CHAPITRE III
Nous n'étions en croisière que depuis huit jours, quand nous aperçûmes à la hauteur de l'île de
Saint-Thomas , un brick à peu de distance du rivage. Nous fîmes force de voiles pour le joindre, et nous n'étions qu'à un mille et demi du rivage, quand il jeta l'ancre sous la protection d'une batterie qui commença à faire feu contre nous. Mais les canons étaient à une trop grande élévation^ et les boulets passèrent entre les mâts , par-dessus nos têtes.
— J'ai une fois été témoin d'une circonstance fort remarquable , dit le capitaine Kearney. Une batterie de terre tira en même temps trois coups de canon contre une frégate à bord de laquelle je me trouvais, et les trois boulets coupèrent les bras qui attachaient les trois voiles de perroquet, et elles tombèrent en même temps toutes trois sur le choquet. Nous les fîmes relever à l'instant; mais à peine nos marins étaient-ils descendus des vergues , que trois autres boulels coupèrent de nouveau les bras, et les voiles de perroquet tombèrent encore une fois.
Pour cette fois M. Phillott ne put y tenir. — Cela est véritablement fort étrange , capitaine , dit-il; mais j'ai vu quelque chose qui l'est encore plus. J'étais sur une frégate, et nous attaquions des chaloupes canonnières danoises. Nous venions démettre la poudre dans quatre canons, et à l'instant où nos hommes en retiraient les baguettes , une chaloupe lâcha sa bordée, quatre boulels en-
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trèreiil juste dans nos canons , achevèrent ainsi de les charger, et nous n'eùnics qu'à mettre le feu àl'amorce pour les renvoyer à l'ennemi. Mais, le plus étonnant, c'est que cela se répéta trois fois (le suite.
Sur ma parole, M. Phillott , dit le capitaine ({ui examinait la batterie avec sa lunette, je crois que c'est un rêve que vous avez fait.
— Pas plus que votre histoire des trois mâts de perroquet, capitaine.
Le capitaine Kearney tenait encore la lunette en main, et, la batterie étant fort élevée, le bout de la lunette dépassait de beaucoup la hauteur de la tête. La batterie fit feu en ce moment , et le boulet la lui brisa dans la main. — Cela peut arriver une fois, dit le capitaine avec beaucoup de sang-froid; mais croyez-vous que cela arrivera trois fois de suite? Un autre boulet pourrait m'emporter la tête ou le bras; mais il ne me briserait pas une seconde lunette dans la main. — Donnez-m'en une autre, monsieur Simple. — Je crois que ce brick est un corsaire. — Qu'en pensezvous, M. O'Brien?
— Je suis entièrement de votre avis, capitaine; et je crois que pour nous entretenir la main, nous devrions nous emparer de ce navire sous le feu de cette batterie.
— Virez de bord, monsieur Phillott , dit leca-
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pilaine, mettez le navire hors de portée, et nous y réfléchirons pendant la nuit.
Cet ordre fut exécuté sur-le-champ. Il ne nous restait alors environ qu'une heure de jour; car le soleil ne se couche pas dans les Indes occidentales comme sous les latitudes septentrionales. Il descend dans toute sa gloire, entouré d'or et de rubis; mais il n'y a pas de crépuscule, et du moment qu'il est sous l'horizon, tout est ténèbres.
Dès qu'il fît noir, le capitaine tint conseil avec M. Phillotl et O'Brien, et il fut enfin décidé qu'on ferait une tentative pour s'emparer du brick. C'est une affaire très sérieuse que de couper un navire sous le feu d'une batterie; mais les corsaires faisaient essuyer tant de pertes à notre commerce dans les Indes occidentales, qu'il y avait à peine un sacrifice qu'on ne dût faire aux intérêts du pays. Cependant le capitaine Kearney, aussi prudent qu'il était brave, calculait toutes les chances, et était avare du sang des hommes placés sous ses ordres. D'abord il ne fut pas d'avis d'attaquer le brick, parce qu'il connaissait la baie dans laquelle il était à l'ancre; et quand enfin il se rendit, il voulut que l'attaque eût lieu en plein jour, quoique ses lieutenants pensassent qu'il serait plus avantageux de la faire pendant la nuit. Il convint que le risque était plus grand, mais il y trouvait des avantages qui faisaient plus que le
compenser. Le plus grand, c'était que l'équipage du brick et les artilleurs de la batterie seraient sur leurs gardes toute la nuit, et qu'ils craindraient moins d'être attaqués à la clarté du jour. Il fut donc décidé qu'on ferait , pendant la nuit , tous les préparatifs nécessaires; que les barques partiraient avant le lever du soleil , qu'elles se cacheraient derrière les rochers formant une pointe de la baie, et que l'attaque aurait lieu à midi. Il était probable qu'alors une partie de l'équipage du corsaire serait à terre, et la prise du navire en serait plus facile.
Les préparatifs d'une expédition semblableoffrent toujours une scène pleine d'intérêt à bord d'un bâtiment de guerre ; et comme la plupart de nos lecteurs n'y ont probablement jamais assisté, ils seront peut-être curieux d'en avoir la description. Les barques des vaisseaux de guerre ont ordinairement deux équipages , l'un pour le service ordinaire, qui est composé des hommes les moins utiles à la manœuvre; l'autre pour les occasions où il s'agit de combattre, et l'on y fait entrer les marins connus pour être les plus braves. Les contre-maîtres de chaque embarcation sont les hommes en qui le capitaine a le plus de confiance , et ils ont à veiller à ce que rien ne manque à Téquipement de leur barque.
On en destina quatre pour cette expédition;,
l'yole , le laiinch et les deux cutters. Toutes portaient des canons montés sur pivot. Quand on les eut mises en mer , on y descendit les canons , qu'on plaça sur la proue. On mit ensuite les caisses d'armes, qui contenaient aussi des gargousses, des cartouches et des munitions. Les boulets furent jetés au fond des chaloupes, et les rames furent garnies de linge pour qu'elles fissent moins de bruit en battant l'eau. On plaça dans chaque barque deux petits barils d'eau, et un autre de rum , pour distribuer les rations à l'équipage , dans le cas où des circonstances imprévues les retiendraient plus longtemps qu'on ne le supposait. Les hommes qui devaient les monter s'occupaient à examiner leurs armes ; les uns mettaient de nouvelles pierres à leurs pistolets; les autres aiguisaient leurs coutelas ; tous étaient affairés et joyeux; car la perspective d'une action est une source de joie pour les marins anglais, et ils sont plus portés à rire et à plaisanter en ce moment , qu'en tout autre. Les seuls qui paraissent graves et sérieux dans ces occasions, sont ceux qui doivent rester sur le navire. En un mot, on pourrait croire qu'il s'agit d'une partie de plaisir.
