‹ Pierre SimpleChapitre 12 sur 25 · CHAPITRE ILIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE ILIL

Le lendemain mit fin au bonheur que je goûtais à la Martinique. Le brick m'attendait à l'entrée du havre. J'étais à une croisée avec Céleste; je le lui montrai ; nos yeux se rencontrèrent; une

heure de conversation n'en aurait pas plus dit. Le général me prouva qu'il avait en moi une entière confiance, car il nous laissa tête à tête.

— Céleste, lui dis-jej'ai promis à votre père

— Je sais ce qui s'est passé entre vous et lui 5 il m'a tout dit.

— Mais je ne lui ai pas promis de ne pas prendre moi-même d'engagement envers vous, et je puis...

— Mais il m'a fait promettre de vous empêcher d'en prendre, et il faut que je tienne ma parole.

Notre conversation dura deux heures; mais les conversations entre amants n'ont d'intérêt que pour eux, et par conséquent j'en ferai grâce au lecteur. Le général O'Brien vint me dire que la barque était prête, et, faisant mes adieux à Céleste avec assez de fermeté, je suivis son père, qui me conduisit jusqu'au rivage avec quelques-uns de ses ofïiciers. Je lui fis de nouveaux remercîments; il m'embrassa, je pris congé des officiers , et je montai dans la barque. Une demi-heure après, j'étais à bord du brick, et O'Brien me serrait dans ses bras. Nous levâmes l'ancre , et nous ne tardâmes pas à perdre de vue l'île de la Martinique.

Lorsque nous jetâmes l'ancre dans la baie de Carlisie, nous apprîmes que l'ouragan avait fait plus de ravages dans les Iles-sous-le-vent que nous ne nous l'étions imaginé. Il s'y trouvait plusieurs

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vaisseaux de guerre qui avaient perdu un ou plusieurs mâts^ et il y avait beaucoup de difficulté à s'en procurer. Comme nous étions arrivés les derniers, nous devions être les derniers servis. D'ailleurs nous n'avions plus de barques , et comme il n'y en avait point en magasin, il paraissait probable que nous ne pourrions nous remettre en mer que dans deux ou trois mois. Le schooner la Jeanne d'Arc, le corsaire que nous avions pris, était encore dans le port, attendu qu'on ne l'avait pas équipé faute d'hommes. L'amiral proposa à O'Brien d'y faire passer une partie de son équipage, d'en donner le commandement à un de ses lieutenants , et de l'envoyer en croisière. O'Brien y consentit fort volontiers^ et, étant venu à bord, il me demanda si je voulais passer sur ce navire. J'acceptai cette proposition avec grand plaisir ; car j'étais las de la Barbade et des poissons volants frits.

Je pris avec moi deux midshipmen, Swinburne et vingt hommes d'équipage , et ayant reçu de l'eau et des provisions pour trois mois, je mis à la voile avec les instructions par écrit d' O'Brien; nous reconnûmes bientôt que les mâts que l'Américain avait vendus au corsaire étaient beaucoup trop grands pour ce navire, ce qui nous obligea à prendre de grandes précautions pour le manœuvrer. Je me rendis dans les parages delà Trinité,

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OÙ j'avais ordre de croiser^ et en trois semaines je repris trois bâtiments de la compagnie des Indes occidentales , dont un corsaire s'était emparé. Je mis quatre hommes à bord de l'un d'eux, trois hommes et un midshipman sur les deux autres, ce qui suffisait pour la manœuvre, attendu que nous avions trouvé sur chacun d'eux quelques Anglais prisonniers. Mon équipage se trouva alors tellement diminué, que je résolus de retourner à la Barbade ; mais une vingtaine de prisonniers que j'avais à bord m'embarrassaient beaucoup, et je tins conseil avec Swinburne sur ce que je devais en faire.

