‹ Pierrot Narcisse, songe d'hiver; comédie fiabesqueChapitre 9 sur 14 · ELI A M · texte numérisé non relu

ELI A M

Qui vous t'a dit ?

Hermiont elle-même!

Du Racine huit pur! C'est un fort bon auteur!

ELIANE (s'oubliant)

Du Racine arrangé par un contrefacteur !

Il se pourrait, Monsieur, qu'on sifflât votre pièce.

Cassandre est un puriste; il adore sa nièce.

Convenez qu'il aurait le droit, si je voulais,

De vous faire chasser d'ici par ses valets,

Comme un lâche insulteur de femmes que vous êtes,

A grands coups de balai sur votre échine!

PIERROT

Faites.

Vous m'aime^, Elianei... Eh bien! Et vos valets'! Je voudrais bien les voir, ainsi que vos balais! Vous ne balaye^ pas !

ELIANE (courant vers la porte, puis soudain dans les bras de Pierrot,

Je t'aime! J'étais folle!...

Pardonne-moi : j'ai tant souffert! Je suis frivole, Coquette; je n'avais jamais aimé, j'avais L'âme sèche, l'esprit vide, le cœur mauvais. J'étais la Célimène inconstante et légère; A u véritable amour je restais étrangère, Et je riais des pleurs que Ion versait pour moi ; Mais maintenant je suis une autre femme; toi, Tu comprendras cela, tu seras secourable A la femme vaincue, à l'être misérable En qui tu fais éclore un lys surnaturel, Un beau lys aussi blanc que la neige et le gel!

Je n'aimerai qu'un lys du jardin de la Lune, Et qui se fanerait sous vos doigts.

ELIANE

Je suis une Malheureuse qui t'aime, oh ! qui t'aime ! Depuis Ce jour, ce jour cruel où je t'ai vu, je suis Une autre femme! Je me hais, je me renie!

Pitié! Pitié de moi. Toute mon ironie

Est morte! Cest par toi que f appris la douceur!

Je veux être à la fois ta maîtresse et ta sœur.

Pitié! Ne marche pas sur mon cœur! c'est impie

D'écraser celle qui s'abdique, qui s'expie

Elle même, et qui couche à tes pieds son orgueil.

Tu ne peux plus sortir de ma pensée en deuil,

Tu me hantes, tu me possèdes, je n'existe

Qu'en toi, par toi, pour toi... Je t'ai vu pâle, triste,

Souffrant du mal obscur de n'être pas aimé!...

(La perruche s'envole.

PIERROT (secouant la tête) Eliane lit mal dans un livre fermé.

ELI ANE (hors d'elle)

Frappe-moi, meurtris-moi, mais parle. Ton silence Me tue. Oh ! par pitié, vois ce cœur qui s'élance Frileusemement vers toi comme un oiseau mouillé. Il saigne, si la vie amère l'a souillé, Il saigne, mais ce sang lave comme un baptême. Sois bon, ne raille pas, aime celle qui t'aime. Calme-la, guéris la d'un baiser tiède et pur! Réapprends lui, Pierrot, la lumière et l'azur! Je t'aime... Ecoute-moi!... Je connais ta souffrance, Et je la guérirai! Laisse cette espérance Voltiger dans mon cœur comme un parfum subtil ! N'est-il pas vrai que tu souffrais hier, n'est-il Pas vrai? Rappelle-toi, Pierrot, ce soir de fête...

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