Le capitaine Kearney choisit les officiers qui devaient commander les barques , et il ne voulut se fier à aucun midshipman pour un service aussi difficile que dangereux ; il dit qu'il avait vu trop
souvent leur ardeur et leur témérité faire manquer une expédition. Il nomma donc pour commandants M. Phillott sur le laiinch, O'Brien sur l'yole , le maître d'équipage sur le premier cutter, et M. Chucks , le contre-maître, sur le second. M. Chucks fut enchanté d'avoir l'honneur de commander une barque, il m'engagea fortetement à y monter, et j'y consentis pour lui faire plaisir , quoique j'eusse dessein d'accompagner O'Brien.
Environ une heure avant le jour, la frégate s'avança à un mille et demi de la côte , vit partir les embarcations, et se retira ensuite, ayant soin de se tenir à une assez grande distance pour qu'on ne pût s'apercevoir que nous avions mis nos barques en mer. Nous ne fûmes pas plus d'un quart d'heure à arriver au promontoire; nous nous cachâmes derrière les rochers , et nous amarrâmes les barques.
— M. Simple, me dit Chucks à demi-voix, je ne puis dire que j'augure bien de cette expédition; je crois qu'il y aura demain plus d'une place vacante à table. Après le calme vient la tempête, et voyez comme tout est tranquille autour de nous ! — Mais il faut que j'ôte ma redingote, car le soleil est déjà bien cjiaud. — Bosseman , donnez-moi ma jaquette.
En montant dans la barque, M. Chucks avait
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mis une grosse rcdingolo pour se préserver de la rosée, et il avait jeté sa jaquette sur un canon , pour la mettre quand le soleil paraîtrait. Le bosseman la lui donna; Chucks ôta sa redingote, mais comme il allait mettre la jaquette, il vit qu'il avait pris par mégarde celle du capitaine, qui était garnie de deux petites épaulettes d'or. L'intendant du capitaine l'avait prise pour la brosser, et ayant quelque chose à faire auparavant, il l'avait placée à côté de celle du contre-maître.
— De par toute la noblesse d'Angleterre ! s'écria M. Chucks, j'ai emporté la jaquette du capitaine au lieu de la mienne. Me voilà bien loti ! Si je remets ma redingote , je me noierai dans ma sueur ; si je reste en chemise , le soleil me grillera la peau 5 et si je mets la jaquette du capitaine, c'est lui manquer de respect.
Les hommes de son équipage se mirent à rire. M. Phillott , qui était dans le launch, à côté de nous, se retourna pour voir de quoi il s'agissait. O'Bricn était assis avec lui sur les cordages d'arrière. Je me penchai vers eux , et leur racontai l'histoire.
— Par toutes les puissances célestes ! s'écria O'Brien, pourquoi M. Chucks ne mettrait-il pas la jaquette du capitaine ? cela ne la gâtera pas, — à moins qu'elle ne soit trouée par un boulet;
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mais en ce cas , personne ne le reprocherait à M. Chucks.
— Et ce serait le sujet d'une excellente histoire pour notre capitaine, ajouta M. Phillott, il aurait le plaisir de raconter comme quoi un boulet lui a percé sa jaquette par devant, et lui a tourné autour du corps sans l'effleurer, pour sortir par derrière. — Mettez la jaquette , monsieur Chucks , mettez-là ; mais songez que vous serez un point de mire pour l'ennemi.
— Et j'en courrai le risque avec plaisir , me dit Chucks à l'oreille; car ce sera une preuve qu'on me considérera comme un gentilhomme.
Tout son équipage se mit à rire tandis qu'il mettait la jaquette, et qu'il s'asseyait avec un air de dignité sur les cordages d'arrière. Un des marins continua à rire plus longtemps que M. Chucks ne le trouva convenable. — Monsieur Werber, lui dit-il, permettez-moi de vous faire observer, avec toute la délicatesse possible, qu'il n'est pas bien de rire au nez de son officier supérieur. — Vous êtes un chien d'impudent d'agir ainsi. Si nous sommes en vie tous les deux demain matin , je vous apprendrai que si l'on rit à ma barbe sur le second cutter, quand je mets la jaquette du capitaine, on n'a pas envie d'en faire autant sur le pont du Sanglier , quand j'ai en main ma canne à trois brins. Je veux être damné si je ne le fais pas
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voir plus d'étoiles que Dieu n'en a jamais créé, et si je ne te fais pas mieux sauter que tous les danseurs de France,, infernal coquin, gibier de potence!
A la fin de ce discours, M. Chucks avait élevé la voix plus haut que ne le permettait le service dont nous étions chargés. Il fut rappelé à l'ordre par le premier lieutenant, et se rassit avec cet air d'importance et d'autorité qui appartient à une paire d'épaulettes.
ISous restâmes ainsi en silence jusqu'à midi , sans que l'ennemi nous eût découverts. Un des officiers avait déjà fait plusieurs reconnaissances, et en se traînant le ventre contre terre sur les rochers. Il avait vu plusieurs barques pleines de monde partir du brick, se rendre à terre, et n'en revenir qu'avec le nombre d'hommes nécessaire pour les conduire , ce qui nous porta à espérer que nous ne trouverions pas sur le corsaire beaucoup de bras pour le défendre. A midi, M. Phillott fit voir sa montre à O'Brien pour prouver qu'il avait attendu l'heure fixée par le capitaine , et donna l'ordre du départ. Nous démarrâmes; les canons étaient chargés, et en deux minutes nous doublâmes le promontoire. Nous n'étions alors qu'à un demi-mille du bâtiment corsaire. Nous fîmes force de rames, mais nous continuâmes à garder le silence jusqu'aux premiers coups de canon de l'ennemi. Ilspartirenl d'un côté d'où nous
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ne les attendions pas, car les ennemis avaient établi pendant la nuit deux petites batteries de deux pièces de canon chacune , de chaque côté de la baie, au pied des rochers. Ils tirèrent un de ces canons chargé à mitraille, mais le coup partait de trop bas^ la mitraille entra dans l'eau à quelques toises du launch, et ne nous fit aucun mal; les deux coups suivants étaient pointés trop en arrière, et la mitraille passa derrière notre poupe. Le dernier porta, mais ne causa d'autre dommage que de briser deux rames du premier cutter.
