DES ŒUVRES ÉPARSES PAR LE MONDE
L’œuvre que nous a laissée Pieter de Hooch est considérable. On a pu cataloguer plusieurs centaines de ses toiles, mais il est vrai de dire que l’authenticité de toutes n’est pas certaine. Peintre de l’intimité, peintre de la vie familière et bourgeoise, il a parfois élargi le cadre de sa vision. Nous avons de lui des tableaux d’intérieurs, des scènes de conversation, de jeu, de plein air et même des portraits, mais ces derniers sont peu nombreux et ne sont pas ce qu’il y a de meilleur.
Tantôt il nous montrera une ménagère vaquant à ses occupations habituelles, une mère allaitant son enfant, ou bien encore une jeune femme recevant un message d’amour ; tantôt il nous peindra cette femme attentive aux soins de sa toilette tandis qu’un amant viendra la surprendre au milieu de ses coquets préparatifs ; tantôt il réunira autour d’une table sur laquelle sont placés des fruits succulents un groupe de gentilshommes et de dames se livrant aux plaisirs de la musique, ou bien ces seigneurs et leurs compagnes esquisseront un pas gracieux de menuet. Ce sera ensuite une scène rustique où nous verrons une femme nourrir son enfant tandis que
l’homme achèvera son repas * un groupe de joueurs tentant la chance des dés ou des cartes ; des soldats qui s’adonnent dans une taverne aux occupations les plus variées, les uns conversant, les autres tirant des sons d’une flûte primitive, les autres buvant, ou fumant la pipe. Parfois, Pieter de Hooch nous introduira dans quelque modeste demeure où une femme épluche des légumes, lave le poisson, et un tableau du Kaiser Friedrich Muséum nous fera même assister à la mise à mort du cochon domestique.
Ces intérieurs sont pleins de vie et de pittoresque; nous les voyons meublés de tous les accessoires utiles aux personnes qui s’y trouvent, de ceux dont l’usage est continuel, de ceux aussi dont le but est de plaire et d’embellir la maison. Une cage aux barreaux dorés sera suspendue aux solives du plafond, et un perroquet, ou quelque oiseau des îles au plumage multicolore, venus des contrées lointaines où la Hollande exerce sa domination, y sera enfermé. Et tout autour de cette cage aux légères cloisons métalliques qui jette dans la salle ses reflets de cuivre le cercle curieux de la famille se resserrera.
Sur toutes ces choses, sur tous ces êtres, Pieter de Hooch répandra une douce lumière, l’éclat du soleil tamisé par les vitraux, des rayons qui s’écraseront sur les murs, sur les dalles multiformes, aux miroitantes couleurs, sur les portes, sur les tables de bois, sur les tableaux suspendus aux cloisons,
MERE A COTE D’UN BERCEAU Kaiser Friedrich Muséum, Berlin
sur les visages, sur les faces austères et sur les physionomies souriantes. Car un de ceux qui Ta le mieux étudié (i) nous dira que si Rembrandt a introduit l’ombre dans la peinture hollandaise, Pieter de Hooch y a fait pénétrer la lumière.
Aujourd’hui ces toiles, jadis si peu cotées que les créanciers de Justus de la Grange purent les estimer de 1 5 à 3o florins, c’est-à-dire de 3o à 60 francs, sont achetées à prix d’or par les collectionneurs et les musées (2). Elles ont quitté leur pays d’origine et la Hollande ne possède plus qu’une part minime de cette richesse. Le Rijksmuseum d’Amsterdam ne contient que cinq tableaux de notre artiste, qui sont, il est vrai, classés parmi les meilleurs. Quelques galeries particulières à La Haye, à Maestricht, la collection Six à Amsterdam s’enorgueillissent de quelques compositions échappées aux convoitises de l’étranger.
Il faut étudier Pieter de Hooch en France, au Louvre ( Les Amoureux, la Mère et l’ Enfant), dans les collections Rothschild, Heugel et au Musée de Lille ; en Allemagne, au Kaiser Friedrich Muséum, de Berlin ( La mère près d'un berceau ), aux musées de Hambourg, de Nuremberg, de Strasbourg, de
(1) M. Hofstede de Groot : Hollandsche Kunst in engelschen Verzamehngen .
(2) Il faut évidemment tenir compte dans cette évaluation de la plus-value actuelle de la monnaie. Il n’en est pas moins vrai que ces prix ont de quoi nous étonner.
