II
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C'est une mauvaise affaire , car comment tirer la vérité de la vieille femme ? Tant que nous serons en guerre avec la France, nous ne pouvons les y suivre. D'une autre part, c'est un bonheur pour moi, parce que cela me dispense de tromper plus longtemps celte pauvre jeune fille, en lui mettant dans la tête des idées qui ne se réaliseront jamais. On a dit au père Mac Gratli qu'elle n'a fait que pleurer et gémir pendant les deux jours qui ont précédé son départ , étant sans cesse grondée par sa mère, et menacée par ce brigand d'O'- Toole. Tout notre espoir à présent est de découvrir le soldat, et sa femme qu'on a fait partir pour l'Inde, avec lui,sans doute dans l'espérance que la fièvre jaune ou quelque autre maladie l'emportera. Votre oncle est un coquin jusqu'au bout des ongles. Je partirai d'ici dans trois jours pour me rendre à Plymouth, où vous viendrez me joindre. Mes compliments à votre père, et mes respects à votre sœur, sur qui je prie tous les saints de veiller. Adieu, je suis tout à vous.
» Térence O'Brien. »
Je mis cette lettre dans les mains de mon père, quand il vint pour déjeûner. — C'est un complot bien ourdi, me dit-il après l'avoir lue. Il faut que noussuivionssur-le-champleconseilde M. O'Brien, et que nous nous mettions à la piste de la nour -
rice. Savez-vous à quel régiment son mari appartient ?
— Oui, mon père; c'est le 33% et je l'ai vu s'embarquer il y a environ trois mois.
— Et vous m'avez dit, je crois, qu'il se nomme O'Sullivan. El bien ! je vais écrire sur-le-champ à mon gendre^, le capitaine Fielding, pour le prier de prendre les renseignements les plus exacts sur ce soldat et sur sa femme. J'écrirai aussi à votre sœur Lucie ; car les femmes sont plus adroites que les hommes dans les affaires de ce genre. Si le régiment est à Ceylan , tant mieux ; dans le cas contraire, il faut que Fielding obtienne un congé pour aller faire des enquêtes dans l'Inde. Moi, j'irai en Irlande, et je tâcherai de découvrir les traces de la vieille femme et du père O'Toole.
Mon père se retira dans son cabinet ; et je commençai mes préparatifs de départ. J'avais reçu une lettre qui m'annonçait ma nomination, et j'avais écrit pour demander qu'on m'envoyât ma commission à Plymouth , afin de ne pas être obligé de faire le voyage de Londres. Le lendemain, je fis mes adieux à mon père et à ma sœur , et j'arrivai sans aucune aventureà Plymouth, où jelrouvai O'Brien. Le même jour j'allai annoncer mon arrivée à l'amiral du port, et je rendis une visite à mon brick. En revenant^ comme je passais par Fore-Street, je remarquai un marin vigoureux et
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de belle taille , dont le dos était tourné vers moi, et qui lisait un placard annonçant que le Serpent à sonnettes, capitaine O'Brien, allait mettre à la voile pour les Indes occidentales, pays où les doublons étaient en si grande abondance qu'on n'employait pour lest que des dollards, et qu'il lui manquait encore quelques bons marins. On aurait pu dire qu'il lui en manquait beaucoup, car nous n'avions encore que six hommes d'équipage; mais il n'est pas d'usage dans ce monde d'afficher sa pauvreté. Je m'arrêtai un instant, et j'entendis cet homme se dire à lui-même : Oui, oui, des doublons! cela ne prendra pas avec moi ; j'ai fait assez souvent le voyage des Indes occidentales , et ce n'est pas à moi qu'on en revendra. Mais je voudrais savoir si ce capitaine O'Brien était le second lieutenant du Sanglier. Si cela était, je pourrais me décider à faire une croisière avec lui.
Je crus reconnaître cette voix , je lui touchai l'épaule, et il se retourna. — Quoi , Swinburne , est-ce vous? m'écriai-je en lui serrant la main, car j'étais enchanté de le revoir.