Nous avions vu des barques partir du brick dès qu'on nous avait aperçus. Elles y avaient ramené des hommes, en étaient reparties, mais n'étaient pas encore de retour. Elles étaient alors à la même distance que nous du corsaire, et il n'avait pas été décidé laquelle de nos barques se présenterait la première à l'abordage. O'Brien proposa d'attaquer d'abord les barques ennemies, et de monter ensuite à l'abordage du côté par où elles étaient parties, attendu que nous trouverions probablement une ouverture dans les filets de bastingages, qui avaient été attachés aux taquets des vergues, et qui nous présentaient un obstacle formidable. M. Phillott adopta cetavis, et quand nous fûmes à dix toises du navire et à pareille distance des barques, il ordonna de faire feu. La caronade du launch pointa si bien qu'elle coula à fond
une des barques françaises, et nos autres canons firent tomber plusieurs de leurs hommes. Une minute après, les barques anglaises et françaises se trouvèrent bord à bord , et le combat devint très chaud et presque corps à corps. Les Français combattirent avec le plus grand courage , mais nous avions la supériorité du nombre et nous étions mieux armés. Ils firent donc une perte considérable, et quoiqu'ils eussent reçu, pendant l'action, plusieurs renforts du brick, ils virent enfin qu'une plus longue résistance ne pourrait les rendre victorieux , et ils firent force de rames pour gagner le fond de la baie.
Nous montâmes alors à l'abordage, et nous n'éprouvâmes aucune opposition, car il ne restait pas un seul homme sur le brick. Nous n'y trouvâmes qu'un grand chien, qui sauta à la gorge d'O'Brien dès qu'il monta sur le pont.
— Ne le tuez pas ! cria-t-il aux marins qui venaient à son secours , débarrassez-m'en seulement ! On se rendit maître du chien , et O'Brien l'attacha à un canon, en s' écriant : — Par toutes les puissances célestes, mon brave, vous êtes mon prisonnier !
Nous étions maîtres du bâtiment corsaire, mais il s'en fallait de beaucoup que nous fussions hors de danger; car l'endroit où nous étions était exposéau feu non seulement des deux nouvelles bat-
teries, mais de celle qui était au fond de la baie, et qui avait tiré la veille sur le Sanglier. Nous nous hâtâmes de couper le câble , et nous fîmes passer nos blessés à bord du brick. Tout cela ne fut l'affaire que de quelques minutes. Un grand nombre de Français avaient été tués, et nous n'avions que neuf blessés , sans y comprendre M. Chucks, dont les blessures paraissaient mortelles. Comme M. Phillott l'avait prédit, ses épauleltes avaient fait de lui un point de mire , et il était tombé orné de ses plumes d'emprunt.
Dès que tous les blessés eurent été placés sur le pont, — et il s'y trouvait aussi dix à douze Français, chaque équipage rentra dans sa barque, et nous commençâmes à touer le brick pour le faire sortir de la baie. Il faisait un calme plat , et quoique nos gens , transportés de joie de leur victoire, ramassent de toutes leurs forces , nous n'avancions que très lentement. Dès qu'on vit des batteries que nous étions maîtres du brick et que nous l'emmenions, elles firent un feu très vif contre nous; dès les premiers coups de canon, nous reçûmes trois boulets à fleur d'eau , et la mer commença à entrer dans le navire. J'étais à côté du pauvre Chucks, qui était étendu près de la roue du gouvernail , sans connaissance. Indépendamment de quelques autres blessures moins graves, il avait eu le corps traversé par une balle , et le
sang en coulait abondamment. Je lui serrai le corps de mon mouchoir pour en arrêter l'effusion, et ayant été chercher de l'eau^ je lui en arrosai le visage et lui en fis boire quelques gouttes. Enfin il ouvrit les yeux et me regarda.
— Est-ce vous monsieur Simple ? me dit-il ; eh bien , tout est dit pour moi ; mais je ne pouvais faire une plus belle fin — n'est-il pas vrai ?
— Que voulez-vous, dire, mon cher Chucks?
— Quoi ! nevais-je pas mourir en costume d'officier et de gentilhomme? — J'aime mieux mourir portant ces épaulettes que d'avoir à remettre l'uniforme de contre-maître. — C'est un plaisir de mourir ainsi !
Il me serra la main, etsesyeux se refermèrent. Jusqu'à ce moment nous n'avions essuyé que le feu de la batterie du fond de la baie, mais alors les deux autres ouvrirent le leur. Elles avaient pointé leurs canons contre les barques qui touaient le brick, et dés la première volée, le launch fut coulé à fond. Heureusement tout l'équipage fut sauvé. Mais comme cette barque était celle qui était attachée à la corde de loue près du brick, nous fûmes obligé de perdre quelques minutes pour dégager les autres, et en mettre une à sa place.Pendantcetemps,lefeucontinuait,et la mitraille nous incommooda beaucoup. ÎSéanmoins nos marins ne perdirent pas courage, et nous étions
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sur le point de sortir delà baie, quand nous nous aperçûmes que notre prise s'emplissait d'eau, et qu'il nous serait impossible de la louer jusqu'à la frégate. Dans de telles circonstances, M. Phillottne voulut pas risquer inutilement la vie de ses marins. Il lit détacher la corde de toue, me fit rester avec le second cutter pour reprendre nos blessés qui étaient sur le brick , et me dit de faire ensuite force de rames pour rejoindre les autres embarcations.
J'exécutai ses ordres , et pendant qu'on transportait les autres blessés sur le cutter, je m'approchai de M. Chucks. Il avait encore une fois repris connaissance; mais il ne voulut pas qu'on le touchât.
— Mon cher monsieur Simple, me dit-il , cela est inutile; je sens que je ne puis en revenir , et je préfère mourir ici. Je vous en conjure, ne me faites pas transporter. Si l'ennemi reprend possession du brick avant qu'il Coule à fond, je serai enterré avec les honneurs militaires , et dans le cas contraire, j'aurai la consolation de mourir en costume de gentilhomme. Partez le plus tôt possible, pour épargner le sang de vos hommes; mais je reste ici ; c'est décidé.
Je lui fis quelques représentations; maison ce moment je vis deux barques pleines d'hommes , qui s'avançaient vers le brick. Les ennemis s'é-
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taient aperçus que nous l'avions abandonné, et ils venaient en reprendre possession. Je n'eus donc pas le loisir de le presser beaucoup de changer de résolution, et comme il me répugnait d'employer la contrainte à l'égard d'un homme mourant, je lui serrai la main, et je le laissai comme il le désirait. 11 était temps , car les deux barques arrivaient, et elles me donnèrent même la chasse , mais quand elles virent l'yole et le premier cutter revenir sur leurs pas pour m'apporler du secours , elles renoncèrent à leur poursuite et retournèrent vers le brick.
Au total, ce fut une expédition bien conçue et bien menée. Nous ne perdîmes que M. Chucks, car tous nos autres blessés guérirent de leurs blessures. Le capitaine Kearney fut très content de notre conduite, et l'amiral n'en montra pas moins de satisfaction , quand on lui en rendit compte. Le capitaine parut pourtant sensible à la perle de sa jaquette, et il me demanda pounjuoi je ne l'avais pas retirée à M. Chuckspourla lui rapporter. Je lui répondis qu'il m'aurait paru bien dur de dépouiller un mourant, mais que d'ailleurs la jaquette était percée de plusieurs balles, et tellement imprégnée de sang qu'il n'aurait jamais pu s'en servir. — Vous auriez pu du moins prendre les épaulettes, répliqua-t-il, mais les jeunes gens ne songent jamais à rien.
