ANDRÉ FRAYE
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parnasse, lequel tire son nom, vous le savez, du souvenir des récitations poétiques qu'y tenaient les escholiers d’antan, il m'est arrivé souvent, cependant que je bayais aux étoiles, d’être menacé par l’automobile de M. Nouveau- Riche, fabricant de conserves de cornichons. Les diverses muses dont j'ai sucé le lait m'ont rendu sentimental sans remède. Ce pauvre Pierrot continue de croire à des choses auxquelles le scepticisme à la mode empêche d’ajouter foi aujourd’hui. Il croit à l’amour.
Il croit aux sentiments élevés, généreux. Il est capable de demeurer des heures sous la fenêtre de Colombine, la fenêtre que la cruelle ne veut pas ouvrir, capable d'y demeurer parmi la neige, en égrenant d'amoureuses litanies, jusqu’à être trouvé au petit jour mort de froid, enseveli dans le linceul neigeux. Et il ne ressuscite, ce pauvre diable, que pour aller se brûler les ailes à nouveau à la flamme de l'amour. Mais les ailes de Pierrot — ses larges man-
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ches blanches ne sont-elles pas des ailes ? — repoussent toujours.
. Nos âmes peut-être sont faites un pêu de toutes les âmes qui nous ont aimés et que nous avons aimées. Je me plais à le croire. Les poètes, en m'entourant de leur ferveur, m'ont communiqué leur don de s’exalter, leur esprit chimérique et leur force d'illusion. En dépit des souffrances que mes illusions m'ont causées, je les nourris toujours en moi jalousement. Je reste candide, ouvrant des yeux toujours neufs devant la vie, émerveillé comme un enfant. Pierrot est un grand enfant dans l'existence. Et vous pensez si ses compagnons profitent de son ingénuité de poète, comme ils ont autrefois tiré parti de sa niaiserie de valet. Valet !
Maintenant les poètes m'ont élevé au rang d’une sorte de prince, et je suis passé le premier des personnages de la familière comédie. Pierrot est devenu le lyrique de la bande, le sensible, doux et tendre comme une fillette ; il est le
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raffiné. Mais nul n’est prophète dans son pays comme au milieu des siens.
Aussi Arlequin persiste-t-il, en dépit de ma gloire, à m'allonger des coups de batte. Colombine dont je suis énamouré s’obstine, la coquette, à me torturer le cœur. Et Polichinelle et Cassandré continuent de ne me témoigner aucun égard.
Froissé dans ma tendresse, trompé dans la confiance que j'ai mise à tort dans les autres, rudoyé par le sort, penché sur le mystère indéchiffrable de la vie, je devais fatalement tomber en mélancolie. Mais broyer du noir, rêver noir, m'est interdit, à moi qui reste synonyme de blancheur. Et ma mélancolie la plus amère, ma détresse la plus désespérée conservent pourtant une apparence de clarté, dégagent de la lumière. C’est la clarté, la sérénité indéfinissables que l’art prête à ses interprétations même les plus émouvantes par leur tristesse. Si je suis parfois un triste, si je pleure, c’est avec la grâce du
saule pleureur qui penche vers les bassins ses fragiles branches.
Les Muses, en m'’admettant à nouer avec elles leurs rondes, m'ont appris à danser au milieu de la nature. C’est dire qu'elles m'ont enseigné à me délecter devant les fleurs, les arbres, le printemps, le ciel, les jardins soleilleux ou sous la pluie, devant tout ce qui constitue les parures naturelles, si attachantes même dans leurs grisailles.
Et la nature me console, et j'essaie auprès d'elle de me guérir lorsque j'ai l'âme malade.
Et me voici sautant et dansant, redevenu enfant, et riant presque de ma douleur. Je ris dans les larmes comme je pleure aussi au-dessus de mon sourire. Un jeune sculpteur, dont vous avez vu l’œuvre au dernier Salon des Indépendants, Pimienta, en traitant le buste de Pierrot, a imaginé entre le chapeau et la collerette le visage du pitre en deux parties, un côté pour la grimace de la moue, un autre pour l’en-
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jouement du sourire. Et voilà bien, en effet, les deux profils qui à eux deux composent la face de Pierrot. Car si la mélancolie de ce dernier plaît aux poètes lyriques, sa fantaisie séduit et attire les humoristes. Ceux-ci m'ont prêté leur ironie mordante, leur verve malicieuse.
