chapitre: X
Quelques jours après, je portai ma carte à l'hôtel du premier lord de l'Amirauté. Le lendemain, je reçus une lettre de son secrétaire. A ma grande satisfaction, j'appris que mon brevet de lieutenant était expédié ; je me hâtai d'aller le chercher, et je me hasardai à demander au commis qui me le remit, s'il savait l'adresse du lieutenant O'Brien.
— Non, me répondit-il, et je voudrais l'avoir, car il a été promu au grade de commandant.
Je sautai presque de joie en apprenant cette bonne nouvelle ; je donnai au commis l'adres.se d'O'Brien; et je retournai ciiez mon père, mon brevet dans ma poche.
Le chagrin m'y attendait. Ma mère avait été attaquée d'une maladie sérieuse pendant mon absence, et je trouvai toute la maison en mouvement. Elle était remplie de médecins, d'apothicaires et
de garde-malades ; mon père était dans une agitation sans égale, et ma sœur ne cessait de verser des larmes. Les spasmes succédaient aux spasmes, et malgré tous les secours qu'elle reçut, ma pauvre mère expira le lendemain soir. Je n'essaierai pas de décrire mon affliction, celle de ma sœur, et celle de mon père, qui parut alors se reprocher le ton d'indifférence et même de dureté qu^il avait pris avec elle depuis quelque temps. Ceux qui ont éprouvé une pareille perte, se figureront aisément une scène semblable. Je fis tous mes efforts pour consoler ma sœur , qui semblait me regarder comme le seul appui qui lui restât dans le monde. Après les funérailles, nous recouvrâmes quelque tranquillité; mais le deuil était dans notre cœur encore plus que sur nos vêtements. J'avais écrit à O'Brienpour luiannoncer cette cruelle nouvelle, et en véritable ami, il arriva sur-le-champ pour cherchera me consoler.
il avait reçu de l'amirauté une lettre qui lui annonçait sa promotion, et deux jours après son arrivée, il partit pour aller chercher son brevet. Je lui dis franchement quels moyens j'avais employés pour le lui faire obtenir, et il termina ses remerciments en faisant allusion à la réputation qu'on m'avait fait d'être « le plus grand idiot de la famille. »
— Par toutes les puissances célestes, s'écria-t-il.
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on serait trop heureux d'avoir pour amis quelques idiots de votre espèce, Pierre; mais vous savez qu'elle a toujours été mon opinion; ainsi je ne vous ennuierai pas en vous en disant davantage.
Il ne larda pas à revenir, et nous eûmes une longue consultation sur les moyens à prendre pour obtenir de l'emploi : car ce n'était rien que d'avoir obtenu un brevet, lui décommandant et moi de lieutenant, si nous n'étions mis en activité de service ; je regrettais de me séparer de ma sœur, mais l'humeur de mon père était devenue si sombre et si morose , que la société d'Hélène étaitleseul plaisir que je goûlasseà la maison. Ma sœur elle-même pensait qu'il était à propos que je partisse, car, dans ses accès de misanthropie, il me traitait quelquefois comme si j'eusse été un étranger et un intrus. Elle me dit qu'elle calmerait plus aisément ses accès d'humeur sombre quand elle serait seule avec lui, et me conjura de faire sans délai toutes les démarches nécessaires pour obtenir de l'avancement dans ma profession.
— C'est parler en héroïne, miss Hélène, dit O'Brien ; et vous en êtes une en dépit de votrejolie figure et de vos beaux yeux. — Et à présent, Pierre, qu'allons-nous faire? si je puis obtenir un navire, vous n'avez pas besoin de vous inquiéter de vous, parce que je vous prendrai pour lieute-
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liant. — Croyez-vous pouvoir encore obtenir quelque chose ce de vieux baron d'Eagle-Park?
— Je l'essaierai du moins, répondis-je, je ne risque que d'être refusé.
Je partis le lendemain, et j'arrivai à l'ordinaire vers onze heures, à Eagle-Park. Je traversai l'avenue, je frappai à la porte, et quand on me l'ouvrit je remarquai dans les domestiques un air d'hésitation et de contrainte qui ne me plut pas. Je demandai lord Privilège; on me répondit qu'il se portait assez bien , mais qu'il ne voyait personne.
