chapitre: iLiii
Peu de temps après notre arrivée, l'amiral nous donna ordre d'aller croiser à la hauteur de la Martinique, et d'empêcher qu'on apportât des approvisionnements à la garnison. Je ne connais rien de plus pittoresque que la côte orientale de cette belle île. Des montagnes couvertes de verdure descendent jusqu'au bord de l'eau; leurs bases sont séparées par de petites baies au pied desquelles le rivage est couvert d'un sable d'une blancheur étincelante , et l'on y voyait à l'ancre les petits bâtiments côtiers employés à apporter le sucre des plantations voisines. Chaque montagne avait, du côté de la mer , son sommet couronné par un fort, sur lequel on voyait flotter le pavillon tricolore.
Dans la matinée du troisième jour, nous venions de doubler le rocher du Diamant , et nous voguions sous le vent de l'île précisément à l'entrée
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(le la baie du Fort-Royal , quand, nous élant un peu trop approchés du promontoire appelé la Pointe de Salonion , qui était couvert de broussaillesj nous nous trouvâmes plus près qu'il n'eût été désirable d'une batterie nouvellement établie. Une colonne de fumée s'étendit sur l'eau, et l'on entendit le sifflement d'un boulet qui traversa une de nos voiles à deux pas de l'endroit où Swinburne était debout sur la caronade. J'étais alors à dîner dans la cabine avec O'Brien et le premier lieutenant.
— Où diable ont-ils donc conduit le brick? , s'écria O'Brien se levant de table et montant sur le pont.
Nousle suivîmes tousdeux; maisavantquenous fussions sur Ictillac, trois ou quatre au très boulets avaient déjà passé entre les mats.
— Monsieur, lui dit l'aide du maîlred'éqùipage, qui avait alors la garde du pont, la batterie a ouvert son feu contre nous.
— Grand merci de votre avis, monsieur O'Farrell, répondit O'Brien; mais les Français m'en ont rendu compte avant vous. Puis-je vous demander si vous avez un goût particulier pour servir de point de mire, ou si vous croyez que le brick de Sa Majesté, le Serpent à sonnettes^ ait été envoyé ici pour se faire cribler sans raison? — Quartiermaître^ tribord à la barre!
lO'i ÏMEHUh; SlMl'I.E.
L'ordre fut exécuté , et le brick fut bientôt liors de portée de la batterie, non sans avoir vu passer encore quelques boulets^ dont l'un emporta l'étai tlu petit hunier.
— Maintenant, monsieur O'Farrell, dit O'Brien, je désire seulement vous dire que ni moi, ni aucun de ceux qui sont sur le brick, nous ne nous inquiétons d'entendre (|uelques boulets siffler à nos oreilles, quand il y a quelque chose à gagner, soit pour nous, soit pour notre pays. Mais ce dont je ne me soucie nullement, ce serait de perdre sans nécessité la jambe ou le bras , et surtout la vie d'un homme démon équipage. Souvenez-vous donc à l'avenir qu'il n'y a pas de honte à se mettre hors de portée d'une batterie, quand onn'aaucun motif pour s'exposer au feu. J'ai remarqué que les coups de canon tirés au hasard emportent toujours les meilleurs hommes d'un équipage. — Faites réparer sur-le-champ la voile et l'étai.
O'Brien descendit dans sa cabine, et je restai sur le pont, car mon quart commençait. Nous étions alors eii face de la baie de Fort-Royal , et l'on ne pouvait avoir une plus belle vue. Swinburne était encore monté sur la caronade, et comme je savais qu'il avait déjà fait voile dans ces parages , je lui demandai diverses informalions sur les localités. Il m'apprit le nom des batteries qui sont au-dessus de la ville, me montra
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le Fort-Edouard, la Pointe-aux-lNègres et l'île du Pigeon, sur une hauteur de laquelle était une batterie qui avait la forme d'une couronne murale. Au milieu de ces détails^ il s'interrompit tout à coup. — Monsieur Simple , me dit-il , n'est-ce pas une voile que nous voyons sur la même ligne que la pointe ?
Il ne se trompait pas^etj'allai en rendre compte à O'Brien. 11 monta tout de suite sur le pont , et nous commençâmes une chasse. Au bout d'une demi-heure nous étions bord à bord avec ce navire, qui arbora pavillon américain. C'était un brigantin chargé jusqu'au plat-bord, qui ne s'élevait pas à plus d'un pied au-dessus de l'eau. A tous ses mâts , jusqu'à moitié de leur hauteur, étaient suspendus des paniers contenant des pommes, des ognons, des noix et des pommes de terre. Son pont était couvert de bestiaux, de moutons, de cochons et d'ânes, et je ne saurais décrire toutes les espèces de marchandises qui étaient entassées sous le pont. Je montai à bord et je demandai au maître pour quel port il était frété.
— Pour aucun port en particulier, me répondit-il, je suis frété pour vendre mes marchandises n'importe où, et je suppose que vous me laisserez passer.
— Si votre loch est en règle, lui dis-je; il faut d'abord me le montrer.
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H n'y a pas grande objection à cela, me répondit-il. Il alla le chercher, et me le remit.
Je n'avais pas le temps de l'examiner à fond , mais je ne pus m'enipêcher de sourire à ({uelques remarques que j'y trouvai sous diflerentes dates, comme: — un pou à court d'eau — tué un bœuf à museau blanc — pris un dauphin — ouvert le tonneau de mélasse n" 1 — belle nuit — vu de petites choses rondes, flottant sur l'eau ; je suppose que ce sont des perles, j'en prends dans un seau; ce n'en était pas — j'entends un grand cri , je crois que c'est une sirène; je ne puis rien voir — étrange bouillonnement de l'eau en avant du navire; je calcule que c'est le grand serpent marin ; je manque d'échouer sur un rocher en voulant le suivre — rencontre d'un bâtiment anglais — je le traite poliment.
Après avoir parcouru son registre, je lui demandai à voir les hommes de son équipage, pour m'assurer s'il ne s'y trouvait aucun Anglais. Cela lui déplut , il murmura beaucoup, et cependant il les fit monter sur le pont. Je fus convaincu que l'un d'eux était Anglais ; mais cet homme soiUint le contraire, et le maître en fit autant. Je résolus cependant de l'emmener à bord pour qu'O'Brien en décidât, et je lui ordonnai dépasser sur ma barque.
— Si vous employez la force, je ne saurais
l'empêcher, me dit le niaîlre ; vous voyez comme mon ponl est encombré Mais n'importe, monsieur le lieutenant, si vous vous emparez ainsi des sujets américains , les Etats-Unis se feront justice, aussi sûr qu'il y a des serpents dans la Virginie.
Malgré cette remontrance, j'emmenai l'homme, et le maître voulut l'accompagner. O'Brien eut une longue conversation avec ce dernier, dans sa cabine, et il finit par lui permettre de garder son homme. Nous remimes à la voile. J'avais le premier quart la nuit suivante, et comme nous rangions la côte, j'aperçus, à peu de distance de la terre , un navire qui était surpris par un calme , et dont les voiles battaient contre les mâts. Nous fimes voile de ce côté, et nous n'en étions qu'à un quart de mille, quand nous nous trouvâmes dans la même situation. Je montai sur une barque pour le prendre à l'abordage ; mais comme c'était un grand bâtiment, O'Brien ni'enjoignit de revenir s'il y avait quelque apparence de résistance..
