CHAPITRE XII
Nous fûmes enchantés quand le maître d'équipage arriva à bord pour conduire en rade, et nous
lefùmesencoredavantagequandnousvîmesquenotre brick, qui venait d'être lancé à la mer à l'instant où O'Biien en avait été nommé commandant, était excellent voilier. 11 en donna encore de meilleures preuves quand nous fûmes en pleine mer; nul bâtiment ne pouvait nous atteindre, et aucun de ceux que nous chassions ne pouvait nous échapper. Il pinçait le vent comme par magie, et virait en un instant. On fit la paie de l'équipage suivant la coutume, et nous restâmes trois jours à l'ancre en rade, en attendant nos ordres. Ils arrivèrent enfin, et nous fûmes chargés de porter des dépêches à la Jamaïque. Nous partîmes avec un bon vent, et nous fûmes bientôt hors du canal. Tout notre temps fut alors employé à apprendre à notre nouvel équipage à faire le service des canons, et à mettre de l'ensemble dans loutes les manœuvres, et nous ne tardâmes pas à voir une excellente discipline établie sur notre bord.
Notre premier lieutenant était un homme assez singulier. Il aimait passionnément les courses de chevaux , et il savait le nom de tous les coursiers qui depuis vingt ans avaient remporté des prix à Derby et au Oaks. Il était expert dans tous les exercices gymnastiques, grand chasseur, et il avait à bord un chien d'arrêt. C'était une espèce de dandy, et il portait toujours des gants, même quand il était de service. Il était bien fait, bien élevé, et
marin passable, c'est-à-dire il en savait assez pour s'acquitter de ses devoirs; et maintenant qu'il était premier lieutenant , et par conséquent obligé de travailler davantage, il apprenait chaque jour quelque chose de plus. Jamais je n'ai connu un compagnon plus agréable, ni unjeune homme plus remplid'honneur. 11 n'y a jamais plus de deux lieutenants sur un brick. Les autres officiers étaient le maître d'équipage, jeune homme un peu brusque, maisayant un bon cœur, plein d'intelligence, et toujours de bonne humeur; le chirurgien, peutêtre un peu trop courtisan; et le munitionnaire, qui était cecju'on appelle un peu trop près regardant. Mais en général on fait aux munitionnaires plus de reproches qu'ils n'en méritent.
Mais, tout en parlant du brick et des ofïiciers, j'allais oublier de rapporter un incident qui arriva deux jours avant notre départ. J'étais dans la cabine avec O'Brien , quand M. Osbaldislonc , le premier lieutenant, vint lui dire qu'un très jeune homme se présentait pour servir à bord du brick, et qu'il y avait encore deux places à remplir dans l'équipage.
— Eh bien! répondit O'Brien, voyez si vous pouvez en faire quelque chose, et, en ce cas, fai-» tes inscrire son nom sur le rôle.
— Je l'ai déjà questionné , monsieur. Il dit qu'il n'a été que fort peu de temps sur mer. Je
lui ai demandé de monter sur le grand mât, pour l'essayer, mais il n'a pas eu l'air de s'en soucier.
— Faites ce que vous jugerez convenable, Osbaldistone, dit O'Brien; et le premier lieutenant se retira.
Il revint au bout d'un quart d'heure. Monsieur, dit-il à O'Brien, j'ai envoyé le jeune homme au chirurgien pour la visite d'usage, mais il a refusé de se déshabiller. Le chirurgien est convaincu que c'est une femme. Je l'ai interrogée, mais elle refuse de me répondre^ et demande à vous parler.
— A me parler, s'écria O'Brien avec surprise. Oh! c'est sans doute la femme d'un de nos hommes, qui veut se glisser sur notre bâtiment par surprise. Eh bien! envoyez-la moi; je lui prouverai qu'il est impossible qu'elle reste sur ce brick.
Au bout de quelques instants, le premier lieutenant l'envoya dans la cabine, et l'entendant descendre, j'allais me retirer. — Restez, Pierre, restez, me dit O'Brien en riant; songez qu'un pareil tête-à-tête pourrait compromettre ma réputation.
La sentinelle ouvrit la porte, et, que ce fût un jeune garçon ou une fdle, je n'avais jamais vu de traits plus intéressants. Ses cheveux étaient coupés comme ceux d'un jeune homme, et je n'aurais pu dire quel était son sexe.
— Vous avez désiré me bienheureux saint
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Patrice! s'écria O'Brien, la considérant avec attention; c'est elle! mon Dieu, mon Dieu!
La jeune fille pâlit, rougit, pâlit encore, tous ses membres tremblèrent, ses genoux plièrent sous elle, et si je ne l'avais soutenue, elle serait tombée sur le plancher. Je vis qu'elle avait perdu connaissance, et, la plaçant sur le sofa^ j'e me hâtai d'aller chercher de l'eau.
— Par tous les saints qui prient pour nous, s'écria O'Brien, quand je rentrai, je donnerais mon bâtiment et ma commission, quelque prix que j'y attache, pour que cela ne fût pas arrivé.
Je lui baignai le front avec l'eau que j'avais apportée, et quoique je ne l'eusse jamais vue , je savais qui elle était. J'étais sûr que c'était la pauvre fille à qui O'Brien avait fait accroire qu'il l'aimait et qu'il l'épouserait, pour tâcher de découvrir la vérité sur l'échange d'enfants dont nous faisions plus que soupçonner mon oncle. Lorsqu'elle commença à reprendre connaissance, O'Brien me dit : — Laissez-moi seul, Pierre, et veillez à ce que personne n'entre ici.
