de cette maison , et nous avançâmes vers d'autres débris dans lesquels des soldats fouillaient , sous les ordres de l'officier auquel j'avais parlé en arrivant;
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je lui dis que nous avions trouvé deux individus sous les décombres de la première maison , et je lui demandai la permission d'aider ses gens. Il accepta nos services en nous faisant ses remercîments.
— Eh bien ! camarades , dit S\Ninburne , oublions nos contusions, et uiontronsà ces Français comment des Anglais travaillent.
Tous se mirent à l'ouvrage avec une nouvelle ardeur et ils déployèrent une promptitude et une dextérité qui étonnèrent l'officier et tous ceux qui en furent témoins. Ils sauvèrent la vie de plusieurs personnes. Les Français témoignèrent hautement leur admiration de la conduite de nos marins , et s'empressèrent de leur apporter à boire , ce dont les pauvres diables avaient grand besoin. Ils n'en travaillèrent ensuite qu'avec pi us de courage, et retirèrent encore plusieurs personnes de dessous les ruines.
Les désastres causés par cet ouragan furent d'autant plus grands, qu'ils avaient eu lieu tout à coup, pendant la nuit, et quand la plupart des habitants étaient couchés et endormis. On me dit que la plupart des maisons de bois avaient été renversées pendant les cinq premières minutes de l'ouragan. Vers midi nous ne trouvâmes plus d'ouvrage, et je n'en fus pas fâché, car mon côté me
faisait souffrir horriblement, et la chaleur du soleil commençait à m'occasionner des vertiges.
Je demandai à un vieillard qui avait l'air trèsrespectable , où était la demeure du général , et il voulut bien nous y conduire lui-même. Je m'y rendis, accompagné de tous mes marins. En arrivant, j'appris que le général venait de rentrer. Je demandai qu'on l'informât que j'étais à sa porte, et presqu'au même instant un de ses aides-decamp vint m'inviter à entrer. Je le suivis , laissant mes hommes assis dans la rue , et il me conduisit dans un grand salon, où je trouvai le général O'Brien avec plusieurs ofticiers. 11 me reçut avec de vives démonstrations d'amitié, et me présenta à la compagnie comme l'officier anglais qui avait rendu la liberté à sept dames, et ensuite aux passagers et à tout l'équipage de la Yiclorine.
— J'ai donc à vous remercier de m'avoir rendu ma femme, dit un des officiers en me présentant la main.
Nous entrâmes alors en conversation, et je racontai tous les détails de notre naufrage; je leur dis aussi que j'avais vu notre brick au point du jour; qu'il était désagréé , mais qu'il avait réussi à doubler la pointe, et qu'il était en sûreté.
— Je dois vous faire le compliment de vous dire que votre brick nous a donné bien de la besogne, dit le général O'Brien; il tient nos bat-
leries sur le qui vive mieux que je n'aurais pu l'obtenir sans lui. Je ne crois pas qu'il se trouve dans toute l'île un nègre de cinq ans qui ne le connaisse.
Nous parlâmes ensuite de la tentative infructueuse que nous avions faite pour nous emparer d'un corsaire dans le havre de St-Pierre. — Il y a quatre mois qu'il est parti, dit l'aide-de-camp, et le capitaine Carnot a juré qu'il vous combattra s'il vous rencontre.
— Il a tenu parole, répondis-je, et je rendis compte de notre action contre les trois corsaires et de la prise de celui que nous avions d'abord inutilement attaqué. L'aide-de-campen parut surpris , et ne put même cacher un peu de dépit.
— Eh bien, mon jeune ami, dit le général , vous logerez chez moi tant que vous resterez dans cette île. Si vous avez besoin de quelque chose, vous n'avez qu'à parler.
— Je crains d'avoir besoin d'un chirurgien. Je souffre tellement du côté, que je puis à peine respirer.
— Etes-vous donc blessé, mon cher ami?
— Pas dangereusement, à ce que je crois; mais j'éprouve une violente douleur du côté droit.
— Je suis chirurgien en chef de la garnison, dit un officier en s'approchant de moi ; peut-être
m'accorderez-vous votre confiance. — Otez votre habit.
J'eus besoin de son aide pour le faire. Il me tâta le côté, et me dit ensuite: — Yous avez deux côtes cassées, et une forte contusion. Il faut vous coucher, sur un sofa , et dans une demi-heure je viendrai vous panser. Je vous promets qu'avant dix jours, i^n'y paraîtra plus, et je vous remercierai ainsi de m'avoir rendu ma fille, qui était à bord de la Victorine.
Tous les officiers se retirèrent, et je restai seul avec le général O'Brien.