J'étais du premier quart la nuit suivante, et le quartier-maître Swinburne qui n'avait pas été de l'expédition, vint me trouver, et me demanda les détails de l'affaire. — Eh bien ? me dit-il quand je les lui eus donnés, ce M. Chucks était bon contremaître, il connaissait parfaitement son métier. C'est dommage qu'il levât souvent sa canne. Nous en eûmes un semblable de tué dans la bataille du cap Saint-Yincent.
— Étiez-vous donc à cette action, Swinburne?
— Sans contredit. Je faisais partie de l'équipage du Capitaine, vaisseau de lord Nelson.
— Je serais curieux d'en entendre le récit.
— Je vous le ferai bien volontiers, monsieur Simple; et je vous dirai des choses que bien des gens ne pourraient vous dire, car je sais quelles sont les causes qui amenèrent cette affaire.
J'allai lever le loch, je le marquai sur la table, et nous étant assis sur la caisse aux signaux , Swinburne commença son récit ainsi qu'il suit:
— Il est bon que vous sachiez, M. Simple, que lorsque la flotte anglaise était dans la Méditerranée après l'évacuation de la Corse, elle n'était composée que de dix-sept vaisseaux de ligne, tandis que la flotte espagnole de Ferrol et celle de Carthagène, qui s'étaient réunies à Cadix en comptaient près de trente. Sir John Jervis avait alors le commandement de notre flotte; mais comme les
Dons ne semblaionl pas avoir envie de se faire donner un coup de peigne, quoiqu'ils fussent presque deux contre un, sir John Jervis laissa six vaisseaux de ligne à sir Hyde Parker pour surveiller ces mendiants espagnols, et alla à Lisbonne avec le reste de la flotte pour se radouber, se ravitailler et faire de l'eau. Le Portugal alors était ce qu'on appelle neutre, c'est-à-dire ne se mêlait pas de l'affaire; et il aurait fourni des bœufs et de l'eau aux Espagnols aussi bien qu'aux Anglais, si les Espagnols avaient osé venir en demander. Les Anglais et les Portugais ont toujours été de bons amis, parce que, voyez-vous, monsieur Simple, les Portugais ne peuvent vendre leur vin de Porto qu'aux Anglais, et les Anglais ne trouvent à en acheter qu'en Portugal. Si bien donc que les Portugais prêtèrent aux Anglais l'arsenal de Lisbonne, et nous y gardions tous nos approvisionnements de guerre, dont était chargé ce vieux brave-le-diable, sir Isaac Cottin. Or, il arriva qu'un commis des bureaux de sir Isaac, Portugais de naissance, et gaillard fort adroit, avait été auparavant dans les bureaux de l'ambassadeur d'Espagne. Il servait d'interprète, et sir Isaac avait beaucoup de confiance en lui.
— Mais comment avez-vous appris tout cela , Swinburne?
— J'étais contre-maître de l'yole, M. Simple;
et quand lesamiraux et les capitaines sont à causer sjur le gaillard d'arrière, ils oublient souvent que le contre-maître est au gouvernail derrière leur dos. En outre, je comparais mon loch avec celui de l'intendant de l'amiral, et il ne laissait pas que d'entendre bien des choses. Enfin on apprit à sir Isaac qu'on avait souvent vu le commis portugais faire des copies des ordres qui étaient envoyés à la flotte^ elles mettre dans sa poche : sur quoi sir Isaac alla trouver l'amiral et demanda le renvoi de cet homme. Mais l'amiral était un fin renard. — Non, non, dit-il, nous les prendrons peut-être dans leurs filets. Il demanda plume et encre, et écrivit sur-le-champ une longue lettre à sir Isaac. Il lui disaitque ses vaisseaux manquaient d'approvisionnements de toute espèce, et qu'il lui était impossible de se remettre en mer avant d'en avoir obtenu. Il demandait quand il en arriverait d'Angleterre; et il ajoutait que si la flotte espagnole sortait de Cadix^ il ne pourrait donner aucun secours à sir Ilyde Parker, qu'il avait laissé avec six vaisseaux pour surveiller les Espagnols. Sir Isaac luiréponditqu'ilattendait des approvisionnements d'Angleterre dans six semaines ou deux mois, mais qu'il était impossible qu'il en reçût plus tôt. Ces deux lettres furent remises au commis portugais pour les inscrire sur le registre ; il en fit des copies qu'il garda, et dans la même soirée, on le vit
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entrer chez l'ambassadeur d'Espagne. L'amiral sir John Jervis envoya alors un message à sir Hyde Parker, et lui ordonna de se retirer de devant Cadix, et si la flotte espagnole le poursuivait, de tâcher de l'attirer du côté du capSaint-Yincent. On surveilla ensuite l'ambassadeur d'Espagne, et deux jours après on apprit qu'il allait faire partir deux courriers, l'un pour Cadix, l'autre pour Madrid, qui est la ville où demeure le roi d'Espagne, M. Simple. On laissa passer le premier, mais on trouva moyen d'intercepter les dépêches du second, et l'on y vit qu'on avait informé l'amiral espagnol à Cadix de l'état de délabrement de la flotte anglaise. Sir John ne douta pas que les Espagnols ne voulussent profiter de cette bonne occasion pour s'emparer de six vaisseaux de ligne anglais; — plus qu'ils n'en avaient pris de toute leur vie. Il mit donc à la voile quelques jours après, rejoignit sir Hyde Parker à la hauteur du cap Saint-Vincent, rencontra la flotte espagnole, et, à coup sûr, nous les étriâmes joliment. —Ce n'est pas tout le monde qui aurait pu vous dire cela, M- Simple.
— Mais la bataille, Swinburne! parlez-moi de la bataille.
— La bataille du cap Saint-Vincent ne peut se livrer en un quart d'heure, M. Simple, et voilà notre quart qui finit. D'ailleurs j'ai le gosier sec.
et je crois que j'aurais besoin d'un bon verre de grog.
— Vous l'aurez, Swinburne, et je vous en promets un autre pour la bataille.
Nous nous séparâmes, et une heure après, je rêvais de dépêches et de courriers.
CHAPITRÏ) VI.