Lorsque nous approchâmes, nous fûmes hélés en français , et l'on nous dit (jue, si nous ne nous retirions, on ferait feu sur nous. Cela suffisait , et d'après les ordres que j'avais reçus, je retournai au brick, et je fis mon rapport à O'Brien. Il lit mettre en mer les embarcations , et leur or-
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donna de touer le brick jusqu'à ce qu'il fût bord à bord avec l'ennemi, après quoi il lui lâcha une bordée^, et fit feu d'une demi-douzaine de caronades chargées à mitrailles. Après cette décharge, voyant qu'il régnait beaucoup de trouble et de confusion à bord de ce navire, O'Brien me chargea d'aller le sommer de se rendre. Le maître ne se fit pas dire deux fois, et j'en pris possession. C'était le Commerce de Bordeaux , ayant à bord trois cent trente esclaves nègres , reste de cinq cents qui avaient été achetés sur la côte de Guinée. Je ne connais rien de plus propre à inspirer la compassion que les pauvres esclaves qui sont à bord d'un bâtiment négrier. Le défaut d'air entre les ponts, l'odeur infecte qu'on y respire^ la malpropreté qui y règne, les malades qu'on laisse sans secours et qu'on voit périr avec indifférence; les hommes, les femmes et les enfants entassés ensemble dans un état de nudité presque complète, et recevant à peine une ration de mauvaise nourriture suffisante pour leur conserver la vie : tel est l'horrible tableau qui se présente aux yeux. S'il était universellement connu, on conviendrait que ce ne serait que justice de déclarer la traite des nègres un acte de piraterie , et c'est le seul moyen de supprimer cet odieux trafic.
O'Brien résolut de conduire ce bâtiment à la Dominique, afin de mettre à terre plus prompte-
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mentces malheureuses victimes delà cupidité. Nous jetâmes l'ancre dans la baie du Prince-Riipert , et nous n'y restâmes que vingt-quatre heures pour obtenir quelques provisions fraîches et pour prendre des arrangements relativement à notre prise, qui était de quelque valeur.
Pendant le peu de temps que je passai à terre pour acheter des volailles et des légumes, je m'amusai à regarder un sergent nègre qui faisait faire l'exercice à un détachement de son régiment , composé de nègres libres et de mulâtres; il semblait déterminé à faire paraître sa troupe sous le jour le plus avantageux possible, car il s'écria : — Vous qui avoir souliers et bas, au premier rang! — Vousquiavoirsouliersetpointdebas, au second ! — Vous qui avoir ni bas, ni souliers , au troisième ! 11 ne me futpas difficile de compter le nombre des soldats qui formaient le premier rang , car il n'y en avait que deux, et il ne s'en trouvait pas davantage au second. Ni bas, ni souliers semblait l'uniforme général du corps.
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CHAPITRK XIV.
Nous levâmes l'ancre le lendemain matin , et nous nous remîmes en croisière devant la Martinique. Nous étions à trois milles du fort Saint- Pierre quand nous découvrîmes un bâtiment sortant du port, et qui n'avait que des mâts de fortune. Il avançait vers nous, et nous reconnûmes le brigantin américain que nous avions visité queltemps auparavant. O'Brien envoya une barque pour emmener le maître sur notre bord.
— Eh bien! capitaine, lui dit-il, vous avez donc essuyé un ouragan?
— Pas du tout.
— Et pourquoi diable faites-vous donc voile avec des mât de fortune?
— Pourquoi? par ce que j'ai vendu mes mâts avec toute ma cargaison.
— Vendu vos mâts ! El à qui les avez-vous vendus ?
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— A un corsaire français qui est dans la baie de Saint-Pierre , et qui avait perdu les siens pendant la chasse que lui avait donnée un de vos vaisseaux doublés en cuivre. — Je calcule qu'il les a bien payés.
— Mais comment pourrez-vous retourner chez vous avec de tels mâts?
— Je suppose que je pourrai gagner le courant. Si je rencontre quelque bâtiment venant du nordouest, je ferai un signal de détresse , et je calcule qu'il me prendra en toue.
— Allons, descendez dans ma cabine, capitaine, et vous prendrez quelques rafraîchissemens.
— Avec plaisir, répondit cet étrange personnage; et ils descendirent.
Ils revinrent sur le pont au bout d'une demiheure , et une barque reconduisit l'Américain à son bord. Quelques instants après, O'Brien nous pria, Osbaldistone et moi , de venir le trouver. La carte du havre de Saint-Pierre était étendue sur la table, et O'Brien nous dit: — Je viens d'avoir une longue conversation avec cet Américain, et il m'assure que le corsaire dont il nous a parlé est à l'ancre en cet endroit, — il nous montrait une marque au crayon sur la carte. — Si cela est, je ne vois pas qu'il soit très difficile de nous en emparer. Vous voyez qu'il est sur quatre brasses d'eau, et si près de terre , que les canons ne pourront
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être pointés contre nos barques. J'ai demandé s'il règne à bord une discipline exacte, l'Américain m'a dit qu'on s'y croit tellement en sûreté , que le capitaine et les officiers sont toutes les nuits à terre et ne font que boire et fumer. La question est de savoir si ce rapport est vrai; mais comme nous avons bien traité cet Américain, je ne vois aucune raison pour nous méfier de lui ; d'ailleurs il m'a donné ces renseignements volontairement, et comme pour nous rendre service.
Je laissai Osbaldistone parler le premier. Il adopta l'opinion d'O'Brien, moi je fus d'un avis contraire. Le fait seul que le corsaire avait eu besoin de nouveaux mâts me fit douterque le bâtiment fut à l'ancre dans l'endroit désigné , et si l'histoire était fausse sur un point, elle pouvait l'être sur tous les autres. O'Brien parut frappé de cet argument, et il fut décidé que les barques feraient une reconnaissance pendant la nuit, mais qu'elles ne tenteraient de s'emparer du navire que si elles le trouvaient dans la position indiquée.
La nouvelle qu'une expédition allait avoir lieu se répandit bientôt sur le brick. Les équipages de toutes nos barques prirent leurs coutelas pour les aiguiser , préparèrent leurs pistolets et leurs piques d'abordage, et coupèrent de vieilles couvertures pour en garnir les rames; il régnait sur notre bord un mouvement qu'on aurait pu comparer
à l'agitation des abeilles dans une ruche qui va essaimer. Enfin Osbaldistone monta sur le pont, et ordonna qu'on réunît tous les équipages des chaloupes. Il devait monter le launch;, moi le premier cutter , O'Farrell le second , et Swinburne la petite barque. Quandla nuit vint, nous avançâmes vers la baie de Saint-Pierre. A dix heures, nous jetâmes l'ancre, et à onze les barques furent mises en mer. O'Brien donna de nouveau à M. Osbaldistone l'ordre de ne pas attaquer, si le corsaire avait changé de position et était près de la ville. On fit l'inspection des hommes qui devaient monter sur les chaloupes, afin de voir s'ils avaient la marque qui devait servir à distinguer les amis des ennemis; c'était un morceau de toile de forme carrée, cousu sur la manche gauche; précaution très nécessaire dans une expédition nocturne. Chaque équipage descendit alors sur sa barque , et nous reçûmes ordre de partir. Après que nous eûmes ramé environ une heure, Osbaldistone fit arrêter le launch^ et nous nous approchâmes de lui.
— Vous voici à l'entrée de la baie, dit-il ; le plus profond silence.
— A l'entrée de la baie, monsieur! dit Swinburne; je crois que nous sommes au milieu , il y a plus de dix minutes que nous avons passé la pointe, et nous sommes en face de la seconde batterie.
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Osbaldistone ne fut pas d'accord avec lui sur ce point, et je crus moi-même que Swinburne se trompait. 11 persista pourtant dans son opinion, nous fit remarquer qu'on voyait les lumières de la ville, et nous assura qu'on ne pouvait les apercevoir de l'entrée de la baie. Cependant nous ne fumes pas de son avis, et par respect pour ses officiers supérieurs i! n'en dit pas davantage.
