‹ Pierrot et les artistesChapitre 8 sur 10 · LA · texte numérisé non relu

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Avant Banville, Théophile Gautier, partageant le même culte pour moi, avait fixé sur l’un de ses Emaux et Camées, un Pierrot :

Battant de l'aile avec sa manche Comme un pingouin sur un éeueil.

Catulle Mendès ajoute aussi un joyau à ma couronne. Il invente à mon sujet une plaisante anecdote, Pierrot fâché à cause de la lune. Fatigué d’être comparé à la lune, Pierrot se retire avec son chien dans la solitude des champs. Mais l'animal aboiïe, prenant la figure de son maître pour la face lunaire.

Les Parnassiens et les Symbolistes sont entrés en lutte, ainsi que vous le savez. Maïs j'ai l'honneur de les réconcilier au moins sur un poini, Car les partisans du Symbole, tout comme les ciseleurs du Parnasse, tressent des vers au même Pierrot, ainsi qu’on noue des guirlandes. Le doux Paul Verlaine lui consacre plusieurs poèmes :

Et son spectre aujourd'hui nous hante, [mince et clair,

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confesse-t-il dans le Pierrot de Jadis.

Dans Parallèlement, Verlaine dessine une inoubliable figure de Pierrot gamin.

Jules Laforgue, pour l'Imitation de Notre-Dame la Lune, compose avec son ironie un peu amère mais si neuve toute une troupe de Pierrots. L'un des plus typiques est celui qu'il décrit ainsi :

C'est, sur un cou qui, raide, émerge

D'une fraise empesée idem,

Une face imberbe au cold-cream, Un air d'hydrocéphale asperge.

Il est toute une pléiade de chansonniers, de poètes et d’artistes qui, bien que s’élant ralliés autour du légendaire et fameux Chat noir, ont témoigné aussi beaucoup de ferveur à la blanche personnalité funambulesque. Les adeptes du Chat noir sont, hélas ! aujourd'hui dispersés. Mais ce matou un peu diabolique a été pour beaucoup comme une sorte de porte-bonheur et les a aidés à faire leur chemin. L’un du groupe du Chat noir, le sympathique poète Louis

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Richard, a écrit, au sortir de l’adolescence, sur Pierrot une alerte petite pièce de vers qu'il aurait tort de renier et qui prend place dans son recueil l'Amour qui chante.

Les écrivains d’une génération plus jeune semblent manifester moins de goût pour se grouper dans les barrières d’une école, comme on se serre entre les barrières d’un parc à moutons. Ils prétendent rester plus indépendants.

Ou bien ce sont peut-être les écoles qu'ils fondent, — car il en est pourtant encore de possédés de cette louable manie, — qui sont plus éphémères et ont moins de retentissement que naguère.

Mais, embrigadés ou libres, fantaisistes ou sérieux, les jeunes poètes continuent la tradition de leurs aînés et m’accommodent à leur façon, en un impressionnisme lyrique.

Fernand Gregh, lequel a si bien traduit notre sensibilité moderne, a brodé de curieuses Variations sur les Ballets Russes. Dans l’une de celles-ci, il m'a

défini de la facon la plus saisissante par une image intensément concentrée :

Pierrot, sanglot enfariné. Inoubliabie trouvaille ! Francis Carco, dans un original poème de la Bohème et mon Cœur, intitulé Carnaval, a vu en moi le dernier bohème. Un autre poète, auquel la critique d’art a offert des détours colorés, a dans son premier volume de poèmes, Tout mon cœur par tous les chemins, brossé un tableau printanier avec une histoire de Pierrot pendu. L'auteur m'a confié qu'il gardait à cette pièce de vers une certaine tendresse, parce qu'elle lui avait causé une de ses premières émotions d'écrivain. La poésie de ce débutant, alors qu'elle était publiée dans une revue, avait été signalée dans le Mercure de France, et par M. Charles-Henry Hirsch, s’il vous plaît.

Je fournis ainsi aux poètes un prétexte pour s'exprimer. Il en est qui empruntent ma bouche enfantine et rougie de fard pour parler d'amour à celles dont ils sont épris. Ainsi Albert Wille-

Fortuné PAILLOT

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met, dans ses strophes de Pierrot à Colombine. Albert Willemet est un jeune poète. Et Georges Lorin est demeuré jeune. Il me fait songer à ce personnage de Courteline qui a les cheveux gris et qui répond à l'interrogatoire d’un com- missaire de police bon enfant en avouant « 25 ans ». Ce personnage de Courteline estime que les vingt-cinq ans sont le bel âge et il proclame que c’est pour cela qu’il les a gardés. Georges Lorin aussi a gardé vingt-cinq ans. Ses poèmes de Pierrot et de Colombine témoignent d’une jeunesse d'inspiration qui ne l’a pas encore abandonné.

Je vous ai assez prouvé, avec documents à l'appui, que j'avais été, moi Pierrot, vraiment gâté par les porteurs de lyres. Il y a bien le revers de la médaille dans cet engouement que sans cesse la poésie nourrit pour Pierrot. Car il y à les mauvais poètes, ceux qui, au lieu de bouquets de roses — de roses blanches — fraîches et sentant le jardin, me décernent des bouquets de fleurs en pa-

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pier de Soie, propre à envelopper des paquets, pour ne pas dire davantage.

Mais l'hommage des rimeurs, bons ou mauvais, me cause toujours une certaine délectation. Je ressemble assez aux femmes, lesquelles se montrent flatiées par tous les compliments et toutes les déclarations. Pierrot n'est-il pas capricieux et nerveux comme.une femme ?

Léger défaut, mais que de qualités en revanche ! Je suis savant. Je ne vous avais pas, je crois, encore révélé ce dernier avantage. Des auteurs m'ont fait prononcer des mots anglais. Et je sais aussi du latin. Ut pictura poesis. La poésie est comme la peinture, et la peinture est comme la poésie.

Si l'ami Pierrot a tenté les poëtes, il possède aussi la gloire d'avoir attiré beaucoup les peintres, les dessinateurs, les pastellisies, ceux qui peignent à Phuile et à l'aquarelle, à la tempera, les graveurs sur bois, les aquatintistes, etc., tous enfin. Il demeure aussi portraitré que son compagnon Arlequin. Il

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semblerait pourtant que celui qui asse72ble en losanges sur son costume toutes les couleurs de la paletts dût davantage séduire les coloristes. Mais les gammes des blancs présentent des difficultés dont les plus subtils d’entre les peintres aiment de se jouer. Les peintres manifestent beaucoup de goût pour peindre la nature blanche, la neige ou les arbres tout enfleuris de blanc au printemps.

L'un des premiers peintres qui brossa le portrait de Pierrot, Watteau, exécuta avec lui une œuvre de génie. Le Gilles se classe parmi les chefs-d'œuvre du Louvre. Dans son livre sur Watteau, Camille Mauclair a analysé avec son ha-

bituelle pénétration ce tableau, « un des plus beaux qu'on ait jamais faits ». Et il continue : « Gilles, que nous

appelons Pierrot, est là debout, en blanc, les mains pendantes. Il est vêtu d'une blouse et d’un pantalon court et large, dont le satin se dore d'une lumière exquise. Rien de plus beau que cette symphonie de blanc réchauffée

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