—Mon oncle est-il ici ? demandai-je.
— Oui, monsieur, répondit un domestique, d'un air expressif, et toule sa famille y est aussi.
— Ètes-vous bien sûr que je ne puisse voir mon grand-père? demandai-je en appuyant sur ce mot.
— Je vais dire que vous êtes ici, monsieur, dit le domestique, quoique cela soit contre mes ordres.
Je n'avais pu voir mon oncle depuis mon enfance, et je ne pouvais me rappeler un de ses traits. Quant à ma tante et à mes cousines, je ne les avais jamais vues. Au bout d'une minute, on me fit entrer dans la bibliothèque; j'y trouvai lord Privilège, assis dans son grand fauteuil, suivant son usage, et je vis à côté de lui un grand homme
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que je reconnus pour mon oncle, d'après sa ressemblance avec mon père.
— Voici le jeune homme, mylord, dit mon oncle, en me regardant d'un air sévère.
— Quoi? — Qu'est-ce? dit lord Privilège. Ah! je m'en souviens. — Eh bien, mon enfant, vous vous êtes donc mal conduit? j'en suis fâché. — Adieu.
— Mal conduit, mylord, m'écriai-je. Je ne sais ce qu'on peut me reprocher.
— 11 est certain qu'il court des bruits qui ne vous sont pas favorables, mon neveu, me dit mon oncle d'un ton sec; quelqu'un a dit à votre aïeul des choses qui lui ont grandement déplu. Quant à moi, je ne sais de quoi il s'agit.
— En ce cas, monsieur, dis-je, quelqu'infâme coquin m'a calomnié.
Les mots, infâme coquin, firent tressaillir mon oncle, mais il reprit son sang-froid sur-le-champ. — Eh bien ! mon neveu, me dit-il, que désirezvous de lord Privilège? Je présume que votre visite n'est pas sans motif.
— Ma visite à lord Privilège, monsieur, a pour but d'abord de le remercier de m'avoir procuré ma promotion au grade de lieutenant , et ensuite de le prier de me faire obtenir de l'emploi. Il ne faut qu'une ligne de lui pour cela.
— J'ignorais que vous fussiez lieutenant , mon
neveu; mais je pense comme vous que vous ferez bien de rentrer en activité de service le plus tôt possible. — Sa Seigneurie signera une lettre. — Asseyez-vous.
— L'écrirai-je, monsieur? je sais ce qu'il faut dire?
— Écrivez-la, et vous me la remettrez ensuite. J'étais bien certain que, si mon oncle consentait
qu'il fut écrit une lettre en ma faveur, c'était parce qu'il désirait se défaire de moi, et qu'il pensait que j'aurais plus de risquer! courir sur mer que sur terre. Cela m'importait fort peu, et, prenant une feuille de papier , j'écrivis ce qui suit :
« Mylord. — puis-je prier Votre Seigneurie de vouloir bien donner au porteur le commandement d'un navire aussitôt qu'il sera possible? je désire vivement qu'il soit en activité de service.
>) Je suis, mylord , etc. »
— Pourquoi ne pas mentionner votre nom? me demanda mon oncle.
— Cela est inutile^ puisque je remettrai moimême cette lettre pour presser ma nomination.
La lettre fut placéedevant mon aïeul,etccncfut
pas sans peine qu'on lui fit comprendre qu'il la
signât. Je le remerciai, pliai la lettre et la mis dans
ma poche. Ses facultés intellectuelles semblaient
130 I'Ii:riie si>iim.f..
avoir encore baissé depuis la dernière fois qiieje l'avais vu. Cependant^ en levant les yeux sur moi, un souvenir parut le frapper.
~Eli bien ! mon enfant , me dit-il, ainsi donc vous vous êtes échappé de prison ? — Et comment se porte votre ami? — Monsieur... comment le nommez-vous?
— 0'Brien,mylord.
— O'Brien ! s'écria mon oncle ; et il est votreami? en ce cas, monsieur, je présume que c'est à vous (jue je suis redevable des enquêtes qu'on a jugé à propos de faire en Irlande sur ma conduite; des bruits odieux qu'on a fait courir; des intrigues (jui ont eu lieu pour corrompre mes domestiques, et de mille autres impertinences.