— Le fait est, monsieur Simple, me dit-il, que le capitaine O'Brien aurait dû nous donner plus de monde. Vingt hommes ne sont pas trop, sur un schooner comme celui-ci, et nous voilà réduits à dix. Mais je suppose qu'il ne prévoyait pas que nous aurions une si bonne fortune, et il faut convenir aussi qu'il ne manque pas de besogne pour le reste de son équipage, à présent qu'il s'agit d'équiper son brick à neuf. Quant aux prisonniers, il faut nous en débarrasser, la chose est sûre; car dix hommes ne peuvent suffire pour les surveiller et faire la manœuvre; mon avis serait donc de les renvoyer à terre sur deux de nos barques.

C'était précisément le parti que j'avais dessein de prendre. Je me rapprochai donc des côtes, et

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je leur donnai deux de mes barques pour se rendre à terre, n'en gardant qu'une sur le schooner qui était attachée aux taquets d'amure à tribord. Immédiatement après leur départ, nous fûmes surpris par un calme plat; nous les vîmes débarquer et disparaître derrière les rochers, et nous fûmes très charmés d'en être débarrassés 5 car c'étaient des gaillards vigoureux, ayant l'air féroce, et presque tous Espagnols.

Le calme dura toute la journée à mon grand regret; car il me tardait d'arriver à la Barbade. Le schooner dériva insensiblement près du rivage, et nous pouvions voir les rochers sous l'eau, à la profondeur de plusieurs brasses. Pas un souffle d'air ne ridait la surface de la mer à plusieurs milles autour de nous, quoiqu'il fût évident qu'une bonne brise se faisait sentir à une distance plus éloignée.

La nuit arriva, et le calme continuait encore. Je donnai mes ordres à Swinburne, et descendant dans ma cabine, je me couchai, et ne tardai pas à m' endormir. Je faisais un rêve délicieux, — j'étais à Eagle-Park, assis sous un des grands châtaigniers de l'avenue, quand je me sentis tirer brusquement par l'épaule.— Qu'y a-t-il? m'écriai-je en m'éveillanl en sursaut, qui est là? — Swinburne ?

— Oui, monsieur, levez-vous promptement,

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car je crois que nous allons avoir forte besogne. Swinburne me quitta, et je l'entendis appeler les hommes qui n'étaient pas du quart. J'étais sûr qu'il ne nous donnerait pas une fausse alarme, et au bout d'une minute j'étais sur le pont. Il venait d'y remonter, et il avait les yeux fixés sur la mer, du côté de la poupe du schooner.

— Qu'ya-t-il donc, Swinburne?

— Silence, monsieur! écoutez! — n'entendezvous rien ?

— J'entends un bruit de rames.

— C'est cela même. Comptez-y bien , monsieur, ces njaudits Espagnols ont trouvé du renfort, et ils reviennent pour prendre notre schooner. Ils savent (jue nous n'avons que dix hommes à bord.

Tout mon monde était alors réuni sur le pont. Je chargeai Sw inburne de veiller à ce que tous les mousquets fussent chargés, et j'allai chercher mon sabre et mes pistolets. La mer était si calme, et le silence si profond, que Swinburne avait entendu le bruit des rames de très loin, et je m'estimai fort heureux d'avoir près de moi un homme si vigilant. Un autre aurait pu sommeiller , et nous aurions été attaqués et pris sans être prépa^ rés à nous défendre. Quand je fus remonté sur le pont, j'exhortai mes hommes à bien faire leur devoir, en leur disant que ces scélérats nous couperaient la gorge à tous, si nous étions pris, et je

crois fermement qu'ils l'auraient fait. Il me déclarèrent tous qu'ils vendraient leur vie aussi cher qu'ils pourraient. Nous avions vingt mousquets et autant de pistolets, tous chargés; nos canons l'étaient aussi, mais nous ne pouvions nous en servir, attendu le calme qui empêchait les manœuvres.

Enfin nous aperçûmes les barques à environ un quart de mille de notre poupe. — Que chacun de nous prépare deux mousquets, dis-je; quand la première barque sera sous notre écusson, visez bien et faites une décharge générale; prenez ensuite le second mousquet, et faites feu de même sur l'autre barque. Après cela nous ne devons plus compter que sur nos coutelas et nos pistolets, car nous n'aurons pas le temps de recharger. — Silence, maintenant.