Dantzig, de Carlsruhe, dans la galerie Oppenheim, de Cologne ; en Russie, au Musée de l’Ermitage ; en Autriche, aux Musées de Vienne ; en Italie, au Palais Corsini et à la Galerie Borghèse, de Rome ; dans les pays Scandinaves, aux musées de Copenhague et de Stockholm ; aux Etats-Unis, dans quelques collections particulières. Chose étonnante, le Musée du Prado, à Madrid, si riche en tableaux de toutes les écoles, n’en possède pas. Mais c’est surtout en Angleterre qu’il faut les admirer ; à Londres, à la National Gallery {La jeune fille avec deux cavaliers, Le lavage du poisson, Le cloître de saint Jérôme ), à Dublin, à la National Gallery {Les joueurs de tric-trac ), au Buckingham Palace {La pileuse, Les joueurs de cartes ), à la Collection Wallace {Femme pelant des pommes de terre , La Corbeille ), dans quelques galeries privées, telles que celles de Lady Wantage, du Comte de Northbrook, du Comte de Ellesmere, etc.
Nous étudierons ces œuvres en détail dans les chapitres qui vont suivre, mais nous dirons dès maintenant quelques mots des œuvres de Pieter de Hooch que possède notre pays.
Une des plus remarquables est celle de la Galerie d’Arenberg à Bruxelles (i). Le riche salon
(i) M. W. Burger dans son catalogue de la Galerie d’Arenberg attribue à ce tableau la date de 1660 environ, c’est-à-dire de la bonne période du maître.
LA CHAMBRE A COUCHER Galerie grand-ducale, Carlsruhe
est plongé dans la pénombre. Il reçoit le jour d’une fenêtre à travers laquelle on aperçoit quelques branches d’arbre. Près de cette fenêtre, et recevant la lumière avare qui tombe du haut, une jeune femme, vêtue d’une jaquette de velours rouge bordée d’hermine, a laissé tomber sur ses genoux le livre qu’elle lisait. Son attention est maintenant tout entière attachée sur une petite fille, portant une robe jaune citron et qui joue avec un cerceau. Par la porte on aperçoit, de dos, un gentilhomme franchissant l’étroit passage conduisant vers la rue. C’est le maître qui s’en va, laissant sa femme appliquée à des soins maternels. Tout est calme dans la demeure familiale; près d’une table recouverte d’un tapis persan et que surmonte un tableau représentant la Délivrance d’ Andromède (i), un chien et un singe jouent sur les dalles blanches et bleues. Nous remarquons ici le bel effet de perspective, produit par l’harmonie, et l’exactitude des plans, qui situe si heureusement le personnage s’éloignant, l’opposition des couleurs, de la lumière dont la cour est toute baignée et de l’ombre qui enveloppe la chambre, la tendre mélancolie, l’intimité familiale, toutes ces qualités particulières à Pieter de Hooch, réunies ici dans le cadre charmant de cette scène tout à la fois très
(i) M. Hofstede de Groot a cru reconnaître dans ce tableau une œuvre d’un peintre inconnu de l’école de Rubens, qui fut vendu à Cassel, à la vente Habich.
simple et très prenante. Nous étudierons plus loin la sensibilité très vive de l’artiste, le don de douceur dont il était doué et qui lui permit d’imprégner les êtres et les choses de tristesse et de grâce délicates.
Une autre collection bruxelloise, celle de M. Paul Errera, contient une œuvre remarquable de notre artiste.