Je me trouvai pris au dépourvu, mais je ne voulus pas nier la vérité , et je me bornai à lui répondre (|ue je n'avais jamais cherché à corrompre les domestiques de personne.
— Cela peut être, mais vous chargez les autres de le faire. J'ai découvert toutes vos trames après le départ de ce drôle pour l'Angleterre.
— Si c'est au capitaine O'Brien que vous appliquez ce terme, monsieur, je ne puis le souffrir.
— Comme il vous plaira, monsieur; mais je vous prie de sortir de cette maison à l'instant et je vous préviens que vous ne devez désormais at-
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tendre du lord Privilège actuel, et de celui (jui portera ce titre après lui, que les représailles que mérite votre irifâme conduite.
— J'étais piqué, et je lui répondis avec vivacité.
— Je n'attends certainemeni rien de plus ni du lord Privilège actuel, ni de celui qui portera ce titre après lui, mais j'espère que celui qui le portera après vous fera tout ce qui sera en son pouvoir pour votre serviteur.
Les yeux de mon oncle étincelaient tandis que je parlais ainsi, et dans le fait qe discours était une imprudence et même une folie, et je n'eus par la suite que trop de raisons pour le reconnaître. Je me hâtai dp sortir de la maison , de crainte qu'on ne me fît mettre à la porte, ou qu'on ne me reprit de vive force la lettre adressée au premier lord de l'amirauté : mais je n'oublierai jamais le coup d'œil de vengeance, de haine et de menace que me lança mon oncle, quand je le saluai en sortant, ainsi que lord Privilège.
Je retournai chez moi, sans perdre un instant.
— O'Brien, dis-je en arrivant, il n'y a pas un instant à perdre. Prenez cette lettre , et partez sur-le-champ pour Londres; car soyez sûr que mon oncle cherchera à me faire tout le mal qu'il pourra. Je lui racontai tout ce qui s'était passé , et il fui convenu entre nous que ce serait lui (pii
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se servirait de la lettre^ qui pouvait lui être utile aussi bien qu'à moi-même, puisque c'était une recommandation au porteur. S'il obtenait le commandement d'un navire, j'étais sûr non seulement d'êlre son lieutenant, mais de faire voile avec un ami. Le lendemain matin O'Brien partit pour Londres, et il vit le premier lord de l'amirauté , dès le lendemain de son arrivée dans la capitale , car heureusement c'était un jour de réception. Le premier lord lut la lettre, fit le meilleur accueil à O'Brien, l'invita à s'asseoir, et lui demanda des nouvelles de la santé de lord Privilège.
— Avec la grâce de Dieu, répondit O'Brien, Sa Seigneurie peut vivre encore bien des années et je ne l'ai jamais entendu se plaindre d'aucune indisposition.
Après quelques minutes de conversation , le premier lord lui dit : — Capitaine O'Brien, je suis toujours disposé à obliger lord Privilège et surtout quand il me recommande un officier qui s'est distingué comme vous. Si vous voulez passer à l'amirauté dans quelques jours, vous apprendrez ce qu'il aura été possible de faire pour vous. O'Brien nous écrivit sur-le-champ les détails de cette entrevue , et nous attendions une seconde lettre avec impatience ; mais au lieu de nous écrire, il arriva lui-même trois jours après. Dès qu'il fut entré, il courut à moi et me serra dans
ses bras; se tournant ensuite vers ma sœur, il l'embrassa de même , et se mit ensuite à danser dans la chambre.
— Qu'avez-vous donc , O'Brien ? lui demandai-je tandis que ma sœur reculait toute confuse.
— Ce que j'ai ! s'écria O'Brien en tirant un morceaude parchemin de sa poche; voyez, Pierre, voyez ! — Voici pour l'honneur el la gloire ! un brick de dix-huit canons, Pierre ! — Le Serpent à sonnettes, — capitaine O'Brien. — Destination, les Indes occidentales ! — Par le saint-père ! mon cœur crève de joie ! — Ne suis-je pas hors de moi ? Aije encore mon bon sens ?
— J'ose dire qu'Hélène en doute ^ répondis-je en jetant un regard sur ma sœur, qui s'était retirée dans un coin de l'appartement^ les joues encore rouges.
