‹ Pierre SimpleChapitre 5 sur 25 · CHAPITRE TI · texte numérisé non relu

CHAPITRE TI

Nous continuâmesà croiser pendant quinze jours, etalors nous nous rendîmes à la Jamaïque, où nous trouvâmes l'amiral à l'ancre à Port-Royal. Mais on nous fit signal de rester sous voiles, et le capitaine Kearney ayant été rendre ses devoirs à l'amiral, reçut ordre de porter des dépêches à Halifax. Les barques des navires de l'amiral nous apportèrent

de l'eau et des provisions, et, à notre grand désappointement, au lieu de pouvoir nous amuser quelque temps à terre, nous nous remîmes en mer. Le fait est qu'il était arrivé d'Angleterre l'ordre d'envoyer sur-le-champ à l'amiral, qui était à Halifax, une frégate qui resterait à sa disposition. J'eus pourtant la satisfaction de savoir que le capitaine Kearney n'avait pas fait un mensonge en me disant qu'il parlerait de moi dans sa dépêche; car un commis de l'amiral me la fil voir. Il ne se passa rien de remarquable pendant la traversée, si ce n'est que le capitaine Kearney tomba malade , et ne put presque jamais sortir de sa cabine. Nous jetâmes l'ancre en octobre, dans le havre d'Halifax. L'amirauté, prévoyant que nous y serions envoyés, y avait fait passer nos lettres. Il n'y en avait aucune pour moi; mais O'Brien en trouva une du père Mac-Grath, et elle contenait ce qui suit :

« Mon cher fils,

» Et vous êtes un bon fils, c'est la vérité ; sans quoi du diable si je vous donnerais ce nom. Vous avez rendu votre famille heureuse et tranquille. On ne se bat plus maintenant à qui aura les pommes de terre, par la raison toute simple qu'il y en a assez pour tout le monde, et pour les cochons par dessus le marché. Votre père, votre mère.

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votre frère et vos trois sœurs vous envoient leurs compliments et leurs bénédictions. Vous pouvez y joindre la mienne, Térence, et vous savez qu'elle vaut seule toutes les autres. Je fais tous les jours une prière pour votre âme, mais que cela ne vous empêche pas de dire de temps en temps un pater et un ave, afin que saint Pierre, quand il vous ouvrira la porte du ciel, n'ait pas à vous jeter à la tête que vous n'y êtes reçu qu'à l'aide des prières des autres, comme cela arrive aux rois et aux empereurs, qui n'y entrent jamais que de cette manière.

» J'ai reçu votre lettre datée de Plymouth. Le facteur la laissa tomber près de la porte , et un cochon s'en empara ; mais je courus après lui, et l'intelligente créature la laissa tomber , sachant que je la lirais mieux que lui. Quand j'en eus bien digéré le contenu, je me mis à table pour dîner, et prenant alors mon gros bâton , je me mis en marche pour Ballycleuch.

« Vous savez, Térence, — ou si vous l'avez oublié, je vous le rappelle, — qu'il y a, à Ballycleuch, une jeune femme qui a la tête un peu légère , et qui vend du poleen (1). Elle se dit veuve d'un caporal O'Rourke , qui a été tué ou qui est mort

(i) Nom qu'on donne au wiskey dislillé en France.

fNofeduirad.J

je ne sais ni quand, ni comment , ce qui m'importe peu ; mais je cloute que jamais prêtre ait donné sa bénédiction à ce mariage , quoiqu'elle jure qu'il a été célébré sur le roc de Gibraltar , qui peut être un roc fort escarpé, par ce que j'en sais, mais qui n'est pas le roc du salut , comme les sept sacrements dont le mariage fait partie. Cette mistress O'Rourke est un peu trop portée à lâcher des quolibets sur les prêtres, et si ce n'était qu'elle adoucit l'impertinence de ses remarques par un verre ou deux de véritable poteen , je l'aurais déjà excommuniée corps et âme. C'est une belle femme, et ma conscience me reprocherait d'envoyer une belle femme au diable; mais si elle ne se corrige pas, quand elle sera vieille et laide, elle ne m'échappera pas. Or, cette mistress O'Rourke connaît tout le monde dans les environs, et sait tout ce qui s'y passe, et elle a une langue qui n'a jamais eu un moment de repos depuis qu'elle peut remuer.

» — Bonjour, mistress O'Rourke, lui dis-je en arrivant.

») — Bonjour , père Mac-Grath , me dit-elle en souriant. Venez-vous confesser quelque jolie fille qui ne vous dira que la moitié de ses péchés, ou venez-vous seulement boire un verre de poteen et causer un instant avec moi ?

» — Je suis tout prêt à confesser une jolie fille

et même une jolie femme comme voas, mislress O'Rourke; mais en attendant, je prendrai volontiers un verre de poleen pour me rincer la bouche, et me tenir les dents nettes; et, comme vous le dites, nous pourrons causer un instant.

«Elle me servit un verre de poteen ; je bus à sa santé , et je lui dis : Ainsi donc , mistress O'Rourke, il est arrivé un étranger dans vos environs ?

» — Il y a longtemps que je le sais, me dit-elle.

» —Mais quel peut être le dessein de cet homme en venant s'établir ici tout seul?

» — Tout seul ! H a une femme et deux enfans , et un troisième qui ne tardera pas à arriver, avec la grâce de Dieu !

» — On m'a dit que c'est un Écossais, et que personne n'entend son jargon.

» — Quel sot conte! C'est un Anglais, et il parle fort bien.

» — On m'avait dit aussi que les deux garçons dont vous parlez ne sont pas ses enfants.

» — Vous êtes joliment informé ,. père Mac- Grath ! Ces enfanis sont bien à lui' mais ce sont deux filles. Il paraît qu'il faut que vous veniez à Ballycleuch pour apprendre les nouvelles.

» — \ous avez raison, mislress O'Rourke; et qui les sait aussi bien que vous? — Faites attention , Térence, que je lui disais tout le contraire

de ce que votre lettre m'avait appris; car souvenez-vous toujours , mon fils , que lorsque vous voudrez tirer un secret d'une femme, vous y réussirez mieux par la contradiction que par la flatterie. — Mais n'est-ce pas une honte , mistress O'Rourke, conlinuai-je , qu'un homme riche ait amené d'Angleterre un tas de servantes et de valets fainéants, tandis qu'il y a dans notre pays tant de gens qui ont besoin d'occupation?

» — Vous vous trompez encore , père Mac- Grath ; il n'a amené d'Angleterre ni un valet ni une servante. Il les a pris tous dans ce pays. C'est Ella Flanagan qui est femme de chambre; il a pris Térence Driscol pour laquais , et Moggy Cala pour cuisinière. Et c'est la jolie Marie Sullivan qui a été prise pour avoir soin de l'enfant qui est attendu.

» — Quoi! Marie Sullivan qui a été mariée il y a trois mois, et qui est sur le point d'accoucher?

» — Elle-même. Elle mettra son enfant en nourrice et nourrira le petit Anglais; car la dame est trop grande dame pour donner à téter à un enfant.

» — Mais si Marie Sullivan n'accouchait qu'après la dame, comment cela s'arrangerait-il?

» — Oh ! il n'y a pas de danger. Marie assure qu'elle accouchera huit jours avant la dame.

»— Mais vous qui êtes une femme sensée, mistress O'Rourke, ne voyez vous pas qu'une jeune

femme qui a commis une telle faute d'arithmétique, en accouchant trois mois après son mariage, peut faire une autre méprise sur l'époque de son accouchement ?

» — Non, non, père Mac-Grath, Marie tiendra sa parole. Plutôt que de désappointer sa maîtresse et de perdre une bonne place , elle se laisserait dégringoler du haut en bas de l'escalier, et cela accélérerait l'accouchement.

» — Voilà ce que j'appelle une bonne servante, et une femme qui mérite de gagner ses gages. — Eh bien! mistress O'Rourkc, donnez-moi encore un verre de poteen, et je vous ferai mes adieux, à moins que vous ne vouliez vous confesser.

» — Non, père Mac Grath, non ; ce ne sera pas encore pour aujourd'hui.