J'ai maintenant de l'esprit jusqu’au bout des ongles. Et je suis espiègle comme un gosse. Les enfants, d'’ailleurs, m'aiment autant que les poètes, lesquels ont ceci de commun avec les enfants qu’ils se consolent, eux aussi, comme l’a écrit Anatole France, avec des images. Oui, j'ai une grande réputation chez les bambins, et il n’en est pas un qui ne connaisse pas mon petié chapeau pointu et ma figure enfarinée.
Pierrot leur apparaît surtout comme un personnage de guignol, Comme une sorte de pitre destiné surtout à provoquer leurs rires communicatifs. Il les fait rire.
Et ceci me ramène à meg origines.
De ces origines, j'hésite un peu à vous
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en parler. Les poètes, les peintres m'ont rendu vaniteux, en me gratifiant, dans leurs vers, leurs pièces et leurs toiles, de tant de qualités et de tant de dons. Pourtant, je ne voudrais point paraître renier mon passé, toué comme le premier parvenu venu.
Mais vraiment je me présente, à mon entrée sur la scène de la vie, sous un assez mauvais jour. Je suis un tantinet embarrassé et je suis bien tenié d'enfariner aussi mes origines.
Et d’ailleurs elles sont si lointaines que vous m'excuserez Si mes souvenirs Paraissent un peu nébuleux. Je n'étais pas très intelligent à mes débuts, ni très spirituel, mais j'avais mille roueries et mille malices sous ma blouse. Je n'étais pas, je l'avoue à ma honte, très scrupuleux, et, si l’on avait connu jadis l'institution du Casier judiciaire, le mien n'aurait sans doute pas eu la virginale blancheur de mon costume.
Je ne puis pas dire que je sois né touf à fait de père inconnu. On s'accorde à
me donner comme l’auteur de mes jours Pedrolino (Petit Pierre), personnage de la Comédie-Italienne, enfariné comme tous les baladins à grimaces d'alors, vêtu de blanc aussi. Il était fort complexe déjà, et c’est de lui que je tiendrais la complexité de mon caractère. Il y en a dans l'existence qui doivent leur réussite à la bêtise des autres. Le contraire se passa pour moi. Arlequin, jusqu'alors fort niais, s’avisa de devenir malin dans la peau de Dominique. Et comme, dans la troupe de la Comédie-ltalienne, il fallait un personnage, comment vous dirai-je, peu dégourdi, mon destin m'’appela à jouer ce personnage de niais et de poltron dont Arlequin-Dominique ne voulait plus. Je prenais donc place sur le Théâire-ltalien en la personne de Gieratone, qui s’affubla et m'affubla de la blouse blanche du paysan français. Ge Gieratone était un pitre d'envergure, un type dans le genre de Charlot, du cinéma. Il devint populaire. Pierrot était lancé. Ft je marchais, dès ce jour, de
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succès en succès. Mon costume se modifia légèrement, emprunta sa forme à celui du Pulcinella napolitain, mais garda sa blancheur. Je me prodigue. Je monte sur les théâtres de la foire, de la foire Saint-Germain à la foire Saint- Laurent. Je mime, j'improvise avec mes compagnons de la Comédie-Italienne, je chante et je danse. Mais le plus souvent je suis muet et je parle par signes. Ah !
dame, si j'en étais resté là, je n'aurais pu aujourd'hui faire cette causerie au Caméléon. Force m'aurait été de me bormer à multiplier les gestes pour me faire entendre de vous. Sur les tréteaux, je suis quelquefois Gilles et quelquefois Pierrot.
Un autre comédien, après Gieratone, me porte également bonheur. C’est Hamoche. Et c'est pour Hamoche-Pierrot que Lulli compose Au Clair de la Lune.
Des jaloux, des pions ont prétendu que Lulli n’avait pas écrit cette suave mélodie. Je me contente, en mime, de hausser les épaules.
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Au Clair de la Lune, mon ami Pierrot. Vous jugez de ma célébrité sur celle de cet air éternel comme moi. L'ami Pierrot jouit, sous Louis XV, d’une telle vogue que les soldats d’un régiment d'infanterie, portant des uniformes tout blancs et perruqués à frimas, sont appelés précisément les « pierrots ». Au milieu du XVIII siècle, un musicien français, Grétry, me prend comme un des principaux personnages de sa fine petite pièce Le Tableau Parlant. Je suis loin d’être muet maintenant.