O'Brien se rappela sur-le-champ la faute qu'il avait commise, et, reprenant sa politesse naturelle, il s'avança vers ma sœur, et lui dit :.
— Je vous dois mille excuses, ma chère miss Hélène ; mais ma joie était si grande, ma reconnaissance pour votre frère si vive, que, dans la chaleur des sentiments qui m'animaient, j'ai eu le tort de souffrir que l'expression s'en étendit de lui sur celle qui lui est si chère, et qui lui ressemble tant par les traits et par le cœur. Daignerez-vous me pardonner, et ne voir dans mon
incliscrélion que l'elfet de ma reconnaissance ? Hélène sourit et lui tendit la main. O'Brien la conduisit vers le sofa, et nous nous y assîmes tous trois. 11 nous fit alors une relation plus intelligible de tout ce qui s'était passé. Il s'était rendu à l'amirauté le surlendemain du jour où il avait remis la lettre de lord Privilège. Le premier lord était occupé et ne put le recevoir; mais il lui fit dire de voir son secrétaire particulier, qui lui remit son brevet de commandant du Serpent à sonnettes^ brick de dix-huit canons. Le secrétaire lui dit en confidence qii'il recevrait ordre de mettre à la voile pour les Indes occidentales aussitôt que son navire serait prêt à partir. H lui demanda ensuite qui il désirait avoir pour premier lieutenant. O'Brien uie désigna; mais il ajouta que si Tamiranté ne croyait pas devoir me nommer premier lieutenant avant d'avoir passé par le grade de second, il désirait du moins qu'on me donnât cette qualité sur son brick.' Le secrétaire lui dit qu'on aurait certainement égard à ses désirs , et le pria de lui permettre de placer un midshipman sur son bord ; O'Brien y consentit, el; i|s se séparèrent satisfaits l'un de l'autre. En sortant de l'amirauté O'Brien pai'tit sur-le-champ pbui' nous apporter ces bonnes nouvelles.
^ — Et maintenant, nous dit-il, voici le plan que je me suis tracé. D'abord je cours à Plymoulli
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pour arborer mon pavillon à bord du Serpent à sonnettes. Ensuite je demande à l'amiral du port un congé de quinze jours , et je vais en Irlande pour voir ce (|ui s'y passe, et savoir ce qu'a pu faire le père Mac Gralh. Ainsi donc, Pierre, passons cette journée le plus gaîment possible ; car, (juoique vous et moi nous devions nous revoir bientôt , il peut s'écouler des années avant que nous soyons tous les trois assis sur ce sofa, si cela nous arrive jamais.
Hélène, dont les nerfs étaient encore agités par la suite de la mort de notre mère, baissa les yeux à cette remarque d'O'Brien , et je les vis se remplir de larmes. Cependant nous passâmes une lieureusejournée. Mon père dînait en ville et nous n'eûmes pas d'accès de mauvaise liumeur à supporter. J'avais d un côté une sœur chérie , de l'autre un ami sincère; peu de situations sont plus dignes d'envie.
O'Brien partit le lendemain au point du jour. Pendant le déjeuner on remit une lettre à mon père. Elle était de mon oncle, qui lui annonçait froidement la mort subite de lord Privilège , arrivée la nuit précédente. H l'informait que les funérailles auraient lieu le septième jour après le décès , et que le testament serait ouvert immédiatement après l'enterrement. Mon père me remit celle lettre sans me dire un seul mol , cl
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continua son déjeuner. Je ne puis dire que celle mort fil sur moi une forte impression , mais j'y fus sensible , car mon aïeul m'avait une fois témoigné de l'amitié. Quant à ce qu'éprouva mon père, je ne pus, ou, pour mieux dire, je ne voulus pas analyser ses sentiments. Dès qu'il eut fini sa dernière tasse de thé, il se leva de table et se relira dans son cabinet. Je fis part alors à ma sœur de la nouvelle que nous venions de recevoir.
— Juste ciel ! dit-elle, dans quel état de société étrange et contre nature faut-il que nous vivions, pour qu'un fils puisse apprendre si froidement la nouvelle delà mort d'un père!