» —Vous voyez, mon fils, que je tirai ainsi de mistress O'Rourke tous les renseignements dont j'avais besoin, et il ne me fut pas difficile de savoir ensuite où demeurait cette famille anglaise. Je retournai àBaIlyhinch,etquelquesjoursaprésj'appris qu'il s'était passé quelque chose à Ballycleuch. Je partis sur-le-champ, et j'allai tout droit frapper à la porte des Anglais ; car vous savez qu'en ce pays les prêtres sont toujours bien reçus aux naissances , aux mariages et aux enterrements. Mais qui croyez-vous qui m'ouvrit la porte? Le plus grand brigand de prêtre de toute l'Irlande;

le père O'Tool. N'a-t-il pas volé un cheval? S'il n'a pas eu la corde autour du cou, c'est parce qu'il était prêtre. Et combien déjeunes filles a-t-ilfait retomber dans le péché , après leur avoir donné l'absolution ? — Que désirez-vous, père Mac Grath? me demanda-t-il.

>• — Je viens seulement savoir comment tout va

» — Si ce n'est que cela, je vous dirai que tout y va bien. Mais n'étes-vous pas honteux, père Mac Grath, devenir ainsi sur mes brisées? Vous devez savoir que je suis le confesseur de toute la famille.

» — Cela peut être. — Et pouvez-vous me dire de quoi la dame est accouchée?

» — Certainement. — D'un enfant.

» — En vérité! Grand merci de votre information.—Et qui Marie Sullivan a-t-elle mis au monde ?

» — Un enfant aussi. Et à présent que vous savez tout, bonsoir père Mac Grath. Et à ces mots , la brute m'a fermé la porte au nez.

» — Voleur de cheval ! m'écriai-je. Mais il ne m'entendit pas, c'est dommage.

» — Vous voyez à présent, mon cher fils , que si je n'ai pas appris tout ce que je désirais savoir, j'ai du moins découvert bien des choses. Je prouverai au père O'Tool qu'il n'est pas en état

de lutter contre moi. Mais je dois réserver pour une autre lettre ce que Redécouvrirai par la suite, vu qu'il ne m'est pas possible de vous le dire dans celle-ci.

» La récolte des pommes de terre promet d'être bonne; mais les habits ne poussent pas sur les arbres en Irlande; et s'il arrivait quelque argent provenant des parts de prises, cela contribuerait à rendre plus respectable l'extérieur de la famille. Moi-même, ma soutane commence à être râpée. Ce n'est pas que je m'en soucie beaucoup ; mais le père O'Tool, ce brigand, en avait une toute neuve. Je ne crois pas qu'il l'ait gagnée par des voies aussi honnêtes que j'ai gagné la mienne; mais, dans tous les cas, une soutane neuve vaut mieux qu'une vieille. — C'est tout ce qu'a à vous dire, pour le présent, votre ami et confesseur,

» Urtagh Mac Grath. »

— Eh bien, Pierre, me dit O'Brien après que j'eus lu cette lettre, vous voyez à présent que je n'avais pas tort de supposer que c'était dans de mauvaises vues que votre oncle était allé en Irlande. A-t-il eu un garçon ou une fille? c'est ce qu'on ne peut savoir à présent; et si un échange d'enfants est nécessaire , il a eu lieu, c'est une chose sûre. Mais j'écrirai de nouveau au père Mac Grath, et j'insisterai pour qu'il tache de dé-

couvrir la vérité. — Avez-vous reçu des nouvelles de votre père ?

— Non; et j'en suis fâché, car il n'aurait pas manqué de me parler de cette affaire.

— Eh bien ! n'y songez pas; cela ne servirait à rien. Quand nous serons en Angleterre , nous ferons ce que nous pourrons. En attendant , fiezvous au père Mac Grath. levais lui écrire pendant que j'ai la tête pleine de ce sujet.

O'Brien fit sa lettre , et nous n'en parlâmes plus.

CHAPIXRR TH.

Le capitaine, en arrivant à Halifax, fit ce qu'il faisait toujours toutes les fois qu'il entrait dans un port, il se rendait à terre et allait loger chez un ami, chez une connaissance, chez le premier individu qui lui offrait la table et le lit. Il y établissait son quartier-général, et ne le quittait que pour II. 6.

remettre à la voile, à moins qu'il ne reçut (|iielq ne invitation qui lui parût préférable. Cette conduite excède l'idéequ'onsefait en Angleterre des droits (le l'hospitalité; mais, dans les colonies , la société est peu nombreuse , et la nouveauté est un besoin. Par conséquent un homme aussi agréable que le capitaine Kearney était toujours bien accueilli , et il pouvait rester chez ses hôtes aussi longtemps que bon lui semblait.

Tous les marins s'accordent à dire qu'Halifax est un des ports les plus délicieux où un navire puisse jeter l'ancre. Chacun y est hospitalier, enjoué, et disposé à amuser les autres et à s'amuser soi-même. Par la même raison, ce n'est pas le port où il convient d'envoyer un vaisseau qu'il faut radouber à la hâte , à moins que l'amiral n'y soit pour surveiller les travaux journaliers, et qu'il ne s'y trouve un commissaire actif pour accélérer les opérations des chantiers. L'amiral y était quand nous arrivâmes, et nous n'y serions pas restés longtemps sans la maladie du capitaine Kearney. Mais le docteur ayant déclaré qu'il ne pouvait se mettre en mer dans la situation présente, une autre frégate fut chargée de la croisière qui nous était destinée, et nous restâmes dans le port. Nous nous en consolâmes assez aisément. Si nous n'avions pas de parts de prises à espérer, nous passions le temps gahnent, et c'était une consolation.

-Nous étions à Halifax depuis environ trois semaines , quand la maladie du capitaine devint beaucoup plus inquiétante. A proprement parler, ce n'était pas une maladie, c'était un dépérissement. Il avait servi très longtemps dans des climats chauds, et sa constitution en avait souffert. On lui avait bien souvent conseillé de prendre sa pension de retraite^ mais il n'avait jamais voulu y consentir. Quelques jours après il se trouva si mal, qu'il céda aux sollicitations des officiers de santé, et consentit à se laisser transporter dans l'hôpital, où il recevrait plus facilement que dans une maison particulière les soins et les secours que sa position exigeait. Au bout de quelques jours il me fit venir, et il me témoigna le désir que je restasse près de lui. — Vous êtes mon cousin , me dit-il, et vous savez que, lorsqu'on est malade, on aime à avoir ses parents près de soi. Faites donc apporter vos effets à terre. Le docteur m'a promis de vous donner une jolie petite chambre, et nous pourrons passer les journées ensemble jusqu'à ma guérison. Je n'avais pas d'objections à faire à cette proposition; il avait toujours eu toutes sortes de bontés pour moi, et je regardais comme un devoir de faire tout ce qui pouvait lui être agréable. Je dois dire que je n'eus pas de grands efforts à faire pour l'amuser , car c'était lui qui m'amusait. Cependant je ne pus

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m'empêcher de regretter qu'un homme qui était dans une situation si dangereuse^ — car les médecins avaient déclaré qu'il ne pouvait guérir sans un miracle, — persistât à n'ouvrir la bouche que pour débiter des mensonges. Mais c'était, je crois, un défaut inné en lui , et, comme me l'avait dit Swinburne, quand il lui arrivait de dire la vérité c'était par méprise,

— Pierre, me dit-il un jour, il y a un grand courant d'air. Fermez la porte et mettez du charbon sur le feu.

— La cheminée ne tire pas, monsieur, et vous serez incommodé par la fumée si la porte n'est pas entr'ouverte.

— Il est inconcevable qu'on entende si mal la construction des cheminées. Quand j'eus fait bâtir mon château de Walcot Abbey, il n'y avait pas une seule cheminée qui tirât. Je fis venir l'architecte, et je lui fis des reproches j mais il ne put y remédier, et je fus obligé de l'entreprendre moi-même.

— Et vous avez réussi, monsieur ?

— Si j'ai réussi ? — Je le crois, La première fois que j'allumai du feu j'ouvris la porte, et le courant d'air fut si violent que mon fils William, enfant de trois ans, (|ui s'y trouvait exposé, fut enlevé tout à coup, et il aurait passé par la che-

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minée si je ne l'eusse retenu par son fourreau^ qui avait déjà pris feu.

— Ce courant d'air ressemblait à un ouragan.

— C'est peut-être dire un peu trop; mais cela prouve ce qu'on peut faire quand on a quelques connaissances en physique. — Nous n'avons pas d'ouragans en Angleterre, cousin Simple; mais quand j'étais à Walcot Abbey, je vis une fois un tourbillon qui produisit des effets bien étranges. Il enleva d'abord quatre meules de foin qu'il fit monter à perte de vue , et dont on ne sut jamais ce que devint plus de la moitié; il tortilla le morceau de fer scellé en pierre en face de la porte pour soutenir un réverbère ; enlin il enleva à deux cents pas derrière le château une truie et toute sa portée, les fit passer par dessus le toit, et les déposa sains et saufssur la pelouse devant la façade; il n'y eut que la truie qui eut une épaule démise.