Nous reprîmes les rames , les faisant mouvoir sans bruit et avec précaution. La nuit était extrêmement obscure, et nous ne pouvions rien distinguer. Après avoir ramé environ dix-minutes , il nous parut que nous étions à très peu de dislance des lumières de la ville; et pourtant nous n'apercevions pas le corsaire. Nous cessâmes encore une fois de ramer , pour nous consulter. Swinburne prétendit que si le corsaire était à l'ancre à l'endroit indiqué, nous l'avions passé depuis longtemps. Pendant que nous discutions cette question, O'Farrell s'écria : Je le vois ! et il ne se trompait pas ; le bâtiment que nous cherchions n'était qu'à la distance d'un câble. Sans attendre aucun ordre, il dit à ses gens de reprendre la rame, et s'avança vers le corsaire. Avant qu'il fût à michemin nous entendîmes une douzaine de coups de mousquet, et il ne nous resta plus autre chose à faire que de le suivre. Au bout de quelques secondes, nos quatre barquesétaienl bord à bord avec
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l'ennemi; mais il était préparéà nous recevoir et sur ses gardes. Des filets d'abordage étaient hissés tout autour du pont , tous les canons avaient été pointés le plus bas possible, et l'équipage paraissait nombreux. Il s'ensuivit une scène de carnage et de confusion , telle que j'espère n'en revoir jamais. Tous nos efforts pour monter à l'abordage furent infructueux. Si nous nous présentions à un sabord, une douzaine de piques nous repoussaient. Si nous voulions forcer les filets d'abordage , nous étions renversés dans nos barques, tués ou blessés. Du haut du pont et de tous le sabords parlaient sans interruption des décharges de mousqueterie. On nous tirait des coups de pistolet à bout portant, et de temps en temps le feu des caronades , quoique moins meurtrier, nous étourdissait, et faisait danser nos barques sur les vagues.
Pendant environ dix minutes, nos efforts ne se relâchèrent pas, et nous avions alors la moitié de nos hommes tués ou blessés. Les autres, découragés par l'inutilité de leurs tentatives, étaient pour la plupart assis sur les bancs des rameurs, chargeant et déchargeant alternativement leurs mousquets. Olbasdistone était du nombre des blessés; et de tout son équipage, il ne restait que six hommes valides. J'appelai Swinburne, dont la chaloupe était près de mon cutter, et je le chargeai de
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donner ordre à toutes les barques de sortir de la baie sans aucun délai. Cet ordre fut communiqué à ceux qui survivaient, et qui se seraient fait tuer jusqu'au dernier, si je ne l'eusse donné. Le launch et le second cutter partirent d'abord, tous deux sans commandant^ car O'Farrell était aussi hors de combat. Dèsqu'il fut hors de portée des mousquets du corsaire, je le suivis avec Swinburne, et nous les eûmes bientôt rejoints , au milieu des cris de joie et de dérision de nos ennemis, qui étaient alors réunis sur le pont de leur navire.
— Vous m'allez payer votre impertinence, s'écria Swinburne, en sautant sur le launch. Nous y avions unecaronade, ce que les Français ne redoutaient pas, car nous ne nous en étions pas servis. Il la chargea à mitraille , et la pointant avec soin sur les ennemis qui formaient un groupe sur leur tillac, il fit partir le coup, qui produisit un elfet terrible^ et fit tomber plus de la moitié des hommes qui s'y trouvaient. Aux cris et aux gémissements que nous entendîmes, je fus convaincu que, si nous avions eu quelques hommes de plus, nous aurions probablement pris ce bâtiment. Mais il était trop tard; les batteries avaient ouvert leur feu, et quoiqu'elles ne pussent voir nos barques, ayant appris par les acclamations qui avaient salué notre retraite que nous avionsété repoussés, elles tiraient dans la direction où elles
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nous siipposaienl. Le launch n'avaient que six: hommes en état de manier la rame^ le second cutter n'en avait que quatre. J'en avais cinq sur mon bord, et Swinburne sur sa chaloupe n'en avait que deux avec lui.
— Mauvaise besogne, monsieur, me dit Swinburne, qu'allons-nous faire à présent? mon idée est que nous ferions bien de placer tous les blessés dans le launch, de prendre à bord des deux cuttersetde la chaloupe ceux de ces hommes qui sont encore en état de servir, et de l'emmener à la toue. Puis, au lieu de nous éloigner des batteries comme ces diabies-là doivent présumer que nous le ferons, mon avis serait de nous en rapprocher, et de côtoyer le rivage pour sortir de la baie, attendu que par ce moyen, leurs boulets nous passeront par-dessus la tête.
Ceconseil était trop bon pour ne pas le suivre. H était alors deux heures, nous avions un long chemin à faire, et par conséquent peu de temps à perdre. ÎSous transportâmes les morts et les blessés dans le launch, car je n'avais pas le temps de distinguer les uns les autres. Cependant je ne pusdouter qu'O'Farrell ne fût mort, ainsi qu'un très jeune midshipman nommé Pepper, qui avait dû se glisser en contrebande sur une des barques. Je cherchai Olbasdistone, et je le trouvai sur les cordages d'arrière du launch. Il avait reçu dans
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la poitrine une blessure profonde qui semblait avoir été faite par le fer d'une pique. Il avait toute sa connaissance, et il me demanda un peu d'eau. Je m'empressai de lui en donner^ et presque tous lesautres blessés me firent à l'instant la même demande. N'ayant pas le temps de les satisfaire, je laissai sur le launcli deux hommes valides, l'un pour le gouverner, et l'autre pour donner des soins aux blessés. Nous le prîmes ensuite en toue, et, nous rapprochant du rivage, suivant le conseil de Swinburne, nous passâmes sous le feu des batteries pour sortir delà baie.
— Monsieur Simple, me dit alors SAvinburne qui était assis à côté de moi sur le premier cutter^ ce sera un événement fâcheux pour M. O'Brien. J'ai toujours entendu dire qu'un jeune capitaine qui perd des hommes sans gagner des dollars, ne reçoit jamais bon accueil.
— J'en suis plus fâché que je ne saurais vous le dire : — Mais qu'avons-nous donc en face de nous? — un bâtiment sous voiles!
Swinburne se leva, et regarda quelques instants.— Oui, monsieur, un grand navire, voguant sous ses voiles de perroquet; c'est un bâtiment français.— Eh bien! monsieur Simple, voilà une occasion favorable, si nous ne revenons pas les mains vides, tout ira bien. — Allons, camarades, toutes
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les mains aux rames. — Couperai-je la corde de toue, monsieur?
— Sans doute, le launcli ralentirait notre marche, et les deux hommes qui s'y trouvent le maintiendron taisément dans nos eaux. — Allons, camarades, il faut que ce navire soit à nous en dédommagement de nos pertes. C'est un bâtiment marchand, la chose est claire, — Je n'en étais pas encore bien sûr. — Swinburne, ajoutai-je, il faut le placer entre le rivage et nous. L'équipage doit avoir entendu le feu, il sera occupé à regarder les batteries, et nous monterons à l'abordage de l'autre côté.
— Bien pensé, monsieur, me répondit-il.