— C'est que dans cette société, ma sœur, tous les sentiments sont sacrifiés à des considérations mondaines. On néglige , on abandonne presque tous les enfants, à l'exception d'un seul. On ne compte pour rien les vertus et les talents 5 on n'a des yeux que pour l'héritier appelé à recueillir la substitution. Quand les pères brisent ainsi tous les liens de la nature , est-il surprenant que les enfants les méconnaissent ? Vous avez raison de le dire, c'est un état de société détestable.
— Je n'ai pas dit détestable, mon frère ; j'ai dit étrange et contre nature.
— Quand vous l'auriez dit, Hélène, vous auriez dit la vérité. Je ne voudrais pas pour le titre de lord Privilège, et pour la fortune qui l'accom-
pagne, me trouver l'être égoïste, isolé et délaissé qu'était notre aïeul. Si l'on m'offrait tous ces biens en ce moment, je ne les accepterais pas en échange de l'affection d'Hélène.
Ma sœur se jeta dans mes bras; nous allâmes faire une promenade dans le jardin , et nous eûmes une longue conversation sur l'avenir , sur nos désirs, nos espérances, notre perspective.
CKAPIXRK XI.
J'accompagnai mon père à Eagle-Park pour assister aux obsèques de lord Privilège. On nous fit entrer dans une grande salle où le corps du défunt avait été exposé sur un lit de parade pendant trois jours. La tenture noire, les grands panaches , les riches ornements du cercueil , et le nombre de bougies qui éclairaient l'api^arlement produisaient un effet grand et solennel. Appuyé sur la balustrade placée devant le cercueil, et son-
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géant aux restes qu'il contenait,, je ne pus m'enipêcher de me rappeler l'instant où la glace du caractère de mon pauvre grand-père semblait sur le point de se fondre .pour moi, et où il m'avait appelé son enfant. Je me dis que, suivant toutes les probabilités, si mon oncle n'eût pas eu un fils, il serait mort dans mes bras, m'aimant pour moimême, indépendamment de toute considération mondaine. Je sentis (|ue, si je l'eusse connu plus longtemps, j'aurais pu aussi l'aimer , et je songeais combien peu tous ces vains honneurs qui lui étaient rendus après son trépas , pouvaient compenser la perte de ces sentiments d'atfeclion réciproque qui auraient ajouté à son^ bonheur pendant sa vie. Mais il avait vécu pour la pompe et la vanité, et la pompe et la vanité le suivaient au tombeau. Je pensai à ma sœur Hélène et à O'Drien , et je me dis que Pierre Simple aurait pu être un objet d'envie pour feu le très honorable lord vicomte Privilège, baron de Corston , lord lieutenant du comté, etl'uq des membres du conseil privé de Sa Majesté.
Après les funérailles qui furent splendides , mais qui parlèrent aux yeux plus qu'aux cœurs, nous retournâmes au château , et l'on nous fit entrer dans la bibliothèque. Nous y trouvâmes mon oncle, qui avait alors pris le titre de lord Privilège, et qui avait mené le deuil. Il nous y atten-
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clait, assis sur le fauteuil si constamment Qccupé par le défunt, et il avait deux hommes de loi à ses côtés, A mesure que nous arrivions il nous faisait signe de nous asseoir , mais pas un mot ne fut prononcé. Quand tous les parents jusqu'aux cousins au quatrième et au cinquième degré furent arrivés , l'homme de loi qui était assis à la droite de mon oncle, mit ses lunettes, déroula un parchemin, etcommençala lecture du testament. J'y fis peu d'attention, parce que je fus rebuté par le nombre de termes techniques et inintelligibles pour moi qui s'y trouvaient. Enfin, mon nom frappa mon oreille. C'était une somme de dit mille livres sterling que mon aïeul me léguait. Mon père, (|ui était assis à côté de moi, me poussa légèrement du coude, et je m'aperçus que sa physionomie n'était pas aussi lugubre qu'auparavant. Je me rappelai ce qu'il m'avait clit quand nous partions ensemble d'Eagle-Park après la première visite que j'y avais faite , que la manière dont lord Privilège m'avait accueilli, m'assurait un legs de dix mille livres dans son teslaujcnt, et je fus émerveillé qu'il eût si bien deviné la somme. Je pensai aussi à ce que m'avait dit mon père, qu'il n'avait fait que bien peu d'épargnes, et je me félicitai de me trouver en état de pourvoir à tous les besoins d'Hélène, si nous venions à perdre mon père, quand j'entendis prononcer mon nom