— En vérité !

— Oui. Mais il me reste un fait étrange à vous conter. 11 se trouvait beaucoup de rats dans les meules de foin , et nécessairement ils furent enlevés avec ce qui leur servait d'habitation. D'après les lois de la gravitation^, ils tombèrent avant le foin. J'avais avec moi mon chien, que vous pouvez appeler lévrier ou basset, comme il vous plaira. Il tua le premier (pii tomba près de lui, et il y avait de quoi mourir de rire à le voir le nez en

l'air pour attendre les autres qui tombaient tour à tour.

— Pourquoi dites-vous, capitaine, que je puis l'appeler lévrier ou basset ? Ce sont deux races fort différentes.

— Je vais vous l'expliquer. Dans l'origine c'était un lévrier, mais s'étant cassé une patte de devant^ je lui fis couper les trois autres, et j'en fis ainsi un basset. C'était mon chien favori.

— Il me semble que j'ai lu quelque chose de semblable dans le baron Munchausen.

— Que voulez-vous dire^ monsieur Simple ? me demanda le capitaine d'un ton sévère.

— Rien , monsieur 5 je veux dire seulement que je crois avoir lu une histoire à peu près semblable.

— Cela est très-possible. Le grand art de l'invention est fondé sur les faits. Il y a des gens qui d'une taupière vous feront une montagne. Les faits et les fictions sont tellement amalgamés aujourd'hui, que la vérité même est révoquée en doute.

— Rien n'est plus vrai, monsieur.

Le capitaine étant resté quelques instants sans parler, je pris ma Bible, je l'ouvris et j'en lus quelques lignes.

— Que lisez-vous là, Pierre ?

PIEHHK SlllPLL. 87

— Un chapitre de la Bible, monsieur. Voulezvous que je vous en fasse la lecture?

— Très volontiers. — J'aime beaucoup la Bible, car c'est le livre de vérité. — Lisez-moi le chapitre où Jacob prend l'avantage du vent sur son frère Esaû moyennant un plat de lentilles, et reçoit ensuite la bénédiction de son père.

Je ne pus m'empêcher de trouver singulier qu'il choisît un passage dans lequel, pour des raisons qu'il n'appartient pas à l'homme déjuger , un mensonge fut couronné de succès et récompensé. Quand je l'eus fini, il me demanda de lui lire quelque autre chapitre. J'ouvris les Actes des Apôtres, et je choisis celui où Ananias et Saphira sont frappés de mort pour avoir menti. Lorsquej'cus fini cette lecture, il me dit d'un ton très sérieux : — C'est une excellente leçon pour les jeunes gens, Pierre. Elle prouve qu'il ne faut jamais s'écarter de la vérité. Souvenez-vous-en bien, Pierre, et prenez pour devise : « Ne jamais mentir. »

Après cette observation je fermai le livre. Et il me parut constant qu'il ne connaissait pas son propre penchant au mensonge; et comment espérer qu'un homme puisse se repentir d'une faute, quand il ne croit pas l'avoir commise ?

Il paraissait plus faible de jour en jour, et enlin ses forces s'épuisèrent à un tel point, qu'il

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pouvait à peine se soulever. Un soir ii me dit : — Pierre, je veux faire mon testament. Non que je croie que je mourrai de celle maladie, mais il est du devoir d'un homme de mettre de l'ordre dans ses affaires, et autant vaut le faire à présent que plus tard; cela me distraira. Prenez tout ce qu'il faut pour écrire, Pierre, et je vous dicterai.

J'approchai une petite table près de son lit, et je pris papier, plume et encre.

— Ecrivez, Pierre, me dit- il, — Moi Antoine- Georges- William-Gharles-Huskisson Kearney ; — Antoine était le nom démon père, Pierre. Je fus nommé Georges du nom du prince régent actuel. M, Pitt et M. Fox, qui furent mes deux parrains, me donnèrent leurs noms, qui étaient William et Charles , et Huskisson est le nom de mon grand oncle, dont je suis l'unique héritier, et, comme il a quatre-vingt-trois ans , il est probable que je n'aurai pas longtemps à attendre. — Avez-vous écrit ?

— Oui, monsieur.

— Étant sain d'esprit, je fais mon testament et acle de dernière volonté, ainsi qu'il suit ; révoquant lout testament et codicille d'une date antérieure. — Ètes-vous prêt, Pierre ?

— Oui, monsieur.

— Je donne et lègue à ma chère épouse Charloltc-Augusla Kearney. — Elle fut ainsi nommée.

Pierre, d'après la reine et la princesse Augusta, qui la tinrent sur les fonts de baptême; — tout mon mobilier, meubles meublants, livres, tableaux, vaisselle d'argent, bijoux , pour par elle en jouir, faire et disposer en pleine et entière propriété, à compter du jour de mon décès. — Cela est-il écrit?

— Oui, monsieur.

— Bien. — Je lui donne et lègue en outre les intérêts de tous les fonds que j'ai placés dans les trois pour cent consolidés, et tout l'argent comptant (jui se trouvera lors de mon décès, entre les mains de mon agent, pour par elle jouir du tout pendant sa vie et jusqu'à son décès , arrivant lequel, le partage en sera fait par égale portion entre mes deux enfants, William-Mathomet-Potemkin Kearney, et Caroline-Anaslasie Kearney^ — Avez-vous fini ?

— Je vous attends, monsieur.

— A présent, Pierre, je vais passer à mes prO' priétés foncières. — Je donne et lègue à mes deux enfants susdits mon domaine du comté de Kent,, mon château de Walcot-Abbey, mes trois fermes dans la vallée d-Aylerbury, et mes marais du comté de Morfolk. Les revenusque ces biens produisent, sauf les dépenses nécessaires pour leur éducation, seront accumulés jusqu'à leur majorité, jusqu'au mariage de ma fille, si elle se marie avant d'être

majeure, du consentement de mes exécuteurs testamentaires; pour le tout être ensuite partagé entre eux par portion égale, d'après une juste et préalable estimation. — Vous remarquerez, Pierre, que je ne fais aucune différence pour cause de sexe. Un bon père doit aimer également tous ses enfants. — A présent il faut que je réfléchisse un instant sur les legs particuliers que je veux faire.

Je ne saurais peindre quel était mon étonnement. Personne n'ignorait que le capitaine Kearney ne possédait rien au monde que sa paie , et que c'était l'espoir de faire des prises^ et d'amasser ainsi quelque chose pour sa famille , qui l'avait décidé à servir si longtemps dans les Indes occidentales. Ce testament était vraiment risible, et pourtant je n'avais nulle envie de rire, j'y trouvais une preuve mélancolique de la faiblesse et de la vanité de l'esprit humain.

— Maintenant, Pierre, reprenez la plume^, me dit-il au bout de quelques minutes , je donne et lègue à chacun de mes domestiques cinquante livres sterling, une fois payées , et deux habits complets de deuil. — Item à mon neveu Thomas Kearney , de Kearney-Hall, comté d' York, le sabre que m'a donné le grand sultan. — Je le lui ai promis, Pierre , et quoique nous ayons eu une querelle, et que nous ne nous soyons pas vus depuis plusieurs années, je veux tenir ma promesse. —

Item , à mon digne ami le duc de Newcaslle^ la vaisselle d'argent qui m'a été présentée par les armateurs de Londres. — Cela est-il écrit ?

— Oui, monsieur.

— Item, à l'amiral sir Isaac Cottin, la tabatière d'or dont m'a fait présentie prince Potemkin, ainsi que ce qui restera du sac de tabac dont m'a fait présent Mahomet ;, dey d'Alger. — Puisqu'il a la tabatière, autant vaut qu'il ait aussi le tabac. — Puis-je continuer?

— Je suis prêt, monsieur.

— Maintenant, Pierre, il faut que je vous lègue quelque chose.

— Ne pensez pas à moi^ monsieur, je vous en supplie.

— Impossible que j'oublie mon jeune cousin , Pierre. Écrivez, s'il vous plaît; — Item, à Pierre Simple, mon cousin, petit-fils de lord Privilège, mon épéeà poignée d'or. — C'est une excellente lame, Pierre, je puis vous le garantir. Je m'en servis une fois dans un duel avec un prince sicilien. Je la lui passai au travers du corps, et elle y tenait tellement , qu'il fallut envoyer chercher deu\ chevaux vigoureux pour l'en retirer. — Je crois que voilà tout. Ajoutez seulement : — Je prie mes dignes amis, le comte de Londonderry, le marquis de Chandos, et M. John Lubbock, banquier, de vouloir bien être mes exécuteurs testa-

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mentaires, et je lègue et donne à chacun d'eux la somme de mille livres , comme un faible gage de reconnaissance et d'amitié. — A présent , Pierre, ajoutez la date, et allez chercher deux témoins, pour que je signe mon testament en leur présence.