Nous cessâmes de ramer, et nous attendîmes
le navire. Quand il fut entre nous et le rivage, nous nous en approchâmes sans bruit, et nous montâmes à l'abordage. Comme nous l'avions prévu, les hommes de l'équipage étaient sur le pont, tous de l'autre côté du navire, regardant les batteries qui tiraient encore quelques coups au hasard. Us y donnaient tant d'attention, qu'ils ne nous aperçurent que lorsqu'il n'était plus temps de prendre les armes. Ils se rendirent sans coup férir; nous les fîmes descendre sous le pont, et nous les enfermâmes. Tout cela se passa en moins de deux minutes, et nous vîmes alors avec surprise quece bâtiment portait quatorze pièces de canon, n. 12.
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Nous envoyâmes un cutter chercher le launch, que nous prînaes en toue, après avoir viré de bord. Une bonne brise s'élant élevée, nous fûmes bientôt hors de portée du canon des batteries. Je fis alors transporter nos blessés à bord de la prise, et l'on banda leurs blessures aussi bien qu'il fut possible.
CHAPITRC: ILV.
H y avait environ une heure que nous étions en possession de notre prise , quand le marin qui était en sentinelle pour surveiller les prisonniers vint me dire que l'un d'eux désirait parler au commandant. Je vis arriver un homme de fort bonne mine , qui me dit qu'il était passager sur le bâtiment que nous venions de prendre, et qui venait de Bordeaux; qu'il se trouvait à bord sept dames , qui étaient parties de France pour aller joindre, les unes leurs maris , les autres leur famille à la Martinique, et qu'il espérait que je con-
sentirais à les faire conduire à terre. J'y consentis d'autant plus aisément, que j'étais sûrqu'O'- Brien en aurait fait autant , et que je savais qu'il ne serait pas fâché de ne pas être encombré de prisonniers et surtout de prisonnières. Je lui dis que je me rapprocherais de la côte pour que ces dames eussent un moins long trajet à faire, que je leur donnerais deux barques de la prise , avec le nombre de matelots français nécessaire ; enfin je le priai de les engager à préparer leurs bagages dans le plus court délai possible.
lime fit desremercîments au nom des dames, et descendit pour leur annoncer cette nouvelle. Je m'approchai alors du rivage, je fis mettre en mer deux barques, et j'attendis les dames. Le jour parut avant qu'elles fussent prêtes à partir; mais je n'en fus nullement inquiet. Je voyais le brick à environ sept milles, et je n'avais rien à craindre des batteries.
Elles arrivèrent enfin l'une après l'autre, escortées par les Français que j'avais déjà vus. Elles eurent à attendre sur le pont qu'on eut placé leur bagage dans les barques. La première chose qui frappa leurs yeux, et qui parut les pénétrer d'horreur, fut le nombre d'Anglais morts ou blessés qui y étaient étendus. Je leur disque nous avions essayé de prendre un corsaire dans la baie , que nous avions été repoussés, et que c'était en sor-
tant que nous avions rencontré leur navire, et que nous l'avions capturé. Toutes m'avaienl déjà remercié de leur avoir rendu la liberté, à l'exception d'une seule , qui regardait les blessés avec l'air de la plus vive compassion. Le Français s'approcha d'elle , et lui rappela qu'elle n'avait pas fait ses remercîments au commandant.
Elle se tourna vers moi. — Je fis un pas en arrière en tressaillant. J'avais certainement déjà vu ses traits — je ne pouvais me tromper, c'était bien elle — la jeune fille de douze ans était devenue une grande et belle femme. — Céleste! m'écriai-je d'une voix tremblante d'émotion, êtes-vous Céleste O'Brien ?
— Oui, répondit-elle, en cherchant à son tour à me reconnaître, ce qui n'était pas facile à travers la fumée et la poudre à canon qui me noircissaient le visage.
— Avez-vous donc oublié Pierre Simple?
— Oh! non, non! — jamais je ne vous ai oublié! s'écria Céleste les yeux humides, en m'offrant la main.
Cette scène ne causa pas peu d'étonnement à ceux qui en étaient témoins, et qui ne pouvaient la comprendre. Je lui exprimai combien je me trouvais heureux d'avoir pu lui être utile, et je lui demandai où était le colonel.
— Là, me répondit -elle en me montrant
l'île. Il est général à présent, et il commande la garnison de la Martinique. — Et où est M. 0'- Brien?
— Il commande le bâtiment de guerre que vous voyez, luidis-je en lui montrant le brick, et je suis son second lieutenant.
Nous nous finies rapidement quelques autres questions; mais les barques étaient prêtes, et je sentais que la situation des blessés me faisait un devoir de rejoindre le brick sans aucun délai. Je ne pris donc que le temps de la remercier de la bourse qu'elle m'avait donnée, quand elle m'avait vu monté sur des échasses, et de l'assurer que je ne l'avais jamais oubliée et que je ne l'oublierais jamais. Je la chargeai de me rappeler au souvenir de son père ; et comme je lui offrais la main pour descendre dans la barque, elle me dit : — Je ne sais si je fais bien de vous adresser cette demande , mais vous pourriez m'accorder une si grande grâce!
— Parlez, Céleste.
— Vous avez rendu la liberté à plus de la moitié de l'équipage, pour qu'il nous conduise à terre, les autres ne s'en trouvent que plus malheureux. — Ne pourriez-vous leur rendre la liberté à tous?
— Je le ferai pour l'amour de vous, Céleste. Dès que vos deux barques seront parties, j'en ferai mettre une troisième en mer, et j'y placerai
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tous les Français qui restent sur ce navire. — Mais il faut que je parle à l'instant. —Adieu !
Les barques partirent. Ceux qui les montaient nous firent leurs adieux en agitant leurs mouchoirs^ je me mis à la voile pour aller rejoindre le brick. J'exécutai alors la promesse que j'avais faite à Céleste, et je permis au reste de ses compatriotes d'aller la rejoindre. J'étais certain qu'O'- Brien ne me saurait pas mauvais gré de leur avoir rendu la liberté , surtout quand je lui aurais dit à la prière de qui je la leur avais accordée. Le bâtiment que j'avais pris était de quatorze canons, et se nommait la Victorinc. Il avait un équipage de vingt-quatre hommes et onze passagers. Sa cargaison consistait principalement en vins et en soieries , et , au total , c'était une fort bonne prise. Céleste avait eu le temps de me dire que son père avait passé quatre ans à la Martinique ; qu'il l'avait laissée en France pour y achever son éducation , et qu'enfin il lui avait permis de venir le rejoindre. Les autres dames étaient femmes ou filles d'officiers de la garnison. Il se trouvait môme quelques officiers parmi les autres passagers; mais comme Céleste me l'avait dit sous le secret^ et qu'ils n'étaient pas en uniforme, je n'étais pas censé le savoir.
Dès que je fus à bord du brick, j'envoyai sur la prise le chirurgien et son aide pour donner des
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secours aux blessés. Je descendis ensuite dans la cabine d'O'Brien, et je lui rendis un compte détaillé de notre expédition.
— Tout ce qui finit bien est bien , nie dit-il ; mais avec tout cela ce n'est pas le plus heureux événement du monde. C'est la prise de la Victorine qui me sauve. Il faut que je fasse une dépêche aussi ronflante que possible. Par toutes les puissances célestes , quatorze canons ! — Cela sonne bien ! — 11 faut amalgamer tout cela ensemble , de manière que l'amiral puisse croire que nous avions voulu prendre les deux navires. — Et dans le fait, nous l'aurions voulu, si nous avions su qu'il y en avait deux. — Mais je suis impatient d'avoir le rapport du chirurgien, et de savoir ce qu'il pense de la situation du pauvre Osbaldistone. Faites-moi le plaisir d'aller à bord de la prise, et placez deux sentinelles aux écoutilles , pour que personne ne puisse aller fourrager dans les caisses et les malles; car je renverrai à terre tout ce qui appartient personnellement aux passagers etaux hommes de l'équipage, pour l'amour du général O'Brien.