Je ne me rappelle aucun événement de ma vie qui m'ait fait une impression plus pénible que la perte du pauvre Chucks, le contre-maître, que je me regardai comme certain de ne jamais revoir. Cela provenait sans doute de ceque, lorsque j'entrai dans la marine, chacun me considérait comme l'idiot de ma famille, et que je ne trouvai qu'O'- Brien et Chucks qui méjugèrent et me traitèrent différemment. Ce fut leur conduite à mon égard qui me porta à m'appliquer, et qui m'encouragea à faire des efforts. O'Brien n'aimait guère la lec-
ture ; il jouait fort bien de la flûte, avait une belle voix, et il faisait de la musique son principal amusement. Mais quoiqu'il ne lût pas lui-même, il m'engagerait à lire ; il me faisait venir dans sa cabine tous les jours une couple d'heures, me mettait un livre entre les mains, et me demandait ensuite de lui rendre compte de ce que j'avais lu. Par ce moyen il s'instruisait lui-môme en m'instruisant, car il avait une excellente mémoire, et il faisait tant d'observations sur les différents sujets de mes lectures, qu'ils ne pouvaient plus s'effacer de notre souvenir.
— Ehbien! Pierre, me dit-il un matin qu'il entrait dans sa cabine pendant que j'étais occupé à lire, qu'avez-vous lu aujourd'hui ? c'est vous qui êtes le maître d'école , car j'apprends de vous quelque chose tous les jours.
— J'ai fort peu lu, ce malin, O'Brien, je pense toujours à ce pauvre Chucks.
— Et vous avez raison, Pierre. Ne vous pressez jamais d'oublier vos amis , car vous verrez avec le temps qu'ils sont bien clairsemés dans le monde.
— Croyez-vous qu'il soit mort?
— Ma foi, c'est plus que je ne saurais dire. Il n'est pas ordinaire qu'une balle qui passe à travers le corps d'un homme, soit un baume de longue vie : mais ce dont je suis bien sûr, c'est
qli'à présent que Chucks asur le dos une jaquette de capitaine, il ne mourra que s'il ne peut mieux faire.
— Oui, il avait toujours l'ambition d'être gentilhomme, ce qui était assez absurde dans un contre-maître.
— Point du tout, Pierre; mais ce qui est absurde, c'est de parler sans réfléchir. — Qui a jamais vu M. Chucks faire un acte de bassesse? — la moindre chose qui fut indigne d'un gentilhomme? Pourquoi cela? parce qu'il aspirait à l'être, et ce désir l'élevait au-dessus de sa condition.—La vanité est un maudit ânequi met la tête entre ses jambes et qui renverse son cavalier; mais la iierlé est un noble coursier , qui nous conduit la tête haute, et qui nous met en état de laisser derrière nous nos compagnons de voyage. M. Chucks avait cette fierté, et elle est toujours respectable, même dans un contre-maître. N'avez-vous pas lu l'histoire de bien des gens qui n'étaient rien en naissant et qui sont devenus de grands hommes? C'est grâce à leurs talents sans doute ; mais ces talents étaient accompagnés d' une noble fierté qui les élevait, et non d'une sotte vanité qui les aurait culbutés.
— Vous avez raison, O'Brien, j'ai parlé sottement.
— N'y pensez pas , Pierre , il n'y a que moi
qui VOUS aie entendu, ainsi cela est sans conséquence. — Ne dînez-vous pas dans la cabine aujourd'hui?
— Le capitaine m'y a invité.
— Et moi aussi. Il est d'une humeur admirable ce matin. Il vient de me raconter, sur le gaillard d'arrière, quelques histoires qui ont mis à une terrible épreuve ma politesse et mon respect. Quel dommage qu'un homme qui a de la bravoure et des talents, ait contracté une si mauvaise habitude.
— Je crois qu'elle est incurable, O'Brien. Du reste ses mensonges ne font de mal à personne; ce sont ce qu'on appelle des mensonges innocents. Je suis convaincu qu'il n'en voudrait faire aucun dont un homme bien né eut à rougir.
— Tout mensonge doit faire rougir un homme bien né, Pierre ; — quoique j'admette qu'il y a une dillérence à faire entre les mensonges , car il y en a qui sont de nécessité, comme, par exemple, quand il s'agit de se tirer de prison. Mais au total, c'est une mauvaise habitude, car les mensonges innocents ouvrent la porte aux mensonges criminels.
— Quelle est donc la cause de la querelle qui a eu lieu ce matin entre l'ofTicier des soldats de marine et M. Phillott?
— Cela ne vaut pas la peine d'en parler. L'of-
ficier de marine a la têle près du bonnet , et il s'offense quand on ne songe pas à l'offenser. M. Philiottala langue mauvaise, mais il a le cœur bon.
— C'est bien dommage!
— Oui, c'est bien dommage; car il est fort bon officier. Mais le fait est , Pierre, que les officiers subalternes sont toujours trop portés à imiter leurs officiers supérieurs, et c'est ce qui fait qu'il est important pour un jeune homme de commencer à faire voile avec un capitaine qui a reçu une bonne éducation. M. Phillott a servi très longtemps sous le capitaine Ballover, qui est connu pour avoir toujours à la bouche les termes les plus grossiers, et il a pris de lui cette mauvaise habitude.
— J'aurais cru que lorsqu'on a si souvent les oreilles blessées par de pareils propos^ ce devrait être un préservatif pour empêcher d'en tenir jamais de semblables.
— C'est le premier sentiment qu'on éprouve, mais il se passe avec le temps. L'indignation et le dégoût s'émoussent; on devient indifférent sur le choix des expressions; on oublie qu'on blesse les oreilles des autres comme on a eu d'abord les siennes blessées^ et l'on contracte une habitude qui est une honte pour celui qui en est esclave, et pour le service de la marine. Mais il est temps
de vous habiller pour le dîner, Pierre; ainsi vous ferez bien de vous en aller, et moi-même je vais me costumer suivant les us et coutumes du service de Sa Majesté, quand on est invité à dîner à la table de son capitaine.
Nous entrâmes dans la cabine à l'heure du dîner j il y eut, comme à l'ordinaire, un grand étalage de plats d'argenterie, mais qui ne contenaient guère que les rations du vaisseau. Notre croisière n'avait pourtant pas encore duré bien longtemps.
— Messieurs, nous dit le capitaine, je crois que vous n'aurez pas un grand dîner; mais nous autres marins nous ne devons pas être difficiles.— Monsieur O'Brien, prendrez-vous de la soupe à la purée de pois? — Je me rappelle une croisière pendant laquelle nous fîmes plus mauvaise chère. Nous fûmes treize semaines ayant de l'eau jusqu'aux genoux , ne pouvant allumer de feu , et obligés de manger du cochon salé cru.
— Puis-je vous demander où cela vous est arrivé, capitaine? demanda M. Phillolt.
— Certainement. C'était à la hauteur des Bermui des, et il faisait un brouillard si épais, que nous y croisâmes sept semaines sans pouvoir trouver ces îles. Nous commencions véritablement à croire qu'elles faisaient aussi une croisière.