Pourtant, je le redeviendrai au siècle suivant et je connaîtrai de nouveaux succès comme Pierrot pantomimique. Il n'y à pas de pantomime sans qu'y éclate, sinon toute la blancheur de mes vêtements, du moins celle de mon masque enfariné. Car je quitte quelquefois ma défroque pour revêtir, surtout dans les pantomimes marseillaises, les habits d'un personnage moderne, le vulgaire veston ou la tunique d’un petit soldat.
Mais je demeure toujours le « Pierrot »
de la pantomime, j'en suis le rôle central, le pivot, et il n’existerait pas de pañtomime sans le Pierrot.
Je figure dans Pierrot ministre, Pierrot pochard, Pierrot malade, Pierrot Don Juan, Pierrot surpris, Pierrot en tournée, Pierrot et son chat et tant d'’autres. Paul Margueritte imagine Pierrot assassin de sa femme ; Catulle Mendès, Chand d’habits et le Docteur Blanc ; Chambpfleury, Pierrot Marquis, Pierrot Pendu. On sait que, plusieurs lustres après Le Théâtre des Funambules, le Cercle Funambulesque avait marqué une renaissance de la pantomime et apporté une véritable révolution dans l'art du mime. Et pourtant les auteurs des œuvres mimées me demeurèrent fidèles. C’est toujours Pierrot qui reparaît, dans l'Enfant Prodigue, dans l’Age d'Or, dans les autres transformations que j'ai énumérées sans beaucoup d'ordre. |
Lorsque la pantomime se trouve un peu délaissée par les écrivains, — ils
JACQUES DRÉSA
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ont tort d'ailleurs les écrivains, — Île ballet recueille l'éternel Pierrot et le prend dans son mouvement rythmique et coloré.
Je suis mêlé à l’enchantement des Ballets russes, cette formule d'art si complète ; et les Ballets Suédois m'ont compté naguère, au théâtre des Champs- Elysées, parmi les danseurs de la Boîte à Joujoux, de Claude Debussy.
Dans mon existence mimique, je dois une belle chandelle, — vous voyez bien qu'en dépit de la chanson, ma chandelle n'est pas morte —, je dois une belle chandelle à Debureau, qui m'a empêché, en me ranimant sur la scène des Funambules, de tomber dans l'oubli où peut-être j'aurais sombré, et d’autres chandelles aussi à son fils, de même qu'au mime Paul Legrand, dont le nom demeure lié aux tréteaux des Folies Nouvelles, et enfin aux mimes Séverin, Paul Franck, Georges Wague.
Séverin m'interprétait encore dernièrement dans Chand d'habits. Ce Chand
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d'habits tient toujours, et on le reprend, presque chaque saison, avec un nouveau succès, depuis la date mémorable où la répétition générale en a eu lieu dans l'atelier du peintre Georges Rochegrosse, beau-fils de Théodore de Banville.
Ah ! Théodore de Banville ! il m'a redonné la parole et il m'a fait parler, sur les planches, en vers si riches.
Grâce à lui, je me revanchais de mon silence de mime. Je conserve une légitime fierté d’avoir inspiré cette fine comédie le Baiser à l’auteur de Gringoire.
Car Pierrot s'apparente par quelque côté à ce pâle Gringoire, aux longs cheveux couleur de maïs pâle, à ce Gringoire généreux, sarcastique, simple et naïf, ébloui par la grâce juvénile de Loyse, sa Colombine ou sa fée Urgèle, à lui. Banville a campé, dans le Baiser, un Pierrot si pimpant, si enjoué, ingénu et ardent à la fois, amoureux de l'amour avant d'être énamouré d’une créature plus que féminine, d'une fée,
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comme il esi aussi épris de la nature.
Un autre poète, héritier de la virtuosité de Théodore de Banville en même temps que du culte des romantiques pour les contrastes du rire et des larmes, Edmond Rostand, a aussi remis Pierrot sur le théâtre avec bonheur.
Dans les Deux Pierrots, presque aussi connus que le Baïser, Rostand à ingénieusement dédoublé ce qui formait mon seul caractère. Il a créé un Pierrot qui pleure et un Pierrot qui rit, et il a placé entre les deux une Colombine cruellement hésitante entre ces deux amoureux si différents, mais également séduisants, l’un par sa tristesse, l’autre par sa gaieté. Les comédiens italiens restaient attachés à la coutume de tirer à l'ouverture de chaque saison un feu d’arüfice. Mais ici c’est Banville et Rostand qui répandent dans leurs pièces un véritable feu d'artifice de mots.
Et bien d’autres poètes m'ont fait enchaîner les vers aux vers dans des pièces de théâtre qu'ont abritées des scènes