—Ah! c'est monsieur Simple ! En ce cas je supposeque jenemetrompe pas, et quec'est M. O'Brien du Sanglier qui commande ce bâtiment. — Quand on voit le poisson pilote , on peut être sûr que le requin n'est pas bien loin.
— Vous ne vous trompez , Swinburne , qu'en
appelant le capitaine O'Brien un requin. Ce n'est pas un requin.
— Non , non il ne l'est pas, si ce n'est dans un sens ; c'est-à-dire que j'espère qu'il fera bientôt sentir ses dents aux Français. — Mais je vous demande pardon, monsieur, ajouta-t-ilen ôtant son chapeau.
— Oh! j'entends, vous n'aviez pas remarqué mes épaulettes. Oui , Swinburne , je suis lieutenant du Serpent à sonnettes, et j'espère que vous ferez voile avec nous.
— En voici ma parole, monsieur Simple, dit-il en me donnantungrandcoupdesa large maindans la mienne. Je suis content quand je sais que le capitaine est un bon officier ; mais quand il y en a deux, c'est undouble bonheur pour moi. levais prendre une barque, faire inscrire mon nom sur le rôle de l'équipage , et je reviendrai ensuite à terre pour dépenser ce qui me reste d'argent, et pour voir si je pourrai vous trouver quelques hommes de bonne volonté , car je sais où ils sont nichés.— J'ai reluqué ce bâtiment hier matin, et j'avais déjà pris du goût pour lui, il a l'air diablement bon voilier. Mais j'espère que le capitaine O'Brien ajoutera quelque ornement à sa proue. Je n'ai jamais vu un bâtiment sans une belle proue faire de bonnes prises.
— Je crois que le capilaine en a déjà parlé au
commissaire de la marine. Au surplus nous pouvons faire ce changement nous-mêmes.
— Rien n'est plus facile. Une corde de quatre pouces peut faire le corps d'un serpent 5 je suis en état d'en sculpter la tête ; et quant à la sonnette, il est bien aisé d'en trouver une. — Ainsi donc , au revoir, monsieur Simple.
Swinburne tint sa parole , il alla le soir même faire inscrire son nom sur le rôle de l'équipage, et, le lendemain matin, il nous amena six excellents marins, qu'il avait déterminés à s'embarquer. — Dites au capitaine O'Brien, me dit-il, de ne pas se presser de prendre les premiers venus. Je sais où trouver encore de bons marins, mais je veux essayer d'abord les moyens de persuasion. Il ne se passait pas un jour sans qu'il nous amenât quelques hommes de bonne volonté, nous en trouvâmes quelques autres; mais quoique nous fussions, sous tout autre rapport, prêts à mettre à la voile, il nous manquait encore près de la moitié de notre complément d'hommes. L'amiral nous autorisa alors à nous en procurer par la voie de la presse.
— Monsieur Simple , me dit Swinburne , j'ai fait tout au monde pourpersuader à une vingtaine d'excellents marins de s'embar(|uer avec nous ; mais ce sont des entêtés; ils ne le veulent pas. Cependant j'ai mis dans ma tête que notre serpent serait bien monté , et s'ils ne savent pas ce
qui leur convient , je le sais pour eux , et ils finiront par m'en remercier. J'ai donc résolu de les enlever tous d'un seul coup de filet.
La nuit suivante, nous prîmes un fort détachement des hommes de notre équipage , et, guidés par Swinburne, nous nous rendîmes à terre , et nous entourâmes un cabaret dans lequel il savait que se réunissaient ceux que nous cherchions. Nous y prîmes vingt-trois bons marins, ce qui mit notre équipage presque au complet, et l'amiral fil passer du vaisseau de garde sur notre bord le nombre d'hommes qui nous manquait encore. Je ne crois pas qu'on ait jamais vu sortir du port de Plymoulh un navire monté par un meilleur équipage que le Serpent à sonnettes.