— Je présume , monsieur, (|ue vous ne fûtes pas fâché d'avoir du feu pour faire cuire votre
58 PiEKUt: SIMPLE.
dîner, quand vous jetâtes l'ancre? dit O'Brien.
— Pardonnez-moi. Nous étions tellement habitués à avoir les jambes dans l'eau et à manger de la chair crue, que pendant quelque temps nous n'étions pas à notre aise quand nous n'avions pas pas les pieds mouillés, et que la viande cuite nous répugnait. La force de l'habitude est terrible.
— Sans doute , dit M. Phillott, en jetant sur O'Brien un regard qui faisait allusion aux histoires incroyables du capitaine Kearney.
— Sans doute, répéta O'Brien, en me lançant un coup d'œil qui me rappela les propos grossiers de M. Phillott; mais nous voyons la paille qui est dans l'œil de notre voisin, et nous ne voyons pas la poutre qui est dans le nôtre.
— J'ai connu autrefois^ reprit le capitaine^ un homme marié qui s'était accoutumé , quand il était couché, à placer la main sur la tête de sa femme, et, pour cette raison, il ne voulait pas qu'elle portât de coiffe de nuit. La pauvre femme gagna un rhume et mourut. Eh bien, le mari ne put jamais s'endormir sans avoir dans son lit une brosse à habits, sur laquelle il plaçait sa main, comme si c'eût été la tête de sa femme. — Telle est la force de l'habitude.
— Je me souviens, dit M. Phillott, d'avoir vu une fois soumettre un cadavre au galvanisme. C'était le corps d'un grand preneur de tabac, et dès
que la batterie lui fut appliquée, il leva doucement le bras, et porta les doigts à son nez, comme s'il eût pris une prise de tabac.
— Et vous avez vu cela, monsieur Phillott? s'écria le capitaine.
— Oui, monsieur.
— Avez-vous souvent raconté cette histoire ?
— Très-souvent.
—C'est que je sais qu'il y a des gens qui, à force de répéter un conte, finissent par le croire euxmêmes, .le ne dis pas cela pour vous, M. Phillott; mais je vous engage à ne pas raconter cette histoire dans une compagnie où vous ne seriez pas bien connu , car on pourrait douter de votre véracité.
— Je me suis fait une règle de civilité, capitaine, de croire tout ce que j'entends dire, et j'attends des autres la même politesse.
— Sur ma foi, il faut que vousy comptiez beaucoup pour raconter une telle histoire. Mais à propos de politesse, je vous ferai faire connaissance quelque jour avec un de mes amis, qui a été courtisan toute sa vie; il porte si loin cette vertu, que je l'ai vu en descendant de son cheval lui ôter son chapeau, et le remercier; et une autre fois, demander pardon à un chien de lui avoir marché sur la queue.
— Encore la force de l'habitude, dit O'Brien.
60 PIERRE SlMl'LE.
— Précisément. — Monsieur Simple , vous enverrai-je une tranche de petit salé ? — Je doute que lord Privilège se contentât du dîner que nous avons aujourd'hui.
— Je ne crois pas qu'il en fit son ordinaire constant , capitaine ; mais il pourrait s'en contenter pour une fois, parce qu'il aurait le mérite de la variété.
— C'est fort bien dit ; il n'y a rien de plus agréable que la variété. Les nègres de ces îles sont tellement ennuyés de toujours manger du poisson salé , qu'ils mangent de la boue pour se régaler.— Monsieur O'Brien, comme vous avez bien joué ce matin cette belle sonate de Phleyell.
— Je suis trop heureux si je ne vous ai pas écorché les oreilles , capitaine.
— Il s'en faut de beaucoup. Je suis passionné pour la musique. Ma mère était une virtuose. Je me souviensqu'une fois qu'elle jouait sur le piano un morceau qu'on appelait Y Orage , elle imita si admirablement les éclats du tonnerre, que lorsque nous voulûmes prendre le thé, la crème était tournée, et il en fut de môme de trois tonneaux de bière qui étaient dans la cave.
M. Phillott ne put résister à ce dernier trait ; il partit d'un grand éclat de rire, et comme il portait en ce moment un verre de vin à sa bouche , il le répandit sur la table. — Pardon , capitaine,
PIERRE SIMPLE. Cl
dit-il ; mais réellement voilà un talent qui était terriblement coûteux. Me permetlrez-vous de vous faire une question ? Comme il ne peut y avoir de tonnerre sans éclair , quelqu'un a-t-il été tué en même temps par le fluide électrique du piano ?
— Non, monsieur, répondit le capitaine d'un ton courroucé ; mais l'exécution de ce morceau nous électrisa tous, ce qui peut répondre à votre question. — Mais vous avez perdu votre verre de vin^, monsieur Phillott, permettez-moi de le remplir.
— Avec grand plaisir, répondit le premier lieutenant , qui s'aperçut qu'il avait été un peu trop loin.
— Eh bien! messieurs, dit le capitaine , nous serons bientôt dans une terre promise. Dans une quinzaine de jours, nous (inirons notre croisière, et nous irons rejoindre l'amiral à la Jamaïque. Je vais ce soir préparer le compte que j'ai à lui rendre de notre expédition contre la Sylvie; — c'était le nom du brick corsaire^— et je suis charmé d'avoir à dire que je regarderai comme un devoir de faire une mention honorable de tous ceux qui sont ici en ce moment.
A cette déclaration flatteuse, le premier lieutenant, O'Brien et moi, nous inclinâmes la tête en signe de remerciement. Quant à moi, j'étais enchanté. L'idée que mon nom serait imprimé dans
la Gazette officielle de Londres, et que mon père et ma mère seraient transportés dejoieen l'y voyant, me rendit les joues écarlates.
— Cousin Simple, me dit le capitaine, il ne faut pas rougir pour cela ; je ne ferai que vous rendre justice, et vous en êtes redevable à M. Phillott, qui m'a rendu compte de votre conduite.
On servit le café, et je ne fus pas fâché quand il me fut possible de quitter la cabine, afin de me trouver seul, et de chercher à calmer l'agitation de mon esprit. Je nageai dans une mer de bonheur. Je n'en dis rien à mes camarades, de peur d'exciter leur envie et leur jalousie ; et quand O'Brien me conseilla le lendemain de garderie silence sur ce point, je m'applaudis d'avoir suivi d'avance l'avis qu'il me donnait.
CHAPIXKC: T.
Deux nuits après , j'avais le quart de minuit , et je sommai Swinburne de tenir la parole qu'il
m'avait donnée de me faire le récit de la bataille du cap Saint- Vincent.
— Volontiers, monsieur Simple^ me dit-il ; mais vous savez que le coup ne peut partir que quand la pièce est amorcée.