J'exécutai ses ordres, et cet étrange testament, qui disposait de biens imaginaires, fut revêtu de toutes les formalités d'usage.

Quand j'eus passé environ une semaine à l'hôpital , il devint évident que le capitaine Kearney touchait à sa fin. Le docteur vint le voir dans la matinée, lui tâta le pouls, et me dit qu'il ne croyait pas qu'il passât la journée. C'était un vendredi, et il montrait certainement tous les symptômes d'une dissolution très prochaine. 11 était si épuisé, qu'il pouvait à peine articuler une parole; ses pieds étaient froids comme le marbre, et ses yeux étaient éteints. Le docteur revint au bout d'une heure ou deux, et après lui avoir de nouveau tâté le pouls, il me dit à voix basse ; — C'est fini, il s'en va. Le capitaine l'avait entendu. Dès que le docteur fut parti, il me dit d'une voix faible : — Le docteur est un âne, Pierre. Il croit que je vais couperlecâble, maisje mesens mieux, etsi je meurs cène sera pas avant jeudi prochain.

Une chose assez étrange, c'est qu'à compter de ce moment, il y eut une apparence de mieux dans

la situation du capitaine Kearney. Le docteur avait rendu compte à l'amiral qu'il était à l'agonie , et qu'il ne vivrait plus dans une heure, et l'amiral avait déjà fait préparer la commission de l'officier qui devait le remplacer. Cependant , au grand élonnement de tout le monde et surtout du docteur, on apprit le lendemain que le capitaine vivait encore. Il resta dans le même état, entre la vie et la mort , jusqu'au jeudi suivant. Dans la matinée de ce jour, on ne put plus douter que sa fin ne fût très prochaine. Vers midi , sa respiration devint difficile et irrégulière; ses yeux étaient fermés, et il avait ce râle précurseur de la mort. J'étais assis à côté de son lit ; tout à coup il ouvrit les yeux , me faisant signe d'approcher ma tête de la sienne, il me dit d'une voix faible et entrecoupée :

— Pierre, pour ce coup je lève l'ancre. — Ce n'est pas que ce râle — soit un signe de mort — j'ai connu (juclqu'un — qui l'a eu six semaines de suite— avant de mourir.

Ce furent les dernières paroles qu'il prononça, et le dernier mensonge qu'il fit. Quelques minutes après, il n'existait plus.

Ainsi mourut cet homme étrange, qui méritait l'estime et le respect à tout autre égard , mais dont l'habitude ou la nature avaitfail un menteur incorrigible. Je dis ou la nature , parce que j'ai

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connu un individu qui avait un penchant encore plus bas, celui du vol, et qu'il lui était impossible de surmonter. C'était un midshipman , avec qui j'ai servi; il était de bonne famille, et il s'en fallait de beaucoup que ses parents le laissassent manquer d'argent. 11 avait un excellent cœur ; c'était un des jeunes gens les plus généreux que j'aie jamais connus; sa bourse était toujours au service de ses amis, et cependant il volait tout ce qui était à sa portée. Je l'ai vu être aux aguets, des heures entières , pour voler quelque objet qui ne pouvait lui être d'aucune utilité, par exemple, un soulier, et beaucoup trop petit pour son pied. Son penchant était si bien connu , que lorsqu'il nous manquait quelque chose, nous commencions toujours par aller visiter sa caisse, qu'il ne fermait jamais, et nous y trouvions ordinairement ce que nous avions perdu. Il était insensible à toute espèce de honte sur ce point , quoiqu'il fut plein d'honneur à tout autre égard; et une chose assez étrange, c'est qu'il n'avait jamais recours au mensonge pour cacher ses vols. Tous les efforts qu'on fit pour lui faire perdre cette habitude furent infructueux, et on fut obligé de le renvoyer du service comme incorrigible.

Le capitaine Kearney fut enterré dans le cimetière d'Halifax, avec tous les honneurs militaires. On trouva des instructions qu'il avait écrites de

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sa propre main, relativement à ses funérailles^ et il y déclarait qu'il était âgé de trente et un ans. D'après le temps qu'il avait passé au service de la marine^ il fallait, si ce n'était pas un mensonge, qu'il y fût entré quatre mois avant sa naissance.

CHAPITKK VIII.

Le lendemain du décès du capitaine Kearney, son successeur arriva à bord du Sanglier. Nous connaissions déjà le capitaine Horton; car sur le bâtiment qu'il commandait auparavant, il n'y avait qu'une voix parmi ses officiers pour se plaindre de son apathie et de son insouciance. « Le Paresseux » était le sobriquet par lequel ils le désignaient. Dans le fait , il est fort désagréable pour des officiers, de perdre des occasions de faire des prises et de se distinguer^, par suite de l'indolence et de la négligence du capitaine. M. Horton était un jeune homme de bonne famille, riche , et devant à la faveur et à la protection l'avance-

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ment rapide qu'il avait obtenu dans le service. Il faut pourtant dire que, dans quelques expéditions qu'il avait reçu ordre de conduire, car il n'avait jamais fait partie d'aucune comme volontaire, — il avait montré, non-seulement du courage, mais du sang-froid dans le danger : mais on disait que ce sang-froid n'était que le résultat de son caractère flegmatique et nonchalant. Il s'écartait du feu de l'ennemi à pas lents, quand les autres marchaient au pas redoublé ; mais c'était uniquement pour ne pas avoir la peine de courir. Étant une fois dans une des barques qui avaient ordre de chercher à prendre, à l'abordage, un vaisseau de haut bord, on dit qu'il s'écria avec désespoir : — Mon Dieu! est-il donc bien vrai qu'il faille gravir cette montagne! Cependant, quand il fut une fois sur le pont, il se mit à la tète de ses gens, combattit avec résolution, et tua de sa propre main le capitaine ennemi. Sa nomination au commandement du Sanglier fit autant déplaisir aux officiers qu'il allait quitter qu'elle nous fut désagréable.

L'amiral le connaissait parfaitement; mais il avait reçu, de l'amirauté, l'ordre de donner de l'avancement au capitaine Horton , dès qu'il en trouverait l'occasion, et il ne pouvait se dispenser d'obéir à cet ordre. Cependant, ne voulant pas garder auprès de lui un pareil officier, il résolut de lui donner des dépêches pour l'Angleterre.

Je ne fus pas très-fâché de cette circonstance. J'avais alors fait mon temps comme midshipman, je croyais avoir plus de chances d'être nommé lieutenant en Angleterre que partout ailleurs. Je désirais ajissi pouvoir aller chez mon père, pour des raisons de famille que j'ai déjà expliquées. Nous mîmes à la voile quinze jours après, et nous fûmes chargés d'escorter un convoi de bâtiments marchands partis de Québec, et qui devaient nous joindre à la hauteur de l'île de Saint-Jean. Au bout de quelques jours, nous y trouvâmes notre convoi, et nous nous dirigeâmes vers l'Angleterre avec un vent favorable. Néanmoins le temps devint fort mauvais et nous courions vent-arrière à mâts et à cordes. Cependant notre capitaine (juittait rarement sa cabine, où il restait étendu sur un sopha, lisant un roman ou sommeillant.

Ce temps dura pendant trois jours. La troisième nuit, il devint encore plus mauvais, et O'Brien, qui avait le quart de minuit, alla lui apprendre que le vent était très-violent.

— Fort bien, dit le capitaine; s'il augmente encore, vous m'avertirez.

Au bout d'une heure, le vent redoubla de force, et O'Brien descendit de nouveau dans la cabine. — Le vent augmente, capitaine.

— Fort bien, fort bien! répondit Horton, en

98 l'iiiuiu: siMi'LK,

se retournant dans son lit; appelez-moi s'il devient plus violent.

— llest impossible qu'il le devienne, capitaine. C'est un véritable ouragan.

— Eh bien, eh bien! quand il sera calmé, venez m'en rendre compte.

Pendant le quart du matin, il arriva une autre circonstance à peu près semblable, M. Phillot descendit dans la cabine, pour informer le capitaine que plusieurs bâtiments du convoi étaient en arrière et hors de vue, et il lui demanda s'il ralentirait la marche du navire.

— Non, noU;, répondit le capitaine; mais avertissez-moi si l'on perd de vue d'autres bâtiments.