— Souvenez-vous , me dit-il , que je vous dis, une fois pour toutes , que ma bourse est à votre disposition , ainsi <|ue tout ce que je possède ; et si vous faites des cérémonies avec nous je croirai que vous ne nous aimez pas. — Mais en attendant le retour du chirurgien , vous conduirai-je près de Céleste? Elle est impatiente de vous revoir.
— A l'instant même , s'il vous plaît. — Mais auparavant puis-je vous prier de donner ordre qu'on prenne soin de mes hommes que j'ai laissés devant votre porte? ils n'ont rien pris depuis hier ; la plupart ont des contusions, et l'un d'eux a le bras cassé.
— J'aurais dû y penser plus tôt, dit le général. Soyez tranquille ; rien ne leur manquera. J'ordonnerai aussi qu'on donne la sépulture aux mal-
heureux que vous avez laissés sur les rochers. Allons, maintenant suivez-moi.
CHAPITRC: JULIL.
Je suivis le général dans un appartement fort bien meublé , où je trouvai Céleste qui m'attendait. Elle accourut à moi, dès qu'elle me vit. Avec quel ravissement je lui pris la main , et je contemplai ses traits aussi charmants qu'expressifs ! Il me fut impossible de lui adresser un seul mot, et elle garda le même silence. Je conservai sa main dans la mienne pendant près d'une minute, les yeux fixés sur elle, tandis que le général nous regardait alternativement. Il se détourna un instant pour s'approcher d'une fenêtre.
— H me semble presque que c'est un songe , me dit-elle.
Je ne pus encore lui répondre. Mais je continuai à la dévorer des yeux. — Elle était devenue
si belle! — Sa taille était parfaite, l'expression de sa physionomie était pleine d'intelligence et de sensibilité, — elle était angélique. Ses yeux humides brillaient d'un éclat si doux en se fixant sur les miens ^ que j'étais tenté de tomber à ses genoux et de l'adorer,
— Allons , mon cher ami , me dit le général , partons. A présent que vous avez vu Céleste, il faut que le chirurgien vous voie.
— Le chirurgien , s'écria Céleste avec un ton d'alarme.
— Oui, ma chère amie ; mais ce n'est rien, — rien que deux côtes cassées.
Je suivis le général O'Brien; et, en sortant de l'appartement^ je me retournai pour jeter encore un regard sur Céleste. Elle s'était assise sur son sofa, et elle avait son mouchoir sur les yeux. Le chirurgien venait d'arriver, il me frotta le côté avec je ne sais quelle lotion, me banda le corps , et je sentis déjà quelque soulagement.
— A présent, il faut que je vous quitte, me dit le général, vous ferez bien de rester quelques heures sur ce sofa, et alors, si je ne suis pas de retour, vous connaissez le chemin de l'appartement de Céleste.
Je restai étendu sur le sofa tandis qu'il se retirait; mais dès que j'entendis son cheval s'éloigner, je me levai, et je courus à l'appartement
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de céleste. Elle y était , et les premiers mots qu'elle prononça furent pour me demander si j'étais grièvement blessé. Je lui dis que mon prompt retour était la preuve du contraire, et nous nous assîmes sur le sofa.
— J'ai le malheur de ne jamais paraître devant vous, Céleste, lui dis-je , que dans les circonstances les plus défavorables. La première fois que vous m'avez vu, j'étais blessé et couvert de sang; la seconde j'étais vêtu en fdle, et je faisais le métier de saltimbanque ; la troisième j'étais noirci par la poudre et la fumée, et aujourd'hui vous me voyez avec des vêlements que le vent, la mer et les rochers ont mis presque en haillons.
— Onditquel'habit ne fait pasl'hommé^Pierre; et je suis trop heureuse de vous voir, pour songer au costume que vous portez. — Je ne vous ai pas encore remercié des bontés que vous avez , eues pour moi lors de notre dernière entrevue. Mon père ne l'oubliera jamais.
— Et moi, Céleste, je ne vous ai pas encore remerciée de la bourse que vous avez jetée dans mon chapeau, quand je cherchais à m'échapper de la France. Jamais je ne vous ai oubliée, mais depuis la dernière fois que je vous ai vue , j'ai à peine passé un instant sans songer à vous. Vous ne savez pas combien je me trouve redevable à l'ouragan qui m'a jeté ici. Quand nous croisions
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sur le brick ^ combien de fois j'ai dirigé ma lunette vers la ville, tâchant de me persuader que je voyais la maison que vous habitiez ! Je me trouvais heureux quand nous nous rapprochions du rivage, parce que j'étais plus près de vous.