Le chirurgien fit son rapport, — Six hommes tués et seize blessés. Les premiers étaient O'Farrell, aide du maître, Pepper, midshipman, deux marins et deux soldats de marine ; le premier lieutenant avait reçu trois blessures sérieuses, mais
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dont on pouvait espérer la gucrison. Cinq marins étaient blessés dangereusement, les dix autres pourraient probablement reprendre leur service vers la fin du mois. — Dès qu'on eut transporté les blessés à bord du brick, O'Brien vint me rejoindre sur la prise. Nous descendîmes sous les ponts, et nous réunîmes tout ce qui était propriété individuelle. O'Brien écrivit une lettre polie et cordiale au général O'Brien , en y joignant la liste des caisses , malles et paquets qu'il renvoyait. Nous les fîmes porter à terre par lelaunch, qui se présenta à la batterie la plus voisine avec un pavillon de trêve. Après quelque hésitation , on lui permit d'avancer, et les paquets furent débarqués. Nous n'attendîmes pas une réponse , et nous mîmes sur-le-champ à la voile pour aller joindre l'amiral à la Barbade.
Le lendemain matin, nous rendîmes les derniers devoirs aux compagnonsque nous avionsperdus. O'Farrell était un beau jeunehomme , brave comme un lion , mais d'un caractère trop impétueux.Ilseraitdevena unbonoffîciers'ilavaitvécu. Le pauvre Pepper , qui n'avait que douze ans, fut universellement regretté. Il avait gagné un marin du second cutter pour lui permettre de se cacher sous les écoutes d'avant de la barque. H avait acheté cette faveur, qui lui avait été si fatale, en lui abandonnant sa ration de grog. Nous éprou-
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vâmes une sorte de soulagement quand, après la lecture du service pour les morts, leurs corps eurent disparu sous les vagues, car les marins ont toujours de la répugnance à voir à bord un corps mort.
Nous voguâmes alors gaîment avec notre prise, et avant notre arrivée à la Barbade, plusieurs de nos blessés étaient déjà en convalescence. Les blessures d'Osbaldistone étaient trop graves pour se guérir si promplement, et on lui conseilla de retourner en Angleterre. H suivit cet avis, et obtint en arrivant sa promotion au rang de capitaine; mais, peu de temps après, son frère aîné mourut d'une chute de cheval , et , ayant hérité de ses biens , il quitta le service. Je regrettai la perte d'un compagnon dont la société était si agréable ; mais l'officier qui fut nommé à sa place étant mon cadet pour le temps du service, je devins premier lieutenant.
Nous trouvâmes l'amiral à la Barbade , et il fit le meilleur accueil à O'Brien et à sa dépêche. O'Brien avait fait deux bonnes prises, et cela aurait suffi pour couvrir une multitude de péchés , s'il en avait commis aucun. Mais la dépêche était admirablement rédigée, et l'amiral, en écrivant à l'amirauté, appuya fortement sur la manière aussi heureuse que hardie avec laquelle nos deux expéditions avaient été concertées et exécutées. Si la
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vérité tout entière avait été connue, on aurait vu que nous devions la prise de la Yiclorine à l'avis que m'avait donné Swinburne de passer sous le feu des batteries, car, ^ nous avions été de l'autre côté de la baie, nous ne l'aurions pas aperçue. Mais pendant tout le temps que j'ai passé au service de Sa Majesté, j'ai toujours reconnu qu'il est difficile de connaître toute la vérité dans ces sortes d'affaires .
CHAPITRC ILTI.
ÎNous fûmes alors chargés d'aller croiser sur la côte de la Guiane, et dans le golfe du Mexique.
Nous y passâmes trois mois sans rencontrer autre chose que des navires anglais allant à Berbice, à Demerary et à Surinam, et deux ou trois corsaires à qui nous donnâmes la chasse, mais que nous ne pûmes atteindre. Cependant nous fûmes une protection pour le commerce, et O'Brien re-
PlEUniL SIMPLE. 187
çut des négociants une lettre de renaercienients, et une belle pièce d'argenterie.
Nous retournions à la Barbade, et nous étions en vue de l'île de la Trinité, quand nous aperçûmes six voiles sous le vent. Nous distinguâmes bientôt que c'étaient trois schooners et trois grands bâtiments marchands, et nous conjecturâmes surle-champ - ce qui était la vérité, — que c'étaient trois corsaires qui avaient fait trois prises. Nous déployâmes toutes nos voiles pour les poursuivre, et d'abord les corsaires en firent autant pour nous éviter. Mais ayant ensuite reconnu quelle était notre force, et ne se souciant pas d'abandonner leurs prises, ils résolurent de combattre. Les bâtiments capturés pincèrent le vent sur l'autre bordée, et les trois corsaires carguèrent leurs voiles et nous attendirent. Nous fîmes tous les préparatifs pour le condjat, et quand nous fûmes à environ un mille des ennemis , qui avaient arboré le pavillon tricolore, O'Brien fit monter tous les hommes de l'équipage sur le pont , et leur dit : — Vous voyez, mes amis, ({ue voilà trois corsaires, et vous voyez aussi que voilà trois prises qu'ils ont faites, — Quant aux trois corsaires, nous sommes à jeu égal ; car vous savez qu'un Anglais peut toujours battre trois Français. Il faut donc que nous frottions ces corsaires pour l'honneur et la gloire^ et que nous leur reprenions leurs prises
pour le profit , car vous serez charmés tous d'avoir quelque argent quand vous serez de retour à terre. Ainsi donc vous voilà une demi-douzaine d'affaires à expédier , après quoi nous pourrons songer à dîner.
Ce genre de harangue convenait parfaitement à nos marins, et ils retournèrent à leurs canons. — A présent , Pierre, me dit O'Brien , rappelez des canons les marins chargés d'orienter les voiles; car j'ai dessein d'attaquer ces corsaires sous voiles , et de les vaincre par des manœuvres, si je le puis. Dites à M. Webster que j'ai besoin de lui parler.
M. Webster était le second lieutenant, jeune homme aussi calme que résolu, et bon officier.
— Monsieur Webster, dit O'Brien, souvenezvous de faire pointer les canons fort bas. J'aime mieux que le boulet touche l'eau avant de les atteindre , que de le voir passer par dessus leur tête. Je ne veux pas qu'une seule bordée soit perdue. — Swinburne^ la barre à tribord.
— L'y voilà, monsieur.
— Bien; maintenez-l'y.
Nous n'étions qu'à deux câbles de distance des trois corsaires , qui étaient à un demi-câble l'un de l'autre. C'étaientde grands schooners, ayant un équipage nombreux, leurs filets d'abordage hissés , et de bons râteliers de dents , car, comme
PIERRE SIMPF.E. 189
nous le vîmes ensuite, l'un portait seize canons , et les deux autres chacun quatorze.
— Maintenant, mes amis, dit O'Brien , attention aux canons sous le vent, et lâchez la bordée à l'instant où nous les doublerons. — Du monde aux bras d'avant sous le vent , et aux écoules du grand foc. — Bâbord tout, Swinburne.
Le brick hala sur le vent , passa rapidement sous la poupe des deux schooners qui étaient le plus sous le vent , et leur lâcha sa bordée en passant.
— Courage , camarades ! rechargez les mêmes canons. — Maintenant, Swinburne, droit la barre, je n'ai pas besoin de virer.