Je restai près d'une heure à la porte de la cabine, à côté de la sentinelle, et j'empêchai plusieurs personnes d'y entrer. Enfin O'Brien sortit, me chargea de faire mettre son gig en mer, et d'entrer dans la cabine quand il serait prêt à partir.
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Lorsque j'y arrivai, je vis évidemment que la pauvre fille avait beaucoup pleuré, et O'Brien lui-même était fort ému.
— Tout est arrangé, Pierre, me dit-il; vous allez la conduire à terre, et vous ne la quitterez qu'après l'avoir vue monter en diligence. Rendezmoi ce service, Pierre. — Vous le devez, ajoutat-il en baissant la voix, car vous êtes en partie cause de tout ceci.
Je serrai la main d' O'Brien, sans lui répondre, et la jeune fille me suivit d'un pas ferme. Je la conduisis à terre, je la vis monter en diligence, et je retournai sur le brick.
De retour à bord, monsieur, dis-je à O'Brien en entrant dans sa cabine, le chapeau à la main, pour lui annoncer mon arrivée, suivant les règlements du service.
— Je vous remercie, Pierre. — Fermez la porte. — Eh bien! que vous a-t-elle dit?
— Pas un seul mot, et je ne lui ai pas fait une question. Elle paraissait déterminée à suivre en tout point vos instructions.
— Asseyez-vous, Pierre. De toute ma vie, je ne me suis jamais trouvé si malheureux, si mécontent de moi-même. Il me semble que le bonheur n'est plus fait pour moi. Un marin ne voit guère que la partie la moins estimable de ce sexe, et il ne sait pas apprécier la valeur de l'autre. Encon-
tant des fadaises à cette pauvre fille,, je ne m'imaginerais guère que je sacrifiais le honneur d'une infortunée qui donnerait sa vie pour moi. Par le sang de saint Patrice! je pensais que l'amour d'une femme était comme le nôtre, et qu'après trois mois de croisière il n'en était plus question.
— Je croyais qu'elle était allée en France.
— Je le croyais aussi ; mais elle vient de me raconter toute l'histoire. Le père O'Toole, et sa mère l'avaient amenée près d'ici sur la côte, dans le dessein de s'emharquer avec elle, pour Dieppe, sur un hàtiment contrehandier. Quand il s'approcha du rivage, pendant la nuit, sa mère et ce coquin d'O'Toole y montèrent ; mais quitter le pays où elle était, c'était pour elle quitter le monde, et avant qu'elle eût pu se résoudre à les suivre, des commis de la douane arrivèrent, firent feu sur les contrebandiers, et ceux-ci se hâtèrent de prendre le large, la laissant sur le rivage avec les bagages de sa mère et du père O'Toole. Elle y trouva différentes lettres qu'elle lut, et elle y vit que sa mère et elle devaient entrer dans un couvent à Dieppe. Le nom du couvent se trouvait sur ces lettres, qui sont importantes, à ce qu'elle m'a dit. Elle retourna dans une petite auberge où ils avaient logé, et pria l'hôte de faire passer à sa mère le bagage et une lettre. Mais elle garda celles qu'elle avait trouvées pour me les re-
mettre. Je n'ai pas encore eu le courage de les lire. Quelques jours après , elle reçut une réponse de sa mère, qui l'informait qu'elle était entrée dans le couvent , et qui l'invitait à venir l'y joindre sans délai. La mère a déjà prononcé ses vœux, ainsi nous savons où nous pourrons la trouver.
— Et où va cette pauvre fille à présent , O'Brien ?
— Il paraît qu'en venant à bord, elle espérait ne pas être découverte avant que nous eussions mis à la voile, et elle se proposait de m'accompagner ; mais j'ai été obligé de lui dire que les règlements de la marine ne le permettaient pas. — Ah, Pierre! c'est une cruelle affaire!
— Fort bien , O'Brien, mais que va-l-elle devenir?
Elle va chez mon père , et elle y restera dans l'espoir que j'y retournerai un jour, et que je l'épouserai.
— Vous ne l'avez donc pas détrompée?
— Pouvais-je luiporterun coup pareil, Pierre? Je serais plutôt mort; je l'aurais plutôt épousée. — Non, non; j'ai écrit au père Mac Grath de lui apprendre la vérité avec tous les ménagements possibles. Quand je serai bien loin, peut-être y serat-elle moins sensible. — Pierre, mon cher ami, de grâce ne m'en parlez pas davantage ?
Jamais je ne prononçai son nom devant lui ; mais comme il ne sera plus question de la pauvre Ella P'ianagan dans le reste de mon histoire, j'informerai ici le lecteur de tout ce qui la concerne. Quelques mois après, O'Brien reçut une lettre du père MacGrath , qui lui annonçait qu'elle était arrivée à Ballyhinch^ et qu'elle faisait la consolation du père et de la mère de mon ami, qui désiraient qu'elle restât avec eux. Mais le père Mac Grath lui ayant dit qu'un capitaine de marine était comme un jnoine, et ne pouvait plus se marier^ elle finit par entrer dans un couvent d'Irlande, afin, dit-elle, de prier Dieu pour O'Brien. Nous apprîmes par la suite qu'elle se trouvait heureuse dans son couyent; mais O'Brien ne se pardonna jamais sa conduite inconsidérée avec cette pauvre fille, et ce fut pour lui une source de regrets perpétuels.
Mais il faut quitter ce sujet pénible, et en revenir au Serpent à Sonnettes , qui arriva enfin à la Jamaïque.
iGO PIERRK SIMPLE.