— Et moi aussi, Pierre, j'avais bien souvent les yeux fixés sur votre brick 5 j'étais charmée de le voir s'approcher , mais je craignais si fort que les batteries ne fissent feu sur vous ! Quel dommage que mon père et vouS;, vous portiez les armes l'un contre l'autre ! Nous pourrions être si heureux!
— Et ne pouvons-nous encore l'être. Céleste? iNous causâmes ainsi deux heures , qui ne me
parurent pasdix mfnutes. Je sentais que j'aimais, mais je crois que Céleste ne connaissait pas encore ses sentiments; cependant je laisse aux lecteurs le soin d'en juger d'après l'échantillon que j'ai rapporté de notre conversation.
Le lendemain malin, je sortis de bonne heure pour voir si j'apercevrais le brick. A ma grande satisfaction , je le vis à environ six milles de la côte, et voguant évidemment vers la terre; il avait alors deux bons mâts de fortune , des voiles de perroquet au lieu de huniers, et il paraissait bien obéir à la manœuvre. Quand il fut à trois milles du havre, il mit en mer la seule chaloupe qui lui restait, et je la vis se diriger vers le port, un pa-
villon de trêve arboré à sa proue. Je retournai sur-le-champ à ma chambre, et j'écrivis à O'Brien pour lui rendre un compte détaillé de tout ce qui s'était passé, et le prier de m'envoyer mes effets, car je n'avais que les vêtements que je portais sur moi , et je ne pouvais savoir combien de temps durerait mon emprisonnement. Je finissais ma lettre , que je comptais envoyer par la chaloupe lorsqu'elle retournerait, quand le général O'Brien entra.
— Mon cher ami, me dit-il, le capitaine O'Brien vient de m'envoyer une barque sous pavillon de trêve , pour me faire demander les renseignegnements que je puis avoir sur le sort des équipages de ses barques, et la permission d'envoyer à terre les effets de ceux qui peuvent s'y trouver.
— Je viens de lui donner tous les détails de cette malheureuse affaire. "Voici ma lettre; lisezla, je vous prie.
Il la lut et me la rendit. — Vous devez vous faire une bien pauvre idée des Français , mon jeune ami, si vous vous imaginez que nous puissions avoir l'intention de vous garder ici prisonniers. D'abord la générosité avec laquelle vous avez rendu la liberté à tant de sujets de la France, après la prise de la Yictorine, ne le permettrait pas : mais, indépendamment de cette circonstance, ce n'est pas le sort des armes qui vous a livrés en-
Ire nos mains, c'est un fléau qui nous a frappés aussi bien que vous, ce qui doit faire oublier toutes querelles nationales , et ne laisser subsister que ce sentiment de philantbropie universelle, dont vos braves marins ont donné bier des preuves si touchantes. Vous êtes libre do partir avec eux , et nous serons encore vos obligés. — Comment vous trouvez-vous aujourd'hui ?
— Mon côté me fait beaucoup souffrir, lui répondis-je, ne me souciant nullement de retourner à bord du brick si promptement; car j'avais à peine vu Céleste la veille, ayant été obligé d'aller me coucher immédiatement après le dîner , par ordonnance du chirurgien. — Je ne me crois pas en état de retourner aujourd'hui sur le brick , ajoulai-je; mais je suis plein de reconnaissance pour toutes vos bontés.
— Je ne crois pas que cela soit bien nécessaire, dit le général qui semblait entrer dans mes idées. Je ferai partir vos hommes avec votre lettre, et j'écrirai au capitaine O'Brien que vous êtes condamné à rester encore au lit, et que vous ne pourrez partir qu'après-demain.
— Cela vous convient-il ?
Ce délai me paraissait trop court; mais je vis que le général avait l'air de compter sur mon consentement, et je le lui donnai.
— La barque qui va partir, ajoute le général ,
peut VOUS rapporter ce matin le peu de linge et de vêtements dont vous avez besoin , et je ferai dire au capitaine O'Brien que, s'il peut s'approcher de l'entrée du havre après-demain, je vous enverrai à son bord sur une de nos barques.