Une seconde bordée fut lâchée avant que les schooners eussent répondu à notre feu. Alors, par une manœuvre habile, O'Brien fit culer le brick, passa entre les deux schooners qui étaient sous le vent et le troisième , lâcha ses deux bordées en même temps, et en reçut une d'un des schooners sous le vent, et une autre du troisième. Le brick continua à culer tandis qu'on rechargeait les canons, et repassa ensuite entre les schooners , en leur lâchant deux nouvelles bordées.
— Bravo , camarades , bravo ! s'écria O'Brien voilà ce que j'appelle bien manœuvrer. Le fait était vrai ; car nous avions lâché deux bordées
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d'enfilade, et quatre de flanc, tandis que nous n'en avions reçu que deux, les schooners n'ayant pas rechargé leurs canons , quand nous avions passé entre eux pour la dernière fois.
Le vent avait emporté la famée et nous pûmes voir alors quel eftet notre feu avait produit. Le schooner du milieu avait perdu sa grande vergue et avait été percé par un assez grand nombre de boulets, presque à fleur d'eau. Le schooner sous le vent ne semblait pas avoir beaucoup souffert. Mais ils reconnurent alors leur erreur, et ils déployèrent leurs voiles. Ils avaient cru que nous aurions passé entre les deux schooners sous le vent, et combattu bord à bord, et que par ce moyen le troisième schooner aurait pu prendre position pour nous enfiler, tandis que les deux autres nous auraient lâché leur bordée de flanc. Notre perte n'était presque rien ; nous n'avions que deux hommes légèrement blessés, et un grand hauban coupé. Nous les poursuivîmes environ un demimille, et alors les ayant atteints, nous attaquâmesbord à bord celui des schooners qui était alors sous lèvent; et nous avions cet avantage que les deux autres ne pouvaient tirer sur nous sans risquer de nuire à celui que nous attaquions. Si celui-ci faisait force de voiles, nous en faisions autant; s'il les carguait, nous l'imitions, et par ce moyen nous conservions toujours la môme situa-
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tion. Ce schooner combattit avec beaucoup de résolution ; mais les canons ne pouvaient répondre à nos caronades de trente-deux , dont tous les coups portaient, étant tirés à si peu de distance, et qui de deux sabords n'en faisait qu'un. Enfin son mât de misaine tomba, et il fut obligé de rester en arrière. Pendant ce temps, les deux autres schoonersavaientviré de bord;,et ils manœuvraient pour nous enfiler; mais l'accident arrivé au troisième nous donnait plus de liberté. Nous savions qu'il ne pouvait nous échapper, et nous virâmes de bord à notre tour pour les attaquer. Nous nous plaçâmes entre eux, et nous leur lâchâmes deux bordées chargées à mitraille qui firent un grand dégât dans leurs agrès. Cependant le vent avait fraîchi, et l'un des schooners en profita pour s'enfuir à toutes voiles. Pendant que nous déployions nos voiles de perroquet pour le poursuivre, l'autre imita son exemple, et O'Brien renonça à leur donner la chasse.
— Ne risquons pas de tout perdre pour vouloir trop gagner, s'écria-t-il; il faut nous contenter de ce qui nous reste. — Pierre, faites virer de bord.
Nous nous rapprochâmes du schooner qui avait perdu son mât de misaine, mais voyant que les deux autres l'avaient abandonné, il baissa pavillon à l'instant où nous allions le saluer d'une bor-
dée. Nos marins poussèrent des acclamations dé joie; ils se serraient la main les uns aux autres, riaient, chantaient , et se félicitaient du résultat heureux de cette affaire.
— En voilà assez pour l'honneur, dit O'Brien, à présent, songeons au profit. — Pierre, prenez les deux cutters avec leur* équipage, et passez à bord du schooner , tandis que je vais m'assurer des trois prises. Emportez un mât de fortune pour remplacer celui de misaine, et suivez-moi.
En une minute, les cutters et leur équipage furent prêts; et je pris possession du schooner., tandis que le brick virait de bord encore une fois, et déployait toutes ses voiles pour donner la chasse aux trois prises. Ce schooner , qui était le plus grand des trois , se nommait la Jeanne d'Arc. Il avait à bord seize canons, et il lui restait alors cinquante-trois hommes d'équipage , le surplus ayant été mis à bord des trois prises. Le capitaine était dangereusement blessé , ils avaient perdu huit hommes , et cinq autres étaient blessés. Us nous dirent qu'ils étaient partis , il y avait environ trois mois , de la baie de Saint-Pierre, dans l'île de la Martinique; qu'ayant rencontré les deux autres corsaires , ils avaient fait voile de conserve, et qu'ils avaient pris neuf bâtiments marchands. Je demandai à l'officier qui me donnait ces détails s'ils n'avaient pas été at-
taqués par des barques dans la baie de Saint- Pierre. — Oui, me répondit-il, mais nous les avons repousses. — Et n'avez-vous pas acheté vos mâts d'un capitaine américain ? Sa réponse fut encore affirmative. Nous avions donc pris le même navire dont nous avions déjà cherché à nous emparer par une tentative infructueuse qui nous avait coûté si cher.
Cette circonstance nous fit grand plaisir à tous, et Swinburne s'écria : — Je veux être pendu si je ne croyais pas reconnaître ce sabord. C'est là (pie j'ai arraché une pique des mains d'un coquin qui voulait m'en percer, 6t j'y ai lâché au moins une douzaine de coups de mousquet. Eh bien ! il était dit que le schooner devait nous appartenir.
Nous enfermâmes les prisonniers à fond de cale, et nous commençâmes à mettre le schooner en ordre. Nous avions amené deux charpentiers avec nous , et en moins de deux heures nous avions placé un petit mât de fortune, et réparé les principales avaries, de manière à pouvoir mettre à la voile. Nous cherchâmes alors à rejoindre le brick, ([ui poursuivait les trois prises. Mais elles s'étaient séparées, et quand la nuit arriva, il n'en avait encore repris que deux. Nous le vîmes donner la chasse à la troisième ; mais, avec notre mât de fortune, il nous fut impossible de le suivre, et l'obscurité nous le fit perdre de vue. Le len-
d94 IMKKRIi SIMI'l.i;.
demain malin , nous \e, revîmes à environ trois milles do nous, ayant les trois navires en sa possession. O'Brien fit carguer les voiles pour nous attendre, et nous l'eûmes bientôt rejoint. O'Brien chargea Webster du commandement du schooner^ el nomma des maîtres pour les trois prisonniers sur notre bord, et nous ajustâmes à bord du corsaire un meilleur mât de fortune. Toutes ces opérations nous prirent un jour, après quoi nous mîmes à la voile pour la Barbade. Quand je fus de retour à bord, j'appris que notre perte ne consistait qu'en un marin et un mousse tués, et cinq hommes blessés, ce que je ne savais pas encore. Au bout de quinze jours, nous entrâmes avec nos quatre prises dans la baie de Carlisle. Nous y trouvâmes l'amiral, (|ui y avait jeté l'ancre deux jours auparavant. Je n'ai pas besoin de dire qu'O'brien en fut bien reçu, et que cette action lui fit beaucoup d'honneur. J'y Irouvrai quelques lettres de ma sœur, el ce qu'elles contenaient me fit beaucoup de peine. Mon père avait passé quelques mois en Irlande,, et il en était revenu sans avoir pu se procurer aucun renseignement sur l'affaire qui lui tenait tant à cœur. Ma sœur me disait qu'il était plus morose (jue jamais, qu'il ne s'occupait plus des devoirs de sa profession, et qu'il passait des journées entières sans dire un seul mot. « Vous ne le reconnaîtriez pas, me di-
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sait-elle^ tant il est maigri et changé , et y a des moments où je crains qu'il ne perde la raison. Vous devez présumer que je mène une vie aussi triste que solitaire, et je ne puis m'empêcher de réfléchir à la situation dans laquelle je me trouverais si notre père venait à mourir. Bien certainement je ne solliciterai ni n'accepterai la protection de notre oncle; et cependant comment vivre ? Mon père ne nous laissera rien ou presque rien. Je fais tous mes efforts pour me mettre en état d'être gouvernante, et je passe tous les jours plusieurs heures à travailler à me fortifier sur le piano et sur la harpe. Que je serai heureuse quand vous reviendrez !» — Je montrai ces lettres à O'Brien, qui les lut avec attention , et je vis le rouge lui monter au visage quand il arriva à un passage où elle parlait de sa reconnaissance pour les bontés et l'amitié qu'il avait pour moi.