Les barques avançaient, mais lentement et avec précaution, espérant d'autant plus nous surprendre, que nous ne faisions aucun bruit. Heureusement l'une avait un peu d'avance sur l'autre , ce qui me décida à changer quelque chose à mes dispositions. Dans l'espoir que, si nous mettions hors de combat l'équipage d'une barque, nous serions en état de résister à celui de l'autre, j'ordonnai à mes gens de tirer leurs deux coups de mousquet contre la première. Dès que je la vis à trois toises de l'éperon du schooner, je m'écriai : —

Feu! et nous tirâmes notre première volée. Nous vîmes tomber plusieurs rameurs , mais d'autres hommes prirent les rames et la barque continua à avancer.

— Monsieur Simple, s'écria Swinburne en ce moment , le schooner commence à filer , et voilà une bonne brise qui nous vient.

g'jfiTT Attention ! dis-je , visez bien ! la seconde barque arrivera dés que nous aurons tiré.

Nous attendîmes pour faire feu , que l'homme qui était sur la proue de la barque eût accroché sa gaffe au schooner ; et cette seconde décharge fit encore plus d'effet que la première. Je fus surpris que la seconde barque ne fût pas encore arrivée , mais la brise commençait à se faire sentir, et le schooner élait en marche. Cependant elle était à très peu de dislance , et elle nous aurait joints en une minute.

Cependant les Espagnols qui restaient encore dans la première barque cherchaient à monter à l'abordage, et mes hommes les repoussaient avec succès. Le vent fraîchissait , et Swinburne courut au gouvernail. Je vis alors que le schooner fendait l'eau rapidement , et que la seconde barque pouvait à peine le suivre. Je décrochai la gaffe qui attachait la première à notre navire , et elle resta en arrière, laissant deux Espagnols accro

elles au schooner , et dont il ne fut pas difficile de nous défaire.

— Hourra ! s'écria Swinburne , à présent c'est à nous de les attaquer.

Le schooner marchait alors à raison de cinq milles par heures , et le vent augmentait. Nous nous ralliâmes pendant une couple de minutes , et virant ensuite de bord , nous nous dirigeâmes sur les barques. Swinburne était toujours au gouvernail , et j'étais debout sur la proue , entouré de tous mes marins. — Un peu à tribord , Swinburne.

— L'y voilà , monsieur.

— Ferme! je vois la première barque; elle est prés de notre proue. — Bâbord maintenant. — Encore un peu plus ! — Attention , mes amis ! main basse sur tous ceux qui monteront à bord. Le schooner frappa la première barque , la brisa, et elle coula à fond avec tout son équipage. Un seul homme s'accrocha à une de nos cordes , un de mes marins la coupa , et il alla rejoindre ses compagnons. La seconde barque était à peu de dislance , l'équipage avait vu ce qui venait de se passer et il fit certainement le meilleur usage possible de ses rames pour éviter le même sort. Cependant notre proue la toucha , et au même instant elle fit eau de toutes parts 5 mais avant qu'elle coulât à fond , une partie de l'équipage eut

le temps de monter à l'abordage , et quelques-uns même arrivèrent sur le pont. Ceux-ci combattirent avec le courage du désespoir, mais ils étaient trop peu nombreux pour pouvoir nous résister. Ceux qui n'avaient pu monter sur le tillac tombèrent l'un après l'autre dans la mer , après être restés une minute ou deux accrochés aux flancs du schooner , et nous envoyâmes bientôt les autres rejoindre leurs compagnons. Un de ceux-ci qui semblait mort , et que nous levions pour le jeter par dessus le bord, m'enfonça son couteau dans le gras de la jambe gauche. Deux de mes hommes furent blessés, mais légèrement, ce qui fut très heureux ; car nous n'avions pas de chirurgien à bord , et nous ne possédions d'autre médicament qu'environ une demi-aune d'emplâtre de diachylon.

— Je ne prétends pas dire que les Espagnols n'eussent pas le droit de chercher à prendre notre schooner; mais comme nous leur avions rendu la liberté quelques heures auparavant , leur conduite nous parut une sorte de trahison ;, et ce fut pour cette raison que nous ne leur accordâmes aucun quartier.

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