Peu de temps après, le premier lieutenant alla lui rendre compte qu'on n'en voyait plus un seul.

— Eh bien, dit M. Horton, si vous en revoyez quelques-uns, vous m'en avertirez.

Rien n'était moins probable,, puisque nous filions douze nœuds par heure, et que nous nous en éloignions de plus on plus à chaque instant. Dans le fait, nous n'en revîmes jamais un seul, et le vent nous favorisant, nous jetâmes l'ancre à Plymouth quinze jours après. Je ne tardai pas à recevoir une lettre de mon père, qui me félicitait de la mention honorable qui avait été faite de mon nom dans une dépêche du capitaine Kearney, et qui m'invitait à l'aller voir le plus tôt possible. L'ami-

rai du porl voulut bien me faire enregistrer sur le rôle du vaisseau de garde pour que mon temps de service continuât à courir, et m'accorda un congé de deux mois. Je fis mes adieux âmes camarades, et notamment à O'Brien, qui se proposait d'aller en Irlande^, avant de solliciter de l'emploi sur un autre navire, et mettant ma paie dans ma poche, je montai dans la diligence. Trois jours après, j'eus le plaisir d'être serré dans les bras de ma mère^ et d'être tendrement accueilli par mon père et par ma sœur, car je n'en retrouvai qu'une dans la maison paternelle.

Depuis mon départ, ma sœur aînée, Lucie, avait épousé un officier de l'armée de terre, le capitaine Fielding. Le régiment de son mari ayant été envoyé dans les Indes orientales, elle l'y avait accompagné, et l'on venait d'en recevoir une lettre qui annonçait qu'ils étaient arrivés sans accident à Ceylan. Ma seconde sœur, Marie, qui était très-jolie, avait aussi été sur le point d'épouser un jeune baronnet riche et de bonne famille. Malheureusement elle avait gagné un rhume au bal donné pour les assises, suivant l'usage j elle avait toujours eu la poitrine fort délicate, et elle était morte de consomption deux mois avant mon retour, ce qui fit que je trouvai toute ma famille en grand deuil. Ma troisième sœur, Hélène, n'était pas encore mariée; c'était une jeune personne

charmante, et elle venait de finir sa dix-septième année. Quant à mon père, le chagrin que pouvait lui causer la mort de sa fille, semblait s'être absorbé dans celui qu'il avait éprouvé en apprenant que la femme de mon oncle était heureusement accouchée d'un fils, ce qui faisait évanouir son espoir de succéder un jour au titre et aux domaines de mon aïeul. J'arrivais littéralement dans une maison de deuil. Je respectais la douleur de ma mère et je faisais tout ce qui m'était possible pour la consoler ; mais celle de mon père était évidemment causée par des motifs si intéressés et si peu convenables à son caractère comme ministre de l'église, que, bien loin de la partager, je ne pouvais m'empôcher d'en concevoir du dépit. Son humeur était devenue sombre et morose, et il ne parlait même à ma mère qu'avec un ton d'indifférence qui allait souvent jusqu'à la dureté. Ma sœur était une grande consolation pour elle; c'était un ange; et quand je vis ses soins et ses attentions pour ma mère, et qu'elle ne songeait jamais à elle-même pour ne s'occuper que de ceux qui l'entouraient, je pensai bien des fois qu'elle serait un trésor pour l'homme qui pourrait réussira gagner sa tendresse. Telle était la situation de ma famille quand j'y arrivai.

J'avais passé environ huit jours à la maison, lorsqu'un jour après le diner, étant seul avec

l'IERRE SIMPLE. 101

mon père, je lui dis que je croyais qu'il sérail à propos de faire quelques démarches afin d'obtenir pour moi de l'avancement.

— Je ne puis rien faire pour vous, Pierre, me répondil-il laconiquement; je n'ai aucun crédit.

— Je ne crois pas que ce soit une affaire bien difficile. Le temps de mon service comme midshipman expirera le 22 du mois prochain. Si je passe mon examen, et je me flatte que je suis en état de le subir , — la mention qui a été faite de mon nom dans une dépêche de mon capitaine, me fera accorder une commission à la moindre demande de lord Privilège.

— Oui, votre aïeul pourrait l'obtenir , je n'en doute nullement : mais vous avez peu de chances pour réussir de ce côté. Mon frère a un fils et mon père ne songe plus à nous. Vous ne savez pas encore . Pierre , combien les hommes sont égoïstes et s'inquiètent peu de servir leurs parents. Mon père ne m'a pas invité une seule fois à aller le voir , depuis l'augmentation de la famille de mon frère ; et je n'ai pas cherché à m'approcher de lui , parce que je sais que cela ne servirait à rien.

— Je vous demande la permission de penser autrement de lord Privilège, mon père , jusqu'à ce que votre opinion soit confirmée par sa conduite. Que je ne sois pas pour lui maintenant un objet

102 PIERHE SIMPLE.

de si grand intérêt qu'autrefois, je l'accorde; mais il a eu des bontés pour moi, il m'a même témoigne de l'amilié.

— Eh bien ! vous pouvez essayer ; mais vous apprendrez bientôt à mieux connaître le monde. — Quedeviendriez-vous tous, si je venais à mourir?— J'ai fait fort peu d'épargnes, presque rien. — Et voir toutes mes espérances anéanties par un maudit...! Il n'acheva pas, mais il donna un grand coup de poing sur la table , d'une manière qui n'était nullement orthodoxe , et d'un air fort indigne d'un apôtre.

Je regrette d'être obligé de parler ainsi de mon père , mais je ne dois pas déguiser la vérité. Je dois pourtant dire qu'on peut alléguer quelque excuse en sa faveur. Il n'avait jamais eu de goût pour la profession ecclésiastique. Son ambition dans sa jeunesse avait été d'entrer dans l'armée, et cette carrière lui convenait beaucoup mieux. Mais comme, depuis des siècles, la coutume de l'aristocratie a été de substituer tous les biens au fds aîné, et de laisser les autres à la charge de l'état , ou pour mieux dire du peuple , à qui l'on fait payer des taxes pour leur fournir des moyens d'existence, il ne fut pas permis à mon père de suivre son inclination. Un de ses frères était déjà entré dans l'armée, et, par conséquent, il fut décidé qu'il entrerait dans le clergé; et c'est ainsi

qu'il se trouve dans cette profession tant de gens qui n'y conviennent pas et même quelques-uns qui la déshonorent.

Je restai avec ma famille jusqu'à l'époque fixée pour l'examen des midshipmen, et je partis alors pour aller le subira Plymouth. Il devait avoir lieu le vendredi ^ et comme j'arrivai le mercredi , je m'amusai à me promener dans le chantier, cherchant à recueillir des informations sur tout ce qui concernait ma profession. Le jeudi , je vis un détachement de soldats s'embarquer dans les chaloupes d'un navire de la marine royale pour aller dans l'Inde^ à ce qu'on disait. Peu de temps après, je vis arriver un soldat complètement ivre, accompagné d'une jeune femme portant un enfant dans ses bras, et faisant tous ses efforts pour le rappeler à la raison. i

— Soyez tranquille, Patrice, lui disait-elle; ne faites pas tant de bruit. Bien sûr vous avez quitté les rangs pour aller au cabaret , ce qui ne vous vaudra pas des louanges quand vous arriverez à bord; mais, au nom du ciel, prenons bien vite une barque , et votre officier vous pardonnera peut-être. M. O'Rourke est un brave homme, et je lui parlerai pour vous.

— Retirez-vous, Marie! Esl-ce à M. O'RourIve que vous voulez parler, pour (ju'il vous prenne sous le menton ?— Une barrpie ! — Kst-ce ([ue j'en

ai besoin ? Est-ce que je ne suis pas en état de nager comme saint Patrice avec ma tête sous mon bras, si elle n'était pas sur mes épaules ? — Dans tous les cas , vous verrez que je puis nager avec mon havresac et mon fusil.

A ces mots, il la repoussa rudement, courut au bout du quai et se jeta dans l'eau. La jeune femme le suivit en courant, et en poussant des crisalfreux, mais elle arriva trop tard. Elle avança jusques sur le bord du quai, le vit s'enfoncer, et poussant un cri de désespoir, elle leva les mains vers le ciel. L'enfant lui échappa , et tomba dans l'eau. — L'enfant ! l'enfant ! s'écria-t-elle ; et la pauvre créature tomba à mes pieds sans connaissance. L'enfant ne reparut jamais , mais le soldat revint sur l'eau , disparut de nouveau , se remonta encore et faisait les plus grands efforts pour sauver sa vie. Une barque parlait pour aller à son secours, mais il paraissait épuisé, et je ne pouvais croire qu'elle arrivât à temps. Je n'hésitai pas un instant, je me précipitai dans l'eau, et je le saisis à l'instant où il allait disparaître, probablement pour la dernière fois. Je n'avais pas été dans l'eau plus d'une demi-minute, quandla barque arriva et nous prit tous deux à bord. Le soldat était épuisé et ne pouvait piirler ; quant à moi , je n'étais que mouillé. L'uniforme qu'il portait indiquait qu'il apparténaitau régimentqui venaitde s'embarquer.