une seconde fois. C'était un codicille, daté seulement de huit jours avant la mort de lord Privilège, et dans lequel il disait qu'étant mécontent de ma conduite, il révoquait le legs qu'il m'avait fait. Je savais d'où partait ce coup. Je regardai mon oncle en face ; il avait les yeux (ixés sur moi, comme s'il eût attendu mon regard, et je les vis briller d'un plaisir malin. Je lui répondis par un sourire exprimant le mépris , et je me tournai vers mon père, qui avait la tête penchée sur la poitrine, et les mains serrées l'une dans l'autre. Quant à moi, quoique frappé de ce coup, car je sentais combien cette somme nous aurait été précieuse, j'étais trop fier pour le montrer. Dans le fait, je n'aurais pas voulu changer de situation avec mon oncle , encore moins de sentiments ; car, lorsque ceux qui survivent à un être appelé devant le tribunal de son créateur, se réunissent pour apprendre comment il a disposé des biens passagers et périssables qu'il ne peut emporter avec lui, tout sentiment de rancune et de malveillance devrait disparaître , du moins pour le moment, et la mémoire du défunt devrait produire l'harmonie et la charité. Après un instant de réflexion, je sentis que je pouvais pardonner à mon oncle.
11 n'en était pas de même de mon père. Le codicille qui me privait de mon legs étant la der^
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nière disposition du défunt , l'homme de loi roula de nouveau le parchemin, et ôta ses lunet les. Chacun se leva, mon père prit son chapeau et me disant d'une voix dure de le suivre, il arra cha son crêpe, et le jeta par terre en s'en allant 11 appela lui-même sa voiture^ attendit dans le vestibule qu'elle arrivât^ et y monta. J'en fis autant; il leva les glaces, et ordonna au cocher de partir.
— Pas un shelling ! s'écria-t-il alors , par le Dieu duciel,pas un shelling ! mon nom n'aété prononcé que pour une misérable bague de deuil! — Et vous , monsieur , quelle a donc été votre conduite ? Qu'avez-vous fait pour mécontenter votre aïeul au point de le déterminer à révoquer le legs qu'il vous avait fait ? Répondez, monsieur, répondez sur-le-champ.
— Rien que je sache, mon père. Il est évident que mon oncle est mon ennemi.
— Et pourquoi serait-il votre ennemi, monsieur? Si c'est lui qui a engagé votre oncle à révoquer ce legs , il doit en avoir eu quelque raison. J'insiste pour la connaître, monsieur.
— Quand vous serez un peu plus calme, mon père, je vous expliquerai tout. Mais j'espère que vous ne trouverez pas que je vous manque de respect, si je vous dis que comme ministre de l'église anglicane
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— Au (Hable l'église anglicane , et ceux qui m'y ont fait entrer ! s'écria mon père dans un transport de rage.
, Je fus choqué d'entendre sortir de sa bouche de pareilles expressions, et je ne dis plus rien. Il parut lui-mériie honteux de son emportement , et, s'appuyant au fond de la voiture, il garda un sombre silence jusqu'au moment où nous arrivâmes à la maison. Dès que nous fûmes entrés, il alla s'enfermer dans son cabinet; et j'allai trouver Hélène. Je lui fis part de tout ce qui s'était passé , et après une assez longue conversation , nous convînmes qu'il était indispensable d'informer mon père des causes qui avaient porté mon oncle à concevoir de la haine contre moi.
Après le dîner , ma sœur nous laissa tête à tête, et alors je racontai à mon père tout ce que j'avais appris relativement à l'établissement de mon oncle en Irlande et ce qu'O'Brien avait fait pour tâcher de découvrir la vérité.
— Eh bien ! Pierre, me dit-il après quelques ihstants de réflexion, je comprends à présent toute l'aflaire, je n'ai nul doute qu'il n'y ait eu substitution d'enfant , pour nous priver de Jios droits légitimes. Mais je mettrai moi-même la main à l'œuvre pour découvrir ce secret, et à l'aide du capitaine O'Brien et du père Mac Grath , je ne le crois pas impossible.