Le tableau de M. Paul Errera est désigné sous le nom du Duo . En effet, il représente un jeune homme et un gentilhomme se livrant aux plaisirs de la musique. La dame est assise près d’une table couverte d’un tapis rouge, un de ces beaux rouges que Pieter de Hooch semble avoir emprunté à Maes. Elle tient devant elle un cahier de musique et reçoit un rayon de lumière qui vient d’une fenêtre ouverte à ses côtés. Cette lumière baigne le visage et les vêtements du personnage ; il fait étinceler la robe de satin jaune et lui donne des reflets d’or. La physionomie de la jeune femme est charmante d’ailleurs ; un voile, au tissu très fin, recouvre la tête et descend vers les épaules. La musique a séduit la chanteuse, qui s’abandonne au charme des sons. Nous savons que dans ses compositions Pieter de Hooch prête tous les attraits à la femme et qu’il néglige un peu l’homme qui n’est jamais que le comparse. Le cavalier vêtu de vertbrun et de rouge qui joue de la mandoline auprès de la musicienne est un peu insignifiant. Il ne pré-
sente d’autre intérêt que sa jeunesse, et ce n’est pas lui qui mériterait de recevoir ce rayon de soleil dont la dame est entièrement gratifiée. Derrière ce groupe, dans l’ombre, on aperçoit une épinette ouverte sur laquelle on peut déchiffrer une inscription incomplète : « Et solemen Bormm... loria xcel. » Une
boule de verre est suspendue au plancher. Dans le fond de la pièce on distingue trois marches qui conduisent à une autre chambre un peu surélevée et on entrevoit au delà, par les baies ouvertes, la perspective d’une cour intérieure et les toits rouges des maisons voisines. Le tableau est daté de 1670. Il est donc des premières années du séjour de Pieter de Hooch à Amsterdam. Le fond de la composition est un peu sombre, et la vision des perspectives qui vont se perdre dans les lointains, une des principales caractéristiques de l’œuvre de notre artiste, est moins nette et moins brillante que sur les toiles de la période de Delft. L’effet de lumière est très beau, et cependant il décèle une tendance à l’exagération. Quelques années encore, et cette évocation si brillante de la lumière perdra chez Pieter de Hooch son accent de vérité.
Le Duo de la collection Errera rappelle par la figure principale, celle de la jeune femme, une toile du Musée de Copenhague (Le Menuet). La ressemblance de la dame qui tient son cahier de musique non sur la table mais sur les genoux est frappante. L’expression de la physionomie est la même ; un
voile léger est également jeté sur la chevelure blonde, et un rayon de soleil donne un éclat pareil à la robe de satin jaune aux reflets dorés. Mais le tableau de la collection Errera possède une valeur supérieure à celui de la galerie danoise. Il semble que ce dernier soit la répétition affaiblie d’une œuvre aimée. Le groupe du jeune homme et de la musicienne a été reproduit avec la variante que son compagnon ne joue d’aucun instrument et qu’il se penche vers la jeune dame pour suivre, pardessus son épaule, la lecture de la partition; mais si nous en exceptons une dame vêtue de blanc, baignée de lumière elle aussi, et promenant son archer sur une viole de gambe, les autres personnages, un violiniste et une servante apportant des rafraîchissements, ne nous rappellent qu’à peine la belle simplicité de la première œuvre.
La collection Schollaert, à Louvain, contient deux tableaux de Pieter de Hooch, représentant le premier Une dame et sa servante , le second Une femme avec un enfant. Ce sont deux œuvres remarquables où l’on reconnaît les bonnes qualités du maître, la délicatesse de l’exécution, l’excellence du modelé, l’émotion et le pittoresque de la composition.
Le musée ancien de Bruxelles a catalogué, sur l’avis de M. Bredius, une toile de Pieter de Hooch représentant une dame dans un paysage, sur un fond d’arbres. Que faut-il penser de l’authenticité de cette œuvre ? Sans doute, la vénérable personne qui est
Rijksmuseum, Amsterdam
représentée ici a cette gravité douce et cette distinction que nous remarquons souvent chez les matrones de Pieter de Hooch, et nous pouvons songer, en la regardant, aux types de vieilles femmes qui figurent dans le Groupe de famille , de l’Académie des beaux-arts de Vienne. Mais si nous admettons que le portrait de la dame est de la main de notre peintre, il nous est bien difficile de nous prononcer avec autant de certitude sur le fond du tableau où nous voyons à droite un rideau d’arbres, à gauche une perspective de paysage. Nous nous rangeons volontiers à l’avis de M. Bredius et de M. J. Wauters d’après lequel, si le personnage est de Pieter de Hooch, le reste du tableau serait d’un autre artiste.