PIERRE SIMPLE. i05

La barque qui nous avait retirés de l'eau avait été envoyée à terre du bâtiment abord duquel étaient les soldats, pour y ramener quelques traîneurs , et l'officier qui la commandait dit qu'il l'y conduirait dès qu'il serait en état de parler et de se tenir sur ses jambes. Au bout de quelques minutes, il revint à lui. La jeune femme arriva, et il se passa entre eux une scène attendrissante. L'eau dégouttait de mes vétemens, et j'allais me retirer quand la jeune femme se tourna vers moi en me comblant de bénédictions pour avoir sauvé son mari. — — Donnez-moi votre nom , s'écria- t-elle , donnez-le moi par écrit, — sur du papier , — pour que je le porte sur mon cœur, que je le baise tous les jours, et que je n'oublie jamais de prier Dieu pour vous.

— Je vais vous le dire , bonne femme ; mon nom est

— Non, non ! Écrivez-le ! — écrivez-le ! — A coup sûr vous ne me le refuserez pas. — Que tous les saints vous bénissent pour avoir sauvé du désespoir une pauvre créature.

L'officier qui commandait la barque me donna une carte et je la lui remis après y avoir écrit mon nom. Elle me remercia, baisa la carte plusieurs fois et la mit dans son sein. L'officier, im^ patient de partir, ordonna alors au soldat de mar-r cher vers la barque. La jeune femme les suivit; je

i06 PIERRE SlMI>r,E.

me hâlai de retourner à l'auberge où je logeais pour changer de vêtements. Chemin faisant, je ne pus m'erapêcher de remarquer combien la crainte d'un plus grand malheur en fait oublier un moindre. Cette femme , heureuse de voir son mari échappé à une mort presque certaine, semblait ne pas se rappeler qu'elle avait perdu son enfant.

Je n'avais apporté que l'habit que j'avais sur moi, et il était en fort bon état quand j'étais arrivé. Mais l'eau salée joue de mauvais tours à un uniforme. Je m'étais couché pendant qu'on faisais sécher mes vêtements, et quand je voulus les remettre je vis qu'ils avaient considérablement diminué en longueur eten largeur. Mes pantalons , qui n'étaient pas trop longs, parce que j'avais grandi depuis qu'ils étaient faits, ne me venaient plus qu'à mi-jambcs 5 je pus à peine passer les bras dans les manches de mon habit, ([ui me laissaient le poignet à découvert, et il m'était impossible de le boutonner. En me regardant dans une glace, je ne pus m'empêcher de songer au pauvre midshipman du Snappei' , que nous avions rencontré en France. Je me serais fait faire un autre uniforme, mais je n'en avais pas le temps, il faisait déjà nuit, et l'examen devait avoir lieu le lendemain à dix heures du matin.

Je fus donc obligé de me rendre sous ce cos-

lume sur le gaillard d'arrière du vaisseau de ligne où se faisait l'examen. Plusieurs autres midshipinen allaient subir la même épreuve. Je n'en connaissais pas un, mais je vis que ma mise les faisait sourire , et pas un ne parut disposé à lier connaissance avec moi. Il y en avait plusieurs qui étaient avant moi sur la liste, et le cœur nous batlait chaque fois qu'on prononçait un nom. Les uns revenaient d'un air joyeux, et nous concevions l'espoir d'avoir la même bonne fortune ; d'autres avaient le visage allongé^et la crainte prenait dans nos cœurs la place de l'espérance. Je n'hésite pas à dire que, quoique le certificat accordé après l'examen puisse être une preuve de talents, le refus de ce certificat n'est certainement pas une preuve qu'on en soit dépourvu. J'ai vu des jeunes gens très instruits être refusés, tandis que d'autres qui leurétaient fort inférieurs réussissaient, et l'on ne pouvait l'attribuer qu'à ce qu'ils étaient troublés et intimidés dans un moment critique qui va décider si les travaux et les eftbrts de six ans seront infructueux.

Enfin mon nom fut appelé, je descendis dans la cabine, pouvant à peine respirer, et je me trouvai en présence de trois capitaines qui devaient déclarer si j'étais digne d'obtenir une commission de lieutenant de marine au service de Sa Majesté. Us examinèrent mes certificats , et ils en furent

contents. Ils calculèrent mes années de service , et me trouvèrent en règle à cet égard. On ne me fit qu'un petit nombre de questions sur la navigation, et pour une excellente raison^ qui est que la plupart des capitaines au service de Sa Majesté n'y connaissent presque rien. Les midshipmen l'apprennent par routine,, sans connaître les principes sur lesquels est fondée la science de la navigation. Les lieutenants oublient bientôt le peu qu'ils ont appris, par ce qu'ils n'ont pas d'occasions de le mettre en pratique. Quant aux capitaines, tout ce qui leur reste de connaissances mathématiques se borne à pouvoir marquer sur la carte la position de leur navire. Le maître d'équipage est responsable de tout ce qui concerne la navigation du vaisseau, et le capitaine^, ne l'étant pas, s'en rapporte entièrement à lui. Il y a sans doute des exceptions; mais j'ose dire que si l'amirauté ordonnait qu'on ne pût obtenir le rang de capitaine sans subir un nouvel examen, dix-neuf candidats sur vingt seraient refusés faute de pouvoir répondre aux questions sur la navigation. On sait depuis longtemps que les officiers des autres puissances maritimes sont plus savants que les nôtres sur cette matière, ce qui provient de ce que nos capitaines sont déchargés de toute responsabilité à cet égard. — Mais revenons à mon examen.

Les réponses que je fis au peu de questions qui me furent adressées sur la navigation, parurent satisfaisantes, et il y eut quelques instants de silence. Le capitaine qui m'avait interrogé , avait l'air grave, mais le ton civil et honnête. Le capitaine qui m'interrogea ensuite, m'adressa la parole d'un ton brusque et bourru qui me fit pâlir et trembler de tous mes membres , car j'augurai mal de ce commencement. H me fit plusieurs questions sur la marine, et j'étais si interdit que j'y répondis probablement fort mal, ce que je ne saurais dire, car je ne me rappelle pas une seule des questions ni des réponses.

— J'en étais sûr, s'écria le capitaine; il ne fallait que vous voir pour vous juger. Un jeune officier qui néglige à ce point son costume, et qui ne se donne pas la peine de mettre un uniforme décent pour subir son examen,, ne peut être qu'un fainéant, et n'est jamais un bon marin. On croirait que vous n'avez jamais servi que sur un cutter ou un brick de dix canons; et pourtant vous avez toujours été à bord de frégates. — Allons , monsieur , je vais vous faire une dernière question.

J'étais si mortifié de ce que le capitaine venait de dire , que je ne pus réprimer mon émotion. Je lui répondis, les lèvres tremblantes, que je n'a-

110 PIEUHE SIMPLE.

vais pas eu le temps de me faire faire un autre uniforme, et je fondis en larmes.

— En vérité , Burrows , dit le troisième capitaine, vous intimidez ce jeune homme, et il est impossible qu'il réponde en ce moment d'une manière satisfaisante. — Asseyez-vous, M. Simple, tâchez de vous cal mer, et nous continuerons l'examen dans quelques minutes.

Je m'assis, et je cherchai à maîtriser mon agitation. Pendant ce temps deux de mes examinateurs se mirent à causer, et celui qui m'avait interrogé sur la navigation prit le journal de Plymouth, qu'on venait d'apporter dans la cabine, et le parcourut des yeux.

— Oh! oh! s'écria-t-il tout à coup; que veut dire ceci?— Burrows, Keats, — lisez ces lignes ! — Monsieur Simple, puis-je vous demander si c'est vous qui avez sauvé hier soir un soldat qui s'était jeté dans l'eau?

— Oui, monsieur, répondis-je, et c'est pourquoi vous me voyez fait comme je le suis. L'eau de la mer a gâté mon uniforme , et il était trop lard pour m'en faire faire un autre.