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— O'Brien fera tout ce qu'il lui sera possible^ mon père, j'attends de ses nouvelles incessamment. 11 y a huit jours qu'il est en Irlande.
— Je m'y rendrai moi-même, s'écria mon père, et il n'y a pas de moyen auquel je n'aie recours pour découvrir ce complot infernal. Non, répétat-il en frappant du poing sur la table avec une telle violence que deux verres à vin en furent renversés et brisés. — Pas de moyen que je ne mette en usage ?
— Vous voulez dire, mon père, nul moyen qui puisse être employé légitimement par un homme de votre profession.
— Je veux dire nul moyen qu'un homme puisse employer portr recouvrer les droits dont il a été injustement frustré. Ne me parlez pas de moyens légitimes quand je perds un titre et une fortune splendide par la substitution illégitime d'un faux héritier. De par le Dieu du ciel ! j'opposerai la fraude à la fraude , les faux serments aux faux serments, le sang au sang s'il le faut. Mon frère a ' rompu tous nos liens, et il me rendra mes droits, quand je devrais les lui demander le pistolet à la main.
— Pour l'amour du ciel, mon père, ne vous livrez pas à de si violents transports. — Rappelezvous votre profession.
— Je me la rappelle, dit-il avec amertume , •
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et je me rappelle aussi que je fus forcé de la prendre contre mon gré. Je crois encore entendre les paroles de mon père, et le ton de froideur solennelle avec lequel il me dit que j'avais à choisir d'entrer dans l'église ou de mourir de faim. — Mais j'ai mon sermon à préparer pour demain, et je ne puis rester ici plus longtemps. Dites à Hélène de m'envoyer mon thé dans mon cabinet. Je ne croyais pas que mon père fût lout-à-fait dans une disposition d'esprit convenable pour composer un sermon 5 mais je ne répondis rien. Ma sœur vint me rejoindre, et nous ne le revîmes que le lendemain à l'heure du déjeuner. J'avais déjà reçu d'O'Brien la lettre suivante :
« Mon cher Pierre ,
» J'ai été à Plymoulh, j'ai arboré mon pavillon ; j'ai chargé mon premier lieutenant de faire porter à bord le lest et la provision d'eau , et je suis parti pour l'Irlande. Le capitaine O'Brien y a été parfaitement accueilli par sa famille , qui est dans une situation florissante. A présent que mes deux sœurs sont bien mariées , mon père et ma mère sont fort à l'aise , si ce n'est qu'ils se trouvent un peu esseulés; car je crois vous avoir déjà dit qu'il a plu au ciel d'appeler à lui tous mes antres frères et sœurs , excepté mes deux
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sœurs mariées et une qui est entrée dans un couvent, et qui s'est dévouée à Dieu, quand la petitevérole l'eut tellement sacrifiée que pas un homme ne voulait la regarder. Depuis que leur famille avait commencé à grandir , mon père et ma mère ne faisaient que se lamenter de ce qu'aucun de nous ne quittait la maison paternelle, et à présent que leurs enfants sont partis de manière ou d'autre, ils se plaignent toute la journée de se trouver seuls, sans avoir personne pour leur tenir compagnie, si ce n'est le père Mac Grath et les cochons. Nous ne sommes jamais contents dans ce monde, c'est une chose sûre ; et maintenant qu'ils ont tout ce qu'il leur faut, il semble que tout leur manque.
» La première chose que je fis en arrivant, fut d'envoyer chercher le père Mac Grath. 11 me dit qu'il avait enfin rencontré le père O'Toole , et qu'il avait eu avec lui une petite conversation qui avait fini par une petite querelle; qu'il lui avait déchiré sa soutane neuve sur le dos; que le père O'Toole s'était plaint à l'évéque , et que l'affaire en était là. Mais, depuis ce temps, nous avons appris que ce chenapan de prêtre a quitté ce canton, et, ce qui est de pire, il a emmené avec lui Ella et sa mère. Mais ce qui est encore plus fâcheux, c'est que personne ne sait où ils sont allés, quoiqu'on suppose qu'ils ont passé l'eau.