— Je vous entendS;, lui dis-je, et je lui fis donner un verre de grog. Quand il l'eut bu, il commença :
— Eh bien ! monsieur Simple, le vieux Jervis , comme je vous l'ai déjà dit , partit avec toute sa flotte pour le cap St-Vincent. Chemin taisant , nous perdîmes un vaisseau et même un vaisseau à lro'isi^onts,\e Saint-Georges, qui toucha, et qu'il fallut renvoyer à Lisbonne. Mais nousfûmesjoints ensuite par cinq autres vaisseaux de ligne qui arrivaient d'Angleterre, ce qui porta notre nombre à quinze. Nous fûmes sur le point d'en perdre un autre ; car le CuUodenei\e Co/ossevinrenten contact, et le Culloden souftrit considérablement du choc. Mais Troubridge, qui le commandait, n'était pas homme à demander à aller se radouber, quand il y avait une chance de rencontrer l'ennemi. Il répara sesavariesaussi bien qu'il leput, et dèsle lendemain, il annonça qu'il était prêt pour le combat. Quant
à lui , il l'était toujours , personne n'en pouvait ' douter ; mais son navire, c'était autre chose. Quoi qu'il en soit, il savait le manœuvrer, et il en tirait toujours bon parti. Je crois que ce fut le lende-
main que Cockburne arriva sur la Minerve , amenant Nelson avec lui, et nous apportant la nouvelle que les Dons lui avaient donné la chasse , et que toute la flotte espagnole était à notre poursuite. Vous pouvez bien juger, monsieur Simple, que nous ne fûmes pas peu joyeux h bord du Capitaine, quand Nelson en prit le commandement; car nous étions sûrs que s'il y avait une action avec les Espagnols, notre vaisseau y figurerait, ce qui ne manqua pas d'arriver. C'était dans la matinée du 13, et le vieux Jervis fit le signal de se préparer au combat. Je n'oublierai jamais cette nuit. Nous entendions de temps en temps dans le lointain les coups de canon de signal de la flotte espagnole, que nous avions sous le vent , et vous pouvez vous figurer comme nous ouvrions les oreilles à chaque coup pour chercher à juger où ils étaient et à quelle dislance de nous. J'étais du quart de minuit, et j'étais chargé du soin des signaux, de sorte que je n'avais pas eu le temps de calfater mon estomac, si j'en avais eu envie; mais je n'y songeais pas. Quand mon quart fut fini, je ne pus aller me mettre dans mon hamac , car il me fallut faire encore celui d'après. Quant à Nelson, il ne fit que se promener sur le gaillard d'arrière , comme s'il eût eu une fièvre chaude. Au point du jour, le temps était couvert, et il faisait un gros brouillard, de sorte que nous ne pûmes
apercevoir l'ennemi. Maisenviron une heure après, le CuUoden , qui s'il avait eu le nez cassé, avait conservé l'usage de ses yeux, signala qu'une parlie de la flotte espagnole était en vue. L'amiral répéta le signal de se préparer à l'action : mais tout était prêt; les cloisons abattues, les entourages levés, les canons chargés, les vergues élinguées, des boulets sur les ponts, et des hommes bien disposés ; que fallait-il de plus , monsieur Simple? Enfin le brouillard se dissipa, et ce fut comme quand on lève le rideau sur le théâtre de Porstmoulh ; nous découvrîmes toute la flotte espagnole. — Combien sont-ils , S\vinburne ? demanda Nelson , voyant que je les comptais. — Vingt-six voiles, monsieur, répondis-je. Nelson se promena sur le gaillard d'arrière en long et en large, se frottant les mains et riant dans sa barbe. Il demanda ensuite sa lunette, et alla sur le passeavant avec le capitaine Miller, en me recommandant de faire bien attention aux signaux de l'amiral. Or, vous voyez, monsieur Simple, vingt-six contre quinze, cela fait une grande ditférence sur le papier ; mais nous n'y pensions pas, parce que nous savions qu'il y en avait un autre entre les deux flottes. Nous avions quinze vaisseaux de ligne rangés en aussi bon ordre que des pommes dans une tarte, et il ne s'y trouvait pas un homme qui ne mourût d'envie de donner un coup de pei-
CO PIKRRK SIMPLE.
gneaux Espagnols. Au contraire leurs vaisseaux étaient placés comme au hasard, — double ligne par ici 5 — point de ligne par là, — et un grand intervalle au milieu. Ce fut vers cet endroit que nous avançâmes à toutes voiles, parce qu'étant au milieu d'eux, nous avions l'avantage de pouvoir tirer nos deuxbordéesà la fois, ce qui n'est pas plus difficile que d'en tirer une, et ce qui abrège la besogne.
ji'Ce fut Troubridge qui ouvrit le bal, en faisant danser une demi-douzaine d'Espagnols, — Pan — pan — pan — pan ! — Oh ! M. Simple, quel beau spectacle que de voir les premiers coups de feu qui doivent amener une action générale ! — Ce Troubridge est un heureux chien ! s'écria Nelson en frappant du pied avec impatience. Tous nos vaisseaux furent bientôt de la partie, et le vieux sir John brisa les fenêtres de la cabine de l'amiral espagnol par une si bonne bordée, que le Don se promena comme si le diable lui eût donné un coup de pied dans le derrière. La bordée de la Victoire avait fait dans sa poupe une ouverture suffisante pour qu'un charriot pût y passer. Pendant tout ce temps nous n'avions pas encore brûlé une amorce à bord du Capitaine, nous avancions le plus vite que nous pouvions vers un endroit où plusieurs vaisseaux espagnols étaient comme en tas; il y avait de quoi choisir, et Nelson fit comme
les enfants qui ont soin de choisir la plus grosse pomme du plat; il ordonna qu'on mît son vaisseau bord à bord avec un bâtiment à quatre ponts, nommé la Sautissima-J'rinidad . Nous eûmes à passer devant quelques aboyeurs dont un homme raisonnable se serait conienié, le don Joseph, leSalvador-del-Mondo, le Saint-Nicolas ; mais non, il ne fallait à Nelson rien de moins que le vaisseau à quatre ponts, de sorte que nous passâmes en avant de cinq ou six autres, et dès que nous fûmes bord à bord : — Feu ! s'écria Nelson. La bordée partit, et le vieux Capitaine trembla de cette décharge comme s'il eût été ivre. Je voudrais que vous eussiez vu comme nous criblâmes cette Ste-Trinité. Plusieurs de ses sabords n'en faisaient plus qu'un, et le sang coulait par tous ses dalots. Ce n'est pas qu'elle ne nous rendît presque bordée pour bordée. Nous eûmes bien des camarades à jeter à la mer, et un plus grand nombre encore acquirent des droits à l'hôpital de Greenwich.