Je vis à l'instant s'opérer sur la physionomie de mes examinateurs un changement qui me rendit le courage , et qui dans le fait dissipa toutes mes craintes.

— Allons, M. Simple, me dit le capitaine Keats,

PIERRE SIMPLE. il 1

levez-vous main tenant, — c'est-à-dire, si vous vous sentez suffisamment rem is^, sinon nous attendrons encore.

Ce ton obligeant me rassura complètement. Je me levai et je dis que j'étais prêt à répondre. M. Keats et M. Burrows m'interrogèrent successivement , passèrent de questions aisées à d'autres plus difficiles^ et ils parurent satisfaits de mes réponses.

— Fort bien, M. Simple, me dit M. Burrows. Maintenant je vous ferai une dernière queslion. Elle est relative aune manœuvre qui n'a lieu que très rarement, et par conséquent je ne serais pas surpris si vous ne pouviez y répondre. — Comment vous y prendriez-vous pour virer vent devant?

Le lecteur doit se rappeler que j'avais vu exécuter celte manœuvre par le capitaine Savage , et j'en donnai sur-le-champ tous les détails.

—Cela suffit, monsieur Simple, dit le capitaine Burrows ; je vous ai pris d'abord pour un jeune homme indolent et pour un mauvais marin; je vois à présent que vous êtes un bon officier et un jeune homme estimable. — Messieurs, désirez-vous faire quelques autres questions ?

— Cela n'est pas nécessaire , répondirent les deux autres capitaines. Ils signèrent mon certificat, et tous trois me firent l'honneur de me serrer

ai PIERRE SIMPLE.

la main , et de me souhaiter une prompte pror motion.

Ainsi finit cet examen, qui mit mes pauvres nerfs à une si rude épreuve; et lorsque je sortis de la cabine, personne n'aurait pu se douter de l'angoisse que j'y avais éprouvée, en voyant la joie qui brillait sur ma physionomie.

CHAPITRK IX.

Dès que je fus rentré à l'hôtel où je logeais, j'envoyai chercher le journal de Plymouth , et je coupai l'article qui m'avait si bien servi. Le lendemain matin, je repartis pour aller recevoir les félicitations de ma famille. Je trouvai une lettre qui était arrivée la veille. Elle était d'O'Brien, et contenait ce qui suit :

« Mon cher Pierre, » Il y a des gens dont on dit qu'ils sont bien

PIERRE SIMPLE. Ii3

heureux d'avoir un père qui était né avant eux , parce qu'ils ont quelqu'un pour les pousser dans le monde : en partant de ce principe , on pourrait croire que le mien est né après moi, c'est une chose certaine; mais qu'y faire? J'ai trouvé toute ma famille en bonne santé et en belle humeur^ mais fort mal équipée quant aux voiles et aux cordages. Quant au père Mac Grath , il n'avait pas tort de se plaindre, car sa soutane n'était plus que l'ombre d'une soutane. Quoi qu'il en soit, grâce à Dieu, à ma paie, et à l'aide d'un tailleur, tous leurs agrès sont maintenant au complet , et l'ancienne famille des O'Brien de Ballyhinch est radoubée de proue en poupe. Mes deux sœurs vont voguer de conserve dans le monde'avec deux jeunes écuyers; dans le fait, elles n'attendaient pour se mettre en croisière que d'être pavoiséesde manière à pouvoir passer l'inspeciion du prêtre. Les deux noces auront lieu vendredi prochain, et je voudrais seulement que vous fussiez ici pour y danser ; mais ne vous inquiétez pas , je danserai pour vous et pour moi. En attendant, je vous dirai ce que le père Mac Grath et moi nous avons fait relativement à ce brigand de votre oncle.

))Le père Mac Grath n'avait fait que peu de chose ou rien avant mon arrivée , attendu qu'avec sa vieille soutane, il ne pouvait paraître qu'avec désavantage devant le père O'Toole , qui en avait

une neuve. Cependant il épiait ses démarches, il prenait des informations, mais ce qu'il avait appris se réduisait , comme je vous le disais , à zéro , ou peu s'en faut.

» Mais depuis mon retour , nous avons pris la rame pour faire marcher l'affaire. Dès que le père Mac Grath eut endossé sa soutane neuve , il prit son bâton , et mit à la voile pour Ballycleuch , hardi comme un lion, et jurant qu'il tordrait le nez au père O'Toole, pour lui avoir fermé à lui-même la porteau nez. Il l'aurait fait, j'ensuis sûr, mais il ne le trouva point , et il fut obligé de revenir aussi savant et aussi brave qu'il était parti.

» Que fis-je alors, Pierre? je pris moi-même le commandement de l'expédition, et j'allai faire tout seul le blocus de la maison où demeure votre oncle. J'en vis sortir Ella Flanagan, jeune fille qui sert de femme de chambre à votre tante, et je me dis à moi-même qu'il y avait deux moyens à employer pour tirer d'elle ce que je voulais savoir, l'amour et l'argent. Or, comme de tout temps les O'Brien ont été mieux fournis de la première denrée que de la seconde, j'en ai fait une dépense assez considérable pour votre service.

» — A coup sûr, lui dis-je, vous êtes la jeune fdle que mes yeux cherchaient toujours la dernière fois que j'étais dans ces environs.

» — Et qui êtes-vous? je ne vous reconnais pas.

» — Le lieutenant O'Brien, officier de marine de Sa Majesté , revenu ici pour quelques jours afin de chercher une femme, et c'en est une comme vous que je voudrais trouver. — Après quoi je me mis à faire l'éloge de son fronl^ de ses yeux, de son nez, et ainsi de suite en descendant jusqu'à ses pieds. Je lui demandai quand je pourrais la revoir, et la conjurai de me donner un rendez-vous. D'abord elle me répondit que je voulais me moquer d'elle; mais je lui jurai par tous les saints du paradis qu'elle était la plus jolie fdle des environs,, — ce qui est ma foi vrai ; et enfin elle crut que je lui parlais très sérieusement. Du diable si je lui dis un mot de votre oncle, de votre tante et du père O'Toole, de crainte de lui donner des soupçons; car j'ai dans l'idée que toute la maisonnée est du complot , je ne lui parlai que de sa beauté, et il n'y a pas de femme à qui l'on n'en puisse faire accroire par un pareil langage.

» 11 y a eu dimanche trois semaines , Pierre , que je lui fais ainsi l'amour presque tous les jours, et ma conscience me dit qu'il n'est pas bien de faire croire à une pauvre fille que j'ai dessein de l'épouser, quand je n'y songe nullement. Quant à avoir d'autres vues sur elle, ce serait vouloir la perdre , et je n'en suis pas capable. Cependant

elle s'est prise de belle affection pour moi, elle me presse de fixer le jour du mariage, elle me parle des alliances qui ont eu lieu dans les anciens temps entre les O'Briens et les O'Flanagans^ quand ils étaient les uns et les autres dans toute leur gloire. Je n'aurais pu la tromper si longtemps , si ce n'eût été pour \ous , Pierre; et, malgré tout cela, je ne suis qu'à moitié content de moi-même. Au surplus, hier comme j'étais assis près d'elle dans le bois, un bras passé autour de sa taille, je lui dis : — Qui sont donc les gens avec qui vous demeurez à présent? — Elle me raconta le peu qu'elle sait de leur histoire, et me dit que Marie Sullivan avait été nourrice de l'enfant.

» — Et de quel sexe est cet enfant ?

» — Un garçon.

» — Et l'enfant de Sullivan ?

» — Une fille.

» — Et Marie Sullivan esl-elle encore dans la maison?

» — Non. Elle en est partie hier avec sa fille, pour aller joindre son mari, qui sert dans un régiment qui va partir pour les Indes.

» — Et c'est hier qu'elle est partie? m'écriai-je en me levant.

» — Oui.- Quel intérêt y prenez-vous?

» —Un très grand; car un petit oiseau m'a appris un secret.

PFERRE SIMPLE. 117

»— Quel secrei?

» — Qu'il a été fait un échange d'enfants; et vous le savez aussi bien que moi,

» Elle me protesta qu'elle n'en savait rien; qu'elle n'avait été présentée la naissance d'aucun des deux enfants; et je crus voir dans ses yeux qu'elle disait la vérité.

» — Et qui a accouché Marie Sullivan et la dame? lui demandai-je.

» — Ma mère; et si ce que vous dites est, personne ne peut le savoir mieux qu'elle.

» — Eh bien, ma chère Ella , il faut que je vous dise à présent que j'ai fait vœu de ne jamais me marier avant de savoir la vérité de cette affaire ; tâchez donc de la tirer de votre mère , et le plus tôt sera le mieux.

