HEURE
d'or pâle, glacée d'argent dans les ombres. Gilles est là, naïf, avec sa bonne figure étonnée, douce, indiciblement résignée, aimable jusque dans l’inquiétude et la mélancolie. Tout son étre exprime la confiance sentimentale, touchante et un peu risible : sur ses traits un peu gros, sa bouche poupine, ses yeux saillants, son front sans colère, se lisentla candeur et l’inoffensive tristesse.
Derrière cette haute figure, au bord d'un tertre, émergent les têtes de ses compagnons, l’audacieux Arlequin qui ricane, Colombine, le docteur noir et méchant, juché sur un baudet dont l'œil doux et désespéré est inoubliable. Tous semblent comploter contre leur blanc camarade, leur souffre-douleur, l’éternelle dupe de l'amour. Et il y a dans ce tableau un tel mélange de grâce, de sourire, de peine, de facticité et de profondeur, qu'on ên reste troublé, ému, partagé entre l'enthousiasme pour la radieuse exécution et la méditation sur l'esprit de cette œuvre absolument
Hexr MONTASSIER
étrangère au sentiment du xviI® et du xvir® siècle. Là Watteau se découvre, phénomène sans relations avec son siècle. Là il apporte son réve. »
Du dix-huitième siècle, j'exécute un saut, « un saut de puce », pour rappeler Verlaine, ou des sauts
De carpe également pour étonner les sots,
en souvenir de Théodore de Banville, et je me retrouve au filieu du dix-neuvième siècle. Gérôme, dans une composition d’un .sentiment romantique, représente un infortuné Pierrot mourant du coup d'épée d’Arlequin, dans un coin enneigé du bois de Boulogne, après un Ducl à la .‘rtie du bal masqué. L’anecdote fleurit à cette époque dans la peinture. Et c’est l’Ivresse de Pierrot que décrit Couture dans un petit tableau où 1 fait de l’idéaliste chevalier de la lune une pauvre loque, effondrée sur- une chaise, devant une table, les manches pendantes, pareilles à des ailes cassées.
Les colorisies modernes se montrent
RO
par bonheur bien plus amènes. Ils se préoccupent heureusement de délecter nos yeux par l'harmonie des couleurs suaves et des lignes aux souples arabesques décoratives. Pierre Laprade s’est plu à peindre Pierrot, de son pinceau moelleux, au milieu des branches des parcs, pour des trumeaux de glace ou sur des paravents. Parmi les nombreux Pierrots qu’il a multipliés à l’aquarelle pour des illustrations de livres, il a imaginé Le Pierrot à la rose, tenant entre ses doigts une rose carminée, tout épanouie. Jacques Drésa, ranimant les grâces du temps des Fêtes galantes, a également fait de Gilles-Pierrot un personnage de paravent et l'a pris aussi, bien souvent, pour sujet de ses gouaches si délicates. Jules Flandrin, harmonieux assembleur de taches colorées, comme André Fraye, s’est procuré un visible plaisir en plaçant un Gilles tout blanc entre deux filles d'Eve, enveloppées de châles diaprés. Voilà pour le côté Salon d'automne.