— Eh bien ! ce feu dura environ une demiheure , et nos canons étaient devenus si chauds qu'ils sautaient en l'air à chaque bordée , arrachant leurschevilles et brisant leursacculs. Comme si un vaisseau à quatre ponts n'avait pas été assez pour un bâtiment qui n'en avait que deux , deux autres navires espagnols vinrent se mettre de la partie et nous lâcher des bordées ; mais
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Troubridge, sur le CuUoden , vint se placer enlre eux et nous, et leur donna tant de fil à retordre qu'ils secouèrent les oreilles et passèrent en arrière de notre poupe; mais ce fut pour tomber de la poêle à frire dans le feu, car ils rencontrèrent l'Orient, le Prince Georges, et une couple d'autres vaisseaux qui ne les ménagèrent pas davantage. Cela nous donna quelques minutes pour reprendre haleine, laisser refroidir nos canons, réparer nos avaries , et balayer le sang qui couvrait les ponts. Mais nous perdîmes la Santissima-Trinidad^ car nous ne pûmes jamais nous en rapprocher.
— Quels noms singuliers les Espagnols donnent à leurs vaisseaux, Swinburne !
— Sans doute. Par exemple pourquoi donner le nom de la sainte Trinité à un vaisseau à quatre ponts? Il n'y a que trois personnes dans la Trinité , le père, le fils, et le Saint-Esprit. Mais Bill Saunders m'a dit (jue le quatrième pont était en l'honneur du pape. Quoi qu'il en soit, monsieur Simple, comme j'étais cliargé des signaux, j'étais perché sur le haut de la poupe , et j'avais à donner avis de tout ce que je voyais; à coup sûr ce n'était pas grand' chose, tant la fumée était épaisse: mais quant aux signaux de l'amiral, je n'y faisais pas grande attention, parce que je savais que Nelson ne m'en aurait pas su très bon gré , attendu qu'il détestait les signaux au milieu d'une action.
Mais je vous dirai ce que je vis du reste de la flotte pendant que nous réparions nos avaries. Dès que le vieux Jervis eut donné son affaire à l'amiral espagnol, il pinça le vent de bâbord , et suivi de quatre à cinq autres vaisseaux, il doubla la ligne espagnole, et, ayant joint l'Excellent, commandé par Collinwood, il se jeta à travers la ligne. L'Excellent marchait en tête; il donna le premier coup de peigne au Salvador del Mondo , laissa deux autres vaisseaux achever sa toilette, et attaqua un bâtiment à deux ponts qu'il ne larda pas à amener. J'ai oublié son nom. Dès que Victoire fut bord à bord avec le Salvador del Mondo, celuici baissa pavillon , et ce n'était pas sans de bonnes raisons.
Alors, monsieur Simple, le Capitaine se remit de la partie. Nous attaquâmes San-iSicolas , vaisseau de quatre-vingts canons, et tandis que nous lui taillions des croupières, CoUingwood arriva sur l'Excellent. Le San-ISicolas, voyant que la bordée de l'Excellent l'enverrait à tous les diables, mit sa barre au vent pour éviter d'être enfilé ; mais en faisant cette manœuvre, il vint en contact avec le San-Josef , vaisseau espagnol à trois ponts, et en un instant nous fûmes accrochés tous trois ensemble, à ne pouvoir nous séparer, les vergues d'un navire perçant les voiles de l'autre. — A l'abordage ! s'écria Nelson en brandissant son
sabre. Au même instant, nous saisîmes nos piques, nos coutelas, nos pistolets; nous montâmes sur le San-JSicolas ; nous renversâmes tout devant nous, et en quelques minutes tout ce qui restait de ces mendiants d'Espagnols fut enfermé à fond de cale. J'étais sur le premier pont quand j'entendis le capitaine Miller crier : — Tout le monde sur le second pont ! nous y montâmes sur-lechamp: et de quoi croyez-vous qu'il s'agissait, monsieur Simple ? Nelson ne se contentait pas d'être maître du San-Nicolas, il lui fallait encorde San-Josef. Nous montâmes une seconde fois à l'abordage; il y eut quelque résistance sur le gaillard d'arrière; mais en moins de cinq minutes, nous étions en possession des deux plus beaux navires de toute la marine espagnole. — Que ditesvous de cela, monsieur Simple?
— Que j'aurais voulu y être, S winburne.
— Je le crois bien, monsieur Simple, et il n'y avait pas un seul homme de la flotte qui ne désirât avoir été à bord du Capitaine.
— Mais que devint la Santissima-Trinidad?
— Sur ma parole, elle se conduisit mieux d'un pont que tous les autres navires. Elle résista longtemps à quatre de nos vaisseaux qui la serraient de près, et (|uand elle baissa pavillon, elle le fit sans déshonneur, car elle était complètement désemparée. Mais une division de onze vaisseaux espa-
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gnols vint à son secours, l'entoura et parvint à l'emmener. Nos vaisseaux avaient été trop maltraités pour commencer une nouvelle action, et l'amiral fit le signal de s'assurer des prises. La flotte espagnole fit alors ce qu'elle aurait dû faire plus tôt, et nous ne perdîmes pas de temps pour en faire autant. Mais nous en avions assez les uns et les autres.
— Et pensez-vous, Swinburne, que les Espagnols se soient bien comportés?
— Parfaitement, monsieur Simple, et ils auraient encore mieux combattu s'ils avaient su s'y prendre. Les Dons ne manquent pas de courage, mais ils ne savent pas se soutenir les uns les autres. Ceux de leurs vaisseaux qui furent pris tinrent bon aussi longtemps qu'ils le purent, mais les autres n'étaient pas où ils auraient dû être. S'ils avaient été rangés en bon ordre et qu'ils se fussent bien entendus, il n'aurait pas été facile à quinze vaisseaux de remporter la victoire sur vingtsix.
— Et comment vous séparàtes-vous ?
— Le lendemain matin, les Espagnols avaient le vent sur nous, et par conséquent ils pouvaient nous forcer au combat. D'abord ilseurent l'air d'en avoir envie, car ils arrivèrent sur nous, sur quoi nous serrâmes le vent pour leur faire voir que nous étions prêts à recevoir leur visite, mais ils y
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pensèrent à deux fois, et ils virèrent de bord. Ainsi, comme ils ne voulaient pas combattre, et que nous avions de bonnes raisons pour ne pas nous en soucier beaucoup, nous nous en allâmes chacun de notre côté, et le lendemain nous jetâmes l'ancre dans la baie des Loges, avec nos quatre prises. A présent, monsieur Simple, vous savez toute l'histoire, et j'ai le gosier doublement sec.
— Eh bien, Swinburne, voilà le quart qui finit et je vais vous faire donner un verre de grog.