— Ne vous inquiétez pas, Pierre, me dit-il en me rendant ces lettres. A qui suis-je redevable de ma promotion , — de ce brick , — des parts de prises auxquelles j'ai droit, et qui , par la tête de saint Patrice^ doivent déjà monter à une jolie somme , — n'est-ce pas à vous ? — Soyez donc tranquille sur le compte de votre petite sœur , nous ferons une masse de mes parts de prises et des vôtres, et elle épousera un duc, s'il y a un duc en Angleterre qui soit digne d'elle. Les Français
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fourniront sa dot^, aussi sûr que le Serpent à sonnettes a une queue.
CHAPITRK XTII.
Au bout (le trois semaines, nous étions prêts à nous remettre en mer, et l'amiral nous ordonna d'aller reprendre notre ancien poste devant la Martinique. Nouscroisâmesunequinzaine de jours devant la baie de Saint-Pierre , et lorsque je me promenais pendant la nuit sur le gaillard d'arrière, je regardais souvent les lumières que je voyais dans la ville, et je me demandais si quelqu'une d'elles éclairait Céleste. Un soir que nous étions à environ six milles de la côte, nous vîmes deux navires qui doublaient la Pointe aux Nègres, tout près du rivage. Il y avait un calme, et les barques louaient le brick.
— Il fera nuit dans une demi-heure , Pierre, me dit O'Brien , je crois que nous pourrions
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couper ces deux bàtimenls avanl qu'ils entrent dans le port. Qu'en pensez-vous ?
Je ne pouvais manquer d'être du même avis , car je me trouvais toujours plus heureux quand nous nous rapprochions du rivage, parce que j'étais plus près de Céleste, et je tombais dans l'accablement quand nous nous écartions. Je pensais continuellement à elle; sa vue, après tant d'années d'absence , avait changé mon attachement pres- (jue enfantin en un amour aussi ardent que sincère. L'idée d'entrer dans la baie me transportait donc de plaisir, il n'y avait aucun acte de témérité et de folie dont je n'eusse été capable , seulement pour voir de plus près les murs de la ville où demeurait celle qui occupait sans cesse toutes mes pensées. Ces idées étaient celles d'un visionnaire; mais à vingt-et-un ans on se nourrit de chimères , même sans le moindre espoir de les voir se réaliser. Je répondis donc à O'Brien que je croyais cette manœuvre très possible, et que je désirais qu'il me permit de faire cette tentative; ajoutant que , si je trouvais que le risque était trop grand, je reviendrais à bord.
— Je sais que je puis me fier à vous, Pierre , répondit O'Brien, et c'est un grand bonheur pour uncapitaijie d'avoir un officier en qui il sait qu'il peut avoir confiance. Mais après tout, n'est-ce pas moi qui vous ai élevé et qui ai fait un homme de
VOUS, comme je vous l'avais promis quand vous n'étiez encore qu'un morveux et que vous aviez les jambes comme deux carottes ? Ainsi donc, Pierre, montez sur le launch, et prenez avec vous les autres barques. Plus tôt vous partirez, mieux cela vaudra. — Quelle chaleur il a fait aujourd'hui ! pas une ride sur «la mer! le ciel est entièrement couvert de vapeurs ! Et voyez comme le soleil se couche ! son disque a trois fois sa taille ordinaire , comme s'il était gonflé de colère. Je soupçonne que nous aurons une forte brise de terre.
Au bout d'une demi-heure, je partis avec les barques. La nuit était tombée, et je me dirigeai vers la baie de Saint-Pierre. Il faisait uixe chaleur excessive et inexplicable. Pas le moindre souffle d'air ne se faisait sentir; on ne voyait pas un nuage, et cependant des vapeurs couvraient la lune et les étoiles. Les éléments semblaient être dans une stagnation totale. Après avoir ramé quelques instants , nos hommes furent obligés d'ôter leurs jaquettes, ne pouvant plus les supporter. Plus nousavancions, plus l'atmosphèredevenait lourde, et plus l'obscurité redoublait. Nous supposions que nous étions à l'entrée de la baie, mais nous ne pouvions distinguer aucun objet à plus de deux toises de distance. Swinburne, qui élait avec moi , tenait la barre, et je lui fis remarquer l'apparence singulière de la nu il.
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— C'est ce que j'ai déjà observé, monsieur, metlit-il , et je vous dirai que si nous étions sûrs de pouvoir retrouver le brick , je vous conseillerais d'y retourner sur-le-champ; car le capitaine aura besoin cette nuit de tout son équipage , ou je me trompe grandement.
— Pourquoi pensez-vous ainsi?
— Parce que je crois , ou pour mieux dire , parce que je suis certain que nous aurons un ouragan avant que le soleil reparaisse. Ce n'est pas la première fois que je croise dans ces latitudes, et je me souviens qu'en 94
Je l'interrompis. — Je crois que vous avez raison, SNvinburne. Dans tous les cas le plus prudent est de retourner sur nos pas. Peut-être ariiverons-nous au brick avant le commencement de l'ouragan; il porte une lanterne, et cela nous aidera à le découvrir. Nous fîmes virer nos barques , et nous nous dirigeâmes du mieux qu'il nous fut possible vers l'endroit où nous avions laissé notre navire à l'ancre. Une couple de minutes s'étaient à peine écoulées quand nous entendîmes un sifflement sourd dans l'atmosphère , et nous ramions au milieu de ténèbres palpables^ si je puis employer celte expression.
Swinburne regarda autour de lui, et me dit en étendant le bras en avant à tribord : — Voyez, monsieur Simple, voyez! le voilà qui arrive! Bien des
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hommes qui sont sur leurs jambes en ce moment dans ces parages, ne pourront s'en servir demain matin.
Je regardai, et malgré l'obscurité, je vis comme un mur noir qui s'avançait sur l'eau de notre côté. Les sifflements que nous avions entendus se changèrent en mugissements étourdissants, et enfin l'ouragan éclata avec un bruit auquel le tonnerre ne peut être comparé. La mer était complètement unie, mais elle semblait bouillir; elle était couverte d'une écume blanche, et au milieu delà nuit, nous avions l'air de flotter sur du lait. Le vent frappait les rames avec une telle force, que les rameurs furent renversés sous leurs bancs et quelques-uns furent blessés. Heureusement nous ramions à toulets, sans quoi le plat-bord et les planches de la barque eussent été arrachés, et nous aurions coulé à fond. Bientôt le vent frappa notre barque de travers, et si la mer eût été houleuse en ce moment, elle aurait infailliblement chaviré. Svvinburne se hâta de changer la direction du gouvernail , et nous courûmes en avant, poussés par l'ouragan , à raison de dix milles par heure. Nos marins ne savaient que faire. Les rameurs s'étaient replacés sur leurs bancs; mais, en ayant été renversés une seconde fois, ils furent obligés de s'asseoir au fond de 1^ barque, en s'accrochant aux bancs. Les mugissements terribles de l'oura-
gan ne nous permettaient de parler que par signes. Les autres barques avaient disparu. Plus légères que le launch, elles avaient été emportées par le vent avec plus de rapidité. Enfîn^ au bout de quelques minutes la mer s'éleva tout d'un coup d'une manière inexplicable^ et comme par magie.