Il prit ma lettre et sortit de l'appartement. Dès qu'il fut parti, je me trouvai assez bien pour aller trouver Céleste , qui m'attendait. Je passai presque toute cette matinée avec son père et elle, et je leur racontai mes aventures, qui amusèrent beaucoup le général. Je ne lui cachai ni la conduite de mon oncle, ni le faible espoir que je conservais encore de pouvoir découvrir la fraude à laquelle je ne doutais pas qu'il n'eût eu recours, ni la perspective défavorable que m'offrait l'avenir, si je n'y réussissais pas. Le général écouta cette partie de mon récit d'un air grave et pensif. Il était presque l'heure de dîner, quand je le terminai. O'Brien m'avait envoyé du linge et des habits, et il avait joint une lettre pour m'exprimer combien il avait souffert d'inquiétudes et de tourments tant qu'il avait été dans l'incertitude sur mon sort, et de quelle joie il avait été transporté en apprenant que j'étais sauvé. Il me disait en outre, qu'étant descendu dans sa cabine quelques minutes après mon départ, et ayant par hasard jeté les yeux sur son baromètre , il avait vu que le mercure était descendu tout à coup de deux
pouces. Il savait que ce brusque changement annonçait ordinairement un ouragan, et, cette circonstance se joignant à l'état singulier de l'atmosphère, il avait pris toutes les précautions convenables, et il finissait à peine quand l'ouragan avait éclaté. Cependant le brick avait été renversé sur le côté, et l'on n'avait pu le relever qu'en coupant tous les mâts. H remerciait le général O'Brien de sa libéralité généreuse, et lui disait que, si cinquante bâtiments passaient devant son brick, il n'en attaquerait pas un seul avant que je fusse de retour sur son bord, quand même il devrait être congédié du service pour avoir négligé son devoir. Il finissait par me dire : — Mon brick vogue sous ses mâts de fortune presque aussi bien qu'auparavant , et dès que vous serez à bord , nous mettrons à la voile pour la Barbade. Quant à vos côtes cassées , el à ce qu'elles vous font souffrir , ne me contez pas de pareilles balivernes, Pierre; je sais fort bien que c'est une côte d'une autre espèce que vous cherchez à vous procurer. Mais ne soyez pas trop pressé, mon garçon , vous n'êtes pas encore lord, et je vous ai toujours promis que vous le seriez. C'est un bien long chemin que celui qui ne fait aucun coude (1). Ainsi donc, adieu. J'avais lu au général la partie de la lettre d'O'-
(^) Proverbe anglais.
Brien dans laquelle il disait qu'il n'attaquerait aucun navire français avant que je fusse de retour à bord, et il me dit en souriant qu'en ce cas , il croyait qu'il ferait bien de me retenir un peu plus longtemps. Mais O'Brien est un homme plein d'honneur, ajouta-t-il ^ et il est digne du nom qu'il porte.
Quand je me trouvai seul avec Céleste, je lui remis la lettre d' O'Brien, pour qu'elle la lût, ne songeant plus au passage où il parlait d'une côte d'une autre espèce. Quand elle arriva à cette phrase, elle interrompit sa lecture pour m'en demander l'explication; car quoiqu'elle lût l'anglais et qu'elle le parlât assez bien, elle ne comprenait pas ce jeu de mots. 11 fallut bien le lui expliquer, et j'ajoutai : — En vérité , Céleste , j'avais oublié cette observation d'O'Brien, sans quoi je ne vous aurais pas montré sa lettre. Cependant il ne dit que la vérité. Après toutes les bontés que vous m'avez témoignées, comment m'aurait-il été possible de ne pas vous aimer ? Le don de votre main serait la plus grande faveur que le ciel pourrait m'accorder. — Ne vous fâchez pas contre moi parce (|ue je vous dis la vérité , Céleste ! continuai-je en la voyant rougir.
— Je ne suis pas fâchée contre vous, Pierre; tout au contraire, je suis charmée de ce que vous me dites.
— Je sais qu'en ce moment j'ai bien peu de chose. Je n'ai même rien à vous offrir j je ne suis pas pour vous un parti tel que votre père a droit d'en désirer un pour sa fille, mais
— Mon père m'aime , Pierre ; — il vous aime aussi , — beaucoup. — 11 vous a aimé dès le premier moment qu'il vous a vu. — La franchise de votre caractère lui a plu. — Il me l'a dit. — Il me parle bien souvent de vous.
— Eh bien ! Céleste, quand je serai éloigné de vous , m'est-il permis de penser à vous, et de me livrera l'espérance que nous nous rejoindrons un jour pour ne plus nous quitter !
— Je ne sais que vous dire, Pierre. — J'en parlerai à mon père, — ou peut-être lui en parlerezvous vous-même. — Jamais je n'épouserai que vous, si cela dépend de moi.
Je lui pris la main, je passai un bras autour de sa taille ; Céleste appuya sa tête sur mon épaule , et ses yeux se remplirent de larmes. Le général entra en ce moment, mais ni elle ni moi nous ne cherchâmes à changer de position.
— Général, lui dis-je, vous me blâmerez peutêtre; mais je n'ai pu cacher à Céleste les sentiments qu'elle m'a inspirés. Vous pouvez croire que je suis imprudent ; que j'ai eu tort de divulguer ainsi ce que j'aurais dû cacher, jusqu'à ce que je me trouvasse dans une situation qui me