‹ Pieter de Hooch et son œuvreChapitre 4 sur 13 · UN MÉTIER D’ARTISTE · texte numérisé non relu

UN MÉTIER D’ARTISTE

Étudions maintenant la facture de Pieter de Hooch. Disons-le d’abord, c’est celle d’un peintre au courant de toutes les ressources de son métier. Ce qui nous frappe en premier lieu, c’est l’harmonie des tons, c’est l’utilisation des valeurs, c’est l’audace de certaines alliances de couleurs qui, loin de nous choquer, réjouit notre œil. Nous remarquerons un même personnage, une jeune servante, par exemple, dont les vêtements nous donneront des notes très diverses, des verts, des roses et des jaunes; ce seront encore des noirs et des rouges, de ces rouges vibrants qui nous font songer aux belles nuances de Maes. Voici un gentilhomme vêtu d’une tunique d’un jaune pâle sur laquelle éclate la rutilance d’une écharpe orange, et ces deux nuances s’allient très heureusement, dénotant une rare distinction. Il avait aussi de beaux tons d’ambre pour peindre les vieilles murailles, telles que nous en voyons dans Y Intérieur du Musée du Louvre ; des rouges bruns très vifs, comme brûlés, pour les briques servant aux pavements des chambres, et ces blancs, ces bleus et ces noirs dont sont composées les dalles multiformes des appartements. Il aime les larges pâtes étalées

sur la toile, les belles pâtes fluides, onctueuses et épaisses ; ces jaunes étalés en forte couche et que l’on dirait pareils à de la lumière fluide et vibrante, qui semblent des coulées d’or. Ces jaunes citron, ces bleus, ces rouges s’harmonisent délicieusement. Sa facture est très souple, on ne sent en elle ni l’effort ni la recherche. On reconnaît le peintre épris des couleurs chantantes. C’est une gamme de nuances éclatantes. On lui a reproché parfois l’insuffisance de coloration de ses feuillages. Peut-être les négligea-t-il, parce qu’il ne pouvait, en les peignant, donner libre cours à sa virtuosité et qu’il aima pardessus tout les coloris charmants, harmonieux et audacieux tout à la fois. Il n’y a jamais de dureté dans ces tons qui peuvent être hardis sans que la symphonie qu’ils forment fasse entendre aucun son discordant. Et ce sont encore des jaunes et des bleus et tout à coup un rouge qui chante sa fanfare joyeuse, et des nuances de jaune où la lumière se mire dans des vibrations exquises.

Et ce n’est pas seulement cette belle couleur savoureuse qu’il faut admirer ici, c’est aussi la splendeur du décor, l’extraordinaire habileté de la perspective

Chez Pieter de Hooch, le décor n’est pas le vain accessoire qui ajoute un ornement au groupe des personnages. Il fait corps avec lui d’une manière si intime que l’on se demande d’abord si le décor contribue à l’embellissement de l’être humain

JOIE MATERNELLE Rijksmuseum, Amsterdam

ou si ce dernier n’est pas placé en cet endroit pour préciser la réalité et le mouvement du décor. La vérité est que l’un ne peut se détacher de l’autre et que tous deux se complètent. Si nous étudions les œuvres de la meilleure période du peintre, c’est-àdire celles qui furent composées pendant son séjour à Delft, nous croyons remarquer bientôt que le décor est en quelque sorte l’émanation psychique des personnages. Cette illusion, si c’en est une, s’explique par l’ordre parfait dans lequel les hommes et les choses sont présentés et par le lien intime qui les unit. Un exemple de cette admirable ordonnance nous est donné par une toile du Kaiser Friedrich Muséum de Berlin, la Femme près du Berceau. En apparence, aucun sujet n’est plus simple ; en réalité, aucun n’est mieux étudié, aucun n’est plus habilement composé pour nous communiquer l’impression artistique, et celle-ci est produite par la belle harmonie des tons et par le juste accord des proportