CHAPITRE ILXTII
J'avais écrit à ma sœur Hélène pour lui raconter tout ce qui s'était passé, lui peindre le caractère du capitaine, et lui parler de son intimité apparente avec mon oncle. Elle m'apprit dans sa réponse, qu'elle tenait d'une vieille fille fortcommunicative, que le capitaine Hawkins était le fils naturel de mon onclC; et d'une dame dont il avait fait la connaissance lorsqu'il était à l'armée. Je vis aussitôt la vérité : que mon oncle m'avait désigné à lui comme l'objet de sa vengeance, et que le capitaine, en fils soumis et docile, n'avait rien négligé pour le satisfaire. L'état de mon père était plus déplorable que jamais; mais il y avait quelque chose de grotesque dans ses imaginations. Tantôt il se croyait un âne, se mettait à braire pendant une semaine, et lançait par-ci par-là quelques bonnes ruades à la vieille garde. Tantôt il était
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une pompe ; d'un bras il formait le conduit, et la pauvre garde ne faisait plus autre chose que tirer l'autre en tous sens, pour faire venir l'eau qui ne venait jamais. Une autre fois, il s'était mis dans la tête qu'il était en mal d'enfant, et il fallut lui administrer une forte dose de calomel, et emprunter à une voisine un enfant de six ans, pour lui faire croire qu'il était accouché. En effet, il en fut convaincu, bien que l'enfant eût déjà des culottes et une veste avec trois belles rangées de boutons. — Ah ! s'était-il écrié, c'étaient ces malheureux boutons qui me faisaient tant do mal au côté. Enfin ses folles idées se succédaient si rapidement, que ma pauvre sœur en perdait presque la tète; et puis il en résultait parfois de grandes dépenses; car il faisait venir des architectes, demandait des plans, passait des marchés , s'imaginant alors qu'il avait hérité du tilre et des biens de son frère. Comme c'était la base de sa maladie, c'était l'idée qui lui revenait le plus souvent à l'esprit. Je répondis à Hélène pour lui donner les meilleurs conseils que je pouvais. J'écrivis aussi à O'Brien; mais mon cœur se serra en songeant que la distance qui nous séparait était si grande qu'il me faudrait un an sans doute pour recevoir de ses nouvelles, et cela dans un moment où je pressentais que j'aurais bientôt moi-même besoin de ses avis.
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Nous reçûmes l'ordre de nous rendre à Porlsmouth , pour y prendre un convoi que nous devions escorter dans la Baltique, avec d'autres bâtiments. Nous levâmes l'ancre sans grand plaisir et sans grand espoir de recevoir aucune part de prise. La présence de notre capitaine suffisait pour faire un enfer de notre bord, et l'équipage était composé , à bien peu d'exceptions prés, de matelots mutins et incorrigibles. Les verges avaient fort à faire toute la journée , et je ne puis dire que ce fût à tort, bien que quelquefois un rapport du sergent fît maltraiter quelque bon diable, dont tout le tort était d'être mon protégé. Ce système de recevoir directement d'un officier subalterne des rapports qui auraient dû être transmis par moi, finit par devenir si odieux, que je résolus, à tout risque, de faire des représentations à ce sujet. L'occasion s'en présenta bientôt. — Monsieur Simple, me dit un matin le capitaine, j'apprends que vous avez fait allumer du feu dans la cuisine, hier soir, après l'heure.
- Il est vrai; mais je ne crois pas avoir excédé en cela mes pouvoirs. Permettez-moi de m'étonner que vous receviez en même temps des rapports sur mon compte. C'est moi qui, sous votre direction, suis chargé de la discipline de ce vaisseau , et c'est par moi que tous les rapports devraient vous parvenir.
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— Je commande ici, monsieur, et je fais ce qui me plaît. Quand j'aurai des officiers en qui je puisse avoir confiance , j'agirai peut-être autrement.
— Si rien dans ma conduite a pu motiver vos soupçons, je vous demanderai , monsieur, d'abord de me le dire; et ensuite de me traduire devant une cour martiale , si je ne me justifie point à vos yeux.
— Je n'aime point les cours martiales, monsieur , et ce n'est pas à un de mes subordonnés à me dicter ma conduite. Le devoir du sergent est de m'instruire de tous les manquements aux règles que j'ai établies à bord de ce vaisseau.
— D'accord, monsieur ; mais, d'après les usages du service, c'est au premier lieutenant qu'il doit faire son rapport.
— Je préfère qu'il me le fasse directement , monsieur; je suis plus sûr qu'il sera exact.
— Merci du compliment , capitaine Hawkins. Le capitaine s'éloigna sans en dire davantage ,
et l'instant d'après il descendit dans sa cabine. Aussitôt S^vinburne vint me rejoindre.
— Eh bien ! monsieur Simple, me dit-il , nous allons donc voir la Baltique.
— Oui , et ce ne sera pas la première fois que vous la verrez, Swinburne.
— Parbleu ! non. J'étais alors sur le Sa'mt-Geor-
ges, bon vieux vaisseau de quatre-vingt-dix-huit; il voguait à peu près comme une meule de foin , un mille en avant, et trois milles à la dérive. Ah! dame^ monsieur Simple, la mer n'était pas trop large pour lui, et il fallait avoir soin de se tenir à une distance respectueuse de la terre ; du reste le meilleur bâtiment du monde. A propos, monsieur Simple, vous rappelez-vous quel train vous me fîtes à la Barbade pour ne vous avoir pas averti quand les gens de l'équipage tétèrent la guenon ?
— Oui, sans doute.
— Alors, voyez-vous, je crus que ce serait mal, parcequej'étais un des leurs; mais maintenant que je suis tant soit peu officier , je dois vous prévenir que quand nous arriverons à Carlsroue , il y a là une méthode de téter la guenon, que, comme premier lieutenant, avec un capitaine aussi bizarre que le nôtre, il est assez bon que vous connaissiez. Sur le vieux Saint-Georges, nous eûmes un beau jour soixante-dix matelots ivres-morts , et le lieutenant ne put jamais découvrir comment cela s'était fait.
— De grâce , Swinburne , apprenez-moi ce grand secret.
— C'est bien mon intention, monsieur Simple. Connaissez-vous un remède souverain pour les blessures, qu'on appelle baume de Riga ? Eh bien! toutes les barques de l'endroit viendront entou-
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rer le vaisseau pour en offrir, comme elles ont entouré le vieux Saint-Georges. Ce baume est diantrement bon pour les blessures, j'en suis convaincu ; mais il n'est pas mauvais à boire, et il est fort en diable. Nous avions coutume de le prendre intérieurement, monsieur Simple, et le pauvre lieutenant ne s'en douta jamais.
— Comment ! s'enivrer avec du baume de Riga î J'avoue que je n'aurais jamais deviné celui-là. Vraiment je ne sais avec quoi ces diables de matelots ne se griseraient pas !
Le lendemain matin , nous jetions l'ancre à Spitliead. Le capitaine se rendit à terre pour prendre les ordres de l'amiral ; et, suivant l'usage, des barques arrivèrent de tous côtés, et ce fut à qui obtiendrait la permission de venir à bord pour vendre ses denrées aux gens de l'équipage. Pendant que je jetais un coup d'œil sur cette foule avide , j'entendis une voix qui s'écriait : — Oh ! monsieur Simple , avez-vous oublié vos anciens amis ? Ne reconnaissez-vous pas mislress Frotter?
Le fait est que je ne la reconnaissais pas; elle était devenue très grasse, et, quoiqu'elle fût plus âgée, elle avait un air de fraîcheur et de santé que je ne lui avais jamais vu.
— Oh ! que j'ai de choses à vous dire, monsieur Simple! ajouta-t-elle; et disant à son garçon de la suivre avec ses paniers , elle monta à
bord , comme si elle n'avait pas besoin de permission.— Mon Dieu, monsieur Simple, dit-elle tout essoufflée; comme vous voilà grand, et que vous êtes devenu un joli garçon ! Voyez donc comme cela me vieillit, moi qui vous ai vu si petit ! N'est-ce pas que vous me trouvez bien vieille et bien laide, monsieur Simple ?
— Mais je vous trouve très bian, mistress Frotter. Et votre mari, comment se porte-t-il ?
— Ah ! monsieur Simple , le pauvre M. Frotter a plié bagage. Que voulez-vous ? le pauvre cher homme, avec son goût pour les liqueurs, son amour pour moi, et sa jalousie , — car vous savez à quel point il était jaloux, monsieur Simple, il s'est usé jusqu'à la corde. Et puis c'était un si grand crève-cœur pour lui , après avoir mené un si grand train, de se voir réduit si bas! Enfin il faut bien prendre son parti. — Avez-vous besoin de quelques provisions, monsieur Simple?
— Souvenez-vous bien , mistress Frotter , que je ne souffrirai pas qu'on vende ici des liqueurs fortes.
— Mon Dieu, monsieur Simple , comment pouvez-vous penser de pareilles choses? moi qui ai toujours fréquenté la meilleure compagnie! — Voudriez-vous jeter un coup d'œil sur le journal de Porlsmouth ? — Et elle en lira un de sa poche. — Les messieurs aiment toujours à savoir les
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nouvelles; le pauvre Frotter ne sortait jamais le matin avant d'avoir lu son journal ; je parle du temps où nous menions une toute autre vie. — Avez-vous quelque chose à donner à laver, monsieur Simple, vousou quelqu'un de ces messieurs?
— Nous n'en aurions pas le temps; nous allons partir; nous escortons le convoi.
— En vérité! *' écria mistress Frotter, et courant à la grande écoutille, elle appela son garçon, et je l'entendis qui lui recommandait de ne rien vendre à crédit, à cause de l'annonce de notre départ immédiat. — Oh! c'est que, voyez-vous, me ditelle en revenant, je lui dis de mettre de côté tout ce que nous avons de meilleur pour votre table.
Mistress Frotter fit de très bonnes affaires à bord; il y avait six ans qu'elle faisait ce métier, et elle y avait amassé une petite fortune. On allait même jusqu'à dire que si un premier lieutenant avait besoin d'une cinquantaine de livres sterling, mistress Frotter était toujours prête à les lui prêter.
Le capitaine revint à bord le soir, et annonça que nous allions partir. Le lendemain, au point du jour, le signal fut donné par la frégate, et une heure après, nous voguions à pleines voiles. Notre petite escadre se composait de la frégate YAcaste, du sloop l'isis de vingt canons, du Renne de dixhuit, et de notre brick. Près de deux cents bâtiments composaient le convoi. Nous avions toutes
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les peines du monde à les faire voguer de conserve, et nous n'étions occupés qu'à faire des signaux ou à touer les bâtiments mauvais voiliers, qui restaient toujours en arrière.