Grâce aux recherches des savants hollandais, et surtout aux études du Docteur Hofstede de Groot, de M. Bredius et du critique allemand Wilhelm Bode, l’authenticité d’une grande partie de l’œuvre de Pieter de Hooch a pu être établie. Si le doute subsiste encore au sujet de quelques toiles d’importance secondaire, celles qui caractérisent nettement sa manière, et qui assurent sa gloire, sont admises sans discussion. C’est ainsi qu’on a rendu à Vrell le tableau d’Anvers, à Janssens La femme lisant de l’Institut Staedel à Francfort, à Vermeer de Delft l 'Intérieur du Musée de Dresde, à Esaïas Boursse la Femme au rouet du Rijksmuseum d’Amsterdam, à Samuel van Hoogstraeten le tableau du Musée de Darmstadt, à Janssens
encore La femme lisant du Musée de Munich (dont ïe catalogue conserve erronément l’attribution à Pieter de Hooch), L'homme apportant une lettre de la galerie Leuchtenberg à Saint-Pétersbourg, et le Collier de perles , de la collection Bredius à la Haye, à Pierre Van Slingelandt la Femme faisant de la dentelle de la collection de Buckingham Palace à Londres.
La Garde , du Palais Corsini, à Rome, date de la première période du maître ; des discussions se sont ouvertes au sujet de ce tableau. Un critique danois, M. Sigurd Muller, de Copenhague, s’est étonné de l’attribution qui en avait été faite par le conservateur de la galerie romaine. Il a voulu rendre cette toile à Carel Fabritius, dont il croyait reconnaître la manière. Non sans raison peut-être il comparait cette œuvre à la Sentinelle de Fabritius que possède le Musée de Schwerin. Les analogies sont frappantes sous le rapport du sujet et de la couleur, mais M. Wilhelm Bode eut raison de combattre cette attribution nouvelle et de défendre celle qui avait été établie. Plusieurs particularités, entre autres les nuances grisâtres caractérisant les toiles de la première manière de Pieter de Hooch, ne permettent plus de doute, et M. le Docteur Hofstede de Groot n’a pas hésité à l’inscrire comme tableau authentique dans son catalogue. N’oublions pas que Pieter de Hooch connut Carel Fabritius à Delft et que, jeune encore, il subit son influence
FEMME ALLAITANT SON ENFANT Kunsthistorisches Hofmuseum, Vienne
Cette œuvre est intéressante d’ailleurs. Elle représente un jeune soldat assis contre un mur. Il fume d’un air satisfait, aspirant la bonne odeur du tabac, plutôt qu’il ne regarde le spectateur. Sa tête est coiffée d’un casque, et de longues boucles de cheveux s’en échappent. Sous la cuirasse on distingue une jaquette brun-jaunâtre ; il porte un pantalon de même couleur et des bas blancs ; un manteau d’un très beau rouge est jeté négligemment sur ses genoux. Dans l’ombre le corps de garde où du feu a été allumé se distingue. Au fond, par une échappée sur l’horizon, s’étagent les toits que dominent les tours de la Nouvelle église de Delft.
M. le docteur Hofstede de Groot a dressé la chronologie de quelques œuvres signées de Pieter de Hooch. La première en date (i 65q) est la Vue de Delft, après l’explosion du 12 octobre iôâq. En 1656 nous trouvons la Femme et sa domestique; i658 est le plus riche en tableaux authentiquement signés : Nous remarquons la Femme avec un enfant , de la collection Oppenheim, et son pendant le Cellier, du Musée d'Amsterdam. Les Pantoufles (Ch. Sedelmeyer), les Joueurs de cartes, de la collection de Buckingham Palace, le Paiement de l’ Hôtesse, de la collection du marquis de Bute, la Vue de la Cour du cloître de S1 Jérôme à Delft, de la National Gallery à Londres, la Cour avec un berceau de feuillage, de la collection du comte de Strafïord ; en i663, la Bonne Hôtesse, de la collection Six à Am-
sterdam, la Femme pelant des pommes, de la collection Wallace à Londres ; i6o5, le Lavage du Poisson , de la National Gallery à Londres ; en 1670, le Duo, de la collection Errera à Bruxelles, le Concert (Sedelmeyer), la Jeune dame recevant une lettre, du musée d’Amsterdam ; en 1674, un Gentilhomme à table , de la vente Weinhagen, à Cologne ( 1890) ; en 1675, une Société , de la collection Rodman Wanamaker ; en 1676, le Notaire, de la vente Beurnouville, à Paris, 1881 ; en 1677, Ie Concert, de la collection du baron Steengracht à La Haye ; en i683 (?), une Jeune fille et un Gentilhomme à table, de la collection Mos, à Arnhem.