De toutes les horreurs que j'aie jamais vues^ rien ne peut se comparer à celles de cette nuit. Nous ne pouvions rien voir et nous n'entendions que le vent qui nous faisait voler comme une flèche — nous ne savions où si ce n'était à une mort certaine. Swinburne, qui tenait bon au gouvernail, jetait de temps en temps un coup d'œil en arrière sur les vagues dont la fureur redoublait à chaque instant, et qui tantôt nous élevaient sur leur cîme, tantôt nous faisaient descendre dans un gouffre où nous ne sentions plus l'ouragan. Le vent en coupait le sommet comme si c'eût été avec un couteau, et dispersait l'eau dans l'atmosphère, d'où elle retombait en forme de pluie.
La barque commençait à se remplir, et nos marins travaillaient en silence à en vider l'eau avec leurs chapeaux, quand une vague énorme creva sur notre poupe, et la remplit jusqu'aux bancs des rameurs. Le moment d'après, une autre vague frappa la barque avecune telle force, que nous fûmes tous renversés, et Swinburne fut emporté pardessus ma lôte. Au même instant tous les bois de
la barque craquèrent, se séparèrent, et nous restâmes tous à la merci des eaux furieuses. Nous fîmes tous les efforts possibles pour sauver notre vie, quoique sans espoir d'y réussir : mais la vague suivante nous jeta contre les rochers qui avaient déjà brisé la barque. Celte vague sauva la vie de quelques-uns denous^ et causa la mort des autres. La merci du ciel conserva mes jours. Je fus enlevé si haut, quand la vague se retira, que je ne fis que tomber sur le rocher, dont une pointe me cassa deux côtes. Swinburne échappa comme moi à la mort, et il fut assez heureux pour ne s'être fait aucun mal. Huit autres eurent aussi la vie sauve; mais l'un deux avait un bras cassé, et les autres avaient reçu des contusions plus ou moins fortes. Nousétions dix-huità bord du launch, et dix échappèrent au naufrage comme par miracle ; les huit autres furent brisés contre les rochers, et l'on retrouva leurs corps le lendemain matin. Je rendis grâce au ciel de m'avoir sauvé; cependant les vagues arrivaient encore jusqu'à moi; je craignis que quelqu'une ne fut assez forte pour m'enlraîner, et je montai plus haut sur le rocher. J'y trouvai Swinburne assis les yeux fixés sur la mer. Il me reconnut, malgré l'obscurité, me prit la main, la serra dans les sienneS;, et leva les yeux au ciel. Il eût été inutile de parler, nous n'aurions pu nous entendre. L'ouragan conservait en-
core toute sa fureur, mais les ténèbres n'étaient plus si profondes. Je pouvais distinguer à une certaine distance la ligne des côtes, à l'aide de l'écume blanche qui bordait le rivage. Je pensai alors pour la première fois à O'Brienet au brick. J'approchai ma bouche de l'oreille de Swinburne, et je criai de toutes mes forces : — O'Brien ! 11 secoua la tête, et reporta ses regards sur la mer. Je réfléchis s'il y avait quelque chance que le brick eût échappé à l'ouragan 5 il était certainement à six ou sept milles des côtes; il pouvait même avoir dérivéjusqu'à dix, et la direction du vent n'était pas tout à fait vers la terre; mais comment résister à une pareille tempête? Quant à moi, j'étais prisonnier, ou je le serais bientôt, il n'y avait nul doute; mais que m'importait? je serais plus près de Céleste, et cette idée me rendait presque heureux.
Au bout de trois heures, l'ouragan commença à se calmer ; le vent avait encore de la violence, mais le ciel s'était éclairci , les astres brillaient dans le firmament, et nous pouvions voir à une assez grande dislance.
— Le voilà qui passe enfin, monsieur, me dit alors Swinburne, il se contente du mal qu'il a fait, et ce n'est pas peu de chose. — C'est pire que 94.
— Je donnerais le montant de ma paie et de mes parts de prises pour savoir que notre pauvre brick
existe encore! Qu'en pensez-vous, Swiiiburne?
— Tout dépend des précautions qu'on a prises, monsieur Simple. Le capitaine O'Brien est un aussi bon marin qu'il n'en ajamais existé ; mais il n'a jamais vu un ouragan, et il est possible qu'il ne connaisse pas les signes et les indices par lesquels Dieu, dans sa merci, a permis qu'il soit annoncé. Les bricks se remplissent d'eau facilement. Au surplus, espérons.
Nous attendions le jour avec impatience, et il nous semblait qu'il ne paraîtrait jamais. Enfin l'aurore se leva, et nous portâmes les yeux sur toutes les parties de la mer qu'elle éclairait, mais nous ne pûmes voir le brick. Le soleil parut, le ciel était pur, l'horizon sans nuage; la mer était encore houleuse, mais le vent était apaisé. Nous ne songeâmes pas à regarder le pays qui était derrière nous, nos yeux se fixèrent sur l'endroit où nous avions laissé notre navire, el où il n'était plus.
— Dieu soit loué ! s'écria tout à coup Swinburne ; du moins il flotte encore sur l'eau !
Je regardai du côté que Swinburne m'indiquait, et je vis, à environ deux milles du rivage, le brick, complètement désagréé, et voguant au gré des flots.
— Je le vois, m'écriai-je respirant à peine de
joie; mais je crains je crains qu'il ne puisse
éviter d'échouer.
— Tout dépend de savoir s'il lui reste un haillon de voile à déployer pour doubler la pointe; et soyez sûr, monsieur Simple, que le capitaine O'Brien le sait aussi bien que nous.
En ce moment, nous fûmes rejoints par les huit hommes qui s'étaient sauvés comme nous, et qui nous avaient aperçus, et nous nous félicitâmes réciproquement. Ils nous montrèrent au bas des rochers les corps de ceux de nos compagnons qui avaient péri, et je leur dis de les remonter plus haut, pour que la marée ne les entraînât point. Pendant ce temps Swinburne et moi nous continuâmes à avoir les yeux fixés sur le brick. Au bout d'une demi-heure, nous vîmes élever un triangle, puis un mât de fortune, et enfin on déploya une voile de senau. Nous vîmes ensuite des bigues placées en avant, et l'on exposa au vent une seconde voile de senau.
— C'est tout ce qu'il peut faire, monsieur Simple, dit Swinburne; il faut qu'il se fie à ses deux voiles et à la Providence. Il n'est guère qu'à un mille de la côte, s'il a eu le malheur d'y toucher, tout est dit!
Nous continuâmes pendant plus d'une demiheure à suivre des yeux toutes les manœuvres du brick. Les autres hommes vinrent alors nous rejoindre, et ils ne prirent pas moins d'intérêt que nous au sort de notre navire et de nos compagnons.
Nous passions allernalivement de la crainte à l'espérance. Enfin je le vis tout à coup s'approcher tellement de la pointe que je le crus sur les rochers.— Juste ciel! m'écriai-je, il a touché!
— Non, monsieur, non, dit Swinburne. — Et en ce moment nous vîmes le brick tourner la pointe, qui le cacha à nos yeux.
— 11 l'a doublée, monsieur Simplcj il est sauvé, de par le ciel! s'écria Swinburne en agitant son chapeau en l'air.
— Dieu en soit loué! répondis-je au comble de la joie.