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plus ou moins illustres. Tout le monde ne peut pas être joué sur la scène de la Comédie-Française, et il est permis d’avoir du talent sur des planches moins connues. Mon cœur généreux se tourne aussi vers les auteurs plus obscurs, vers ceux qui, quelquefois fort bien doués, n'ont pas tout à fait réussi, parce qu'ils n’ont pas rencontré sur le rude chemin de l’art la fée de la Chance, à la glorieuse chevelure d’or, ou plus simplement la rare dame Occasion qui, elle, ne possède qu'un seul cheveu.
J'ai de la reconnaissance pour tous ceux qui ont du talent par ma voix. Et je n'oublie pas Millevoye, l’auteur du Diner de Pierrot, non plus qu'Emile Veyrin, celui de l'Embarquement pour Cythère où le jeune prince, en prenant, pour la fête galante, le déguisement de Pierrot, — ce qui est bien flatteur pour mon costume, — emprunte en même temps mon âme, et cache sous de fines plaisanteries son attendrissement. Et je ne Mme suis pas dessouvenu de l'écrivain
JR 1 à Re
qui mit à nu sur la scène mon Cœur de Pierrot. Dans ce petit acte en vers, Alfred Fourtier a montré un Pierrot quittant sa compagne, en dépit de la tendresse par quoi ils étaient unis sous le toit de leur chaumière.
Mais l’homme — hélas ! — ne sait pas en- [core être heureux,
Et le bonheur pour lui, c'est toujours autre [chose
Lorsque l’'inconstant rêveur revient de son erreur vers le foyer, c’est pour y voir mourir la pauvre Colombine. Voilà que je m'exprime en vers, en vous résumant cette historiette. L’habitude des poètes ! Et voilà au moins une Colombine qui ne se moque pas de son Pierrot, mais l'aime jusqu’à en mourir.
D'ailleurs, la Colombine de Rostand se montrait, elle aussi, bien éprise entre ses deux soupiranis.
Mais tous les poètes ne sont pas doués pour l’art dramatique. On soutient méême, — la question est trop délicate pour
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que je me prononce et je n’ambitionne pas le sceptre de la critique, — que Île poète et le dramaturge ne fraternisent pas dans le même individu. Donc, beaucoup de poètes, fuyant la scène, se sont contentés de me glisser dans leurs volumes de vers.
Tous ceux qui ont accordé leurs Iyres pour chanter la blancheur et le serre-tête noir de Pierrot, — pâté d'encre sur une page immaculée, — se présentent en si grande quantité que je risquerais de bavarder devant vous pendant plusieurs lunes sans être sûr de les avoir nombrés et nommés tous, n'en ayant oublié aucun. Classiques ou verslibristes, beaucoup de poètes m'ont dépeint avec une plume aussi évocatrice que le pinceau du peintre. J'ai essayé de vous exposer, au début de cette causerie, le caractère, l'âme qu'ils m'avaient communiqués et de vous marquer tout ce dont je leur suis redevable. Les Parnassiens ont payé un large tribut d’adoration à ma funambulesque personne.
Théodore de Banville, dans ses Odes aussi funambulesques, m'a joué le tour, mais il l’a fait avec tant de verve que j'aurais mauvaise grâce à lui en garder rancune, de me faire devenir homme.
Au reste, il se rend bien compte que cette métamorphose ne m'enchante pas, et il montre combien j'ai regret à ma blanche fonction de Pierrot.
J'étais Pierrot. Voler au rôtisseur son rôt, Dérober des poissons aux dames de la
[Halle
Tout en les fascinant d'un œil tragique et [pâle,
Boire, manger, dormir, tels étaient mes (destins,
Et je goûtais l'ivresse énorme des festins !
Plus blanc que l’avalanche et que l'aile des [cygnes,
J'étais spirituel et je parlais par signes.
Avec mon maître, vieux et sinistre coquin, Nous poursuivions dans les campagnes Ar- [lequin
Et sa délicieuse amante Colombine.
Mais dès que je levais contre eux ma carabine,
Sur un fleuve brillant comme le diamant Is s’enfuyaient dans des nefs d'or. C'était [charmant.
Nous nous rencontrions parfois. Moins [doux qu'Arbate, J'assommais Arlequin avec sa propre batte.
Colombine, fuyant la cage et le réseau, M'effleurait, en son yol tremblant, comme
[un oiseau ;
Je prodiguais, parmi les cris et les tumul- Îtes,
A Cassandre ébloui, des coups de pieds oc- [cultes.
Mon supplice, d’ailleurs, ne dure pas, et voici que je retourne à mon premier état.
Mon teint moins agité prend des tons de [farine ; Je suis comme tous les ténors, je perds ma [voix ; Et je ris déjà comme un bossu, quand je [vois
Pâlir mon nez, pareil à celui de la lune, Les femmes accourront — Qu'il est beau !
[dira l’une,
Et j'aurai des effets de neige sur mon front.
Et lorsque les petits enfants apercevront Mon visage embelli d’une blancheur su- [prême, Ils diront : J'en veux. C'est de la tarte à la [crème !