» Elle se mita pleurer, et j'étais prêt à pleurer moi-même en voyant l'impression que faisait sur cette pauvre fille la crainte de ne pas m'épouser. Enfin elle essuya ses larmes, m'embrassa, médit adieu^ et me jura, par tous les saints du paradis, que, d'une manière ou d'autre, elle découvrirait la vérité.

» Je la revis ce malin , comme nous en étions convenus, et la pauvre fille avait les yeux rouges à force d'avoir pleuré. Elle pleura de nouveau en me conjurant de lui pardonner si elle n'avait pas mieux réussi. Elle me dit que sa mère avait très-

\\8 PIERBE SIMPLE.

sailli au premier mot qu'elle lui avait dit de celte affaire, et s'était mise dans une grande colère; qu'elle s'était jetée à ses genoux en la suppliant de lui dire la vérité et de ne pas la rendre malheureuse pour toute sa vie en la refusant. Je vous laisse à juger,, Pierre, des nouveaux reproches que me fit mon cœur quand je l'entendis parler ainsi. Elle ajouta que sa mère lui avait dit quelques mots d'un serment que le père O'Toole lui avait fait prêter, et qu'elle lui avait promis de le consulter sur cette affaire.

» Sans autres renseignemens , Pierre , je suis sûr dès à présent qu'il y a eu un échange d'enfants, et qu'on a fait partir la nourrice pour les Indes afin de l'éloigner d'ici. On dit que c'est à Plymouthque le régiment du mari doit s'embarquer. Je vous conseille donc de vous y rendre surle-champ , et de voir ce que vous pourrez faire de ce côté. Le mari se nomme Sullivan. — O'Sullivan sans doute. Pendant ce temps, je chercherai à me procurer ici d'autres informations , et je vous tiendrai au courant de tout ce que je pourrai découvrir. Tout ce que je désire, c'est de pouvoir lâcher le père Mac Grath sur cette vieille diablesse de mère. Je suis sûr qu'il l'effrairait au point d'en tirer la vérité. — Adieu , Pierre; mes amitiés à toute votre famille.

)>^Tout à vous,

» TÉRE^CE O'Brien. >'

PIEKRE SIMPLE. 119

Cette lettre me donna beaucoupà réfléchir. L'avis d'aller à Plymouth arrivait trop lard; car je ne doutais pas que Marie Sullivan et son mari ne fussent partis avec le régiment que j'avais vu s'embarquer la veille du jour où j'avais subi mon examen dans cette ville. Je ne me souciais pas de montrer cette lettre à mon père, parce que c'eût été le jeter dans une fièvre d'agitation , et son intervention aurait probablement fait plus de mal que de bien. J'attendis donc tranquillement des nouvelles ultérieures, et je résolus d'aller faire une visite à mon aïeul pour le prier d'employer son crédit pour m'obtenir ma promotion.

Quelquesjoursaprès, je partis pour EaglePark, et j'y arrivai vers onze heures du matin. J'envoyai mon nom à lord Privilège, et il donna ordre qu'on me fit entrer dans sa bibliothèque, où je le trouvai assis dans un grand fauteuil à son ordinaire.

— Eh bien ! mon enfant , me dit-il sans se lever, et sans m'ofl'rir même un doigt, quelle affaire vous amène ici, pour y venir sans invitation?

— Je viens m'informer de votre santé, mylord, et vous remercier de la bonté que vous avez eue d'obtenir pour mon ami O'Brien et pour moi des commissions à bord d'une belle frégate.

— Oui, oui, — je crois m'en souvenir, et il me semble que j'ai entendu dire que vous vous êtes

i20 PIERRE SIMPLE,

bien conduit , et que votre nom a été mentionné dans une dépêche.

— Oui, mylord; et depuis ce temps j'ai subi l'examen nécessaire pour obtenir le grade de lieutenant.

— Fort bien , mon enfant; je suis charmé de l'apprendre. Rappelez-moi au souvenir de votre père et de sa famille.

Les yeux de lord Privilège se reportèrent sur le livre qu'il lisait quand j'étais arrivé. Je me rappelai ce que m'avait dit mon père, et je craignis qu'il n'eût eu raison. Cependant je ne voulus pas quitter la partie sans faire une tentative de plus.

— Votre Seigneurie a-t-elle reçu des nouvelles de mon oncle?

— Oui , j'en ai reçu une lettre hier. Son fils se porte à ravir. Je les attends tous ici dans quinze jours ou trois semaines pour demeurer avec moi. — Je deviens vieux, très-vieux, et j'ai bien des choses à arranger avec votre oncle avant de mourir.

— Si j'osais solliciter une faveur de votre Seigneurie , je vous prierais d'employer votre crédit pour obtenir ma promotion au grade de lieutenant.— Une lettre , quelques lignes au premier lord de l'Amirauté...

— Je n'ai pas d'objection à y faire, mon enfant;

PIERRE SIMPLE. i21

— seulement... je suis vieux... trop vieux pour écrire. Et il se remit à lire.

Pour rendre justice à lord Privilège, jedois dire qu'il était évident qu'il retombait en enfance. Sa taille s'était considérablement courbée depuis que je ne l'avais vu, et son esprit paraissait aussi faible que son corps.

J'attendis près d'un (juart d'heure avant qu'il levât les yeux.

— Quoi! encore ici, mon enfant! je vous croyais en chemin pour retourner chez vous.

— Vous avez eu la bonté de me dire^ mylord, que vous n'aviez pas d'objection pour ne pas écrire quelques lignes en ma faveur à l'Amirauté. J'espère que vous ne me refuserez pas cette grâce. — Sans doute, je l'ai dit, répondit-il avec un ion d'impatience, mais je suis trop vieux pour écrire; j'y vois à peine— c'est tout au plus si je puis tenir une plume.

— Si vous vouliez me permettre d'écrire la lettre , Votre Seigneurie n'aurait qu'à la signer.

— A la bonne heure , mon enfant ; je n'y vois pas d'objection. — Je vais vous dicter la lettrenon, non; écrivez ce que vous voudrez, et je signerai; je voudrais que votre oncle fût ici.

C'était ce que je ne désirais nullement , j'avais grande envie de lui montrer la lettre d'O'Brien ; mais il me parut qu'il serait cruel de tourmenter

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par des doutes l'esprit d'un homme qui était si près du tombeau ; je songeais qu'il serait impossible de s'assurer de la vérité pendant sa vie , et par conséquent à quoi bon troubler ses derniers instans? je résolus donc , quoique j'eusse la lettre d'O'Brien dans ma poche , de n'en faire usage qu'en cas de nécessité absolue.

J'allai m'asseoir devant une table, et je me mis à écrire ma lettre. Lord Privilège m'ayant dit que je pouvais écrire ce que je voudrais, il me vint à l'esprit que je pouvais aussi être utile à O'Brien; j'étais sûr que mon aïeul ne se donnerait pas la peine de lire la lettre, j'écrivis donc ce qui suit, pendant qu'il continuait sa lecture :

« Mylord,

» Vous m'accorderez une grande faveur, en accélérant l'envoi du brevet (jui se prépare sans doute pour mon petit-fils, M. Simple, qui a subi son examen, et dont le nom a été honorablement mentionné dans les dépêches de son capitaine; je vous prie aussi de ne pas perdre de vue le lieutenant O'Brien, qui s'est distingué dans diverses expéditions dans les Indes occidentales. Espérant (|ue Votre Seigneurie m'accordera cette double demande,

» J'ai l'honneur d'être,

« Mylord, votre très-humble et très-obéissant serviteur. »

Je m'avançai vers lord Privilège, cette lettre à la main. Il tressaillit en m'entendant marcher; me regarda d'un air de surprise comme s'il eût oublié tout ce qui venait de se passer, et me dit enfin : Ah ? oui — je me souviens : — donnez-moi la plume. Il signa d'une main tremblante.

— Tenez, mon enfant, me dit-il; mais ne me fatiguez pas davantage. Adieu ; rappelez-moi an souvenir de votre père. Et, comme je m'y attendais, il me remit la lettre sans l'avoir lue.

Je saluai lord Privilège, et je le quittai fort content du résultat de mon expédition. En arrivant chez mon père, je lui montrai cette lettre; il fut très surpris du succès que j'avais obtenu , et il m'assura que le crédit de mon aïeul était tel, que je pouvais regarder ma promotion comme certaine. De crainte d'accident, je partis sur-le-champ pour Londres, je portai moi-même la lettre chez le premier lord de l'Amirauté et je laissai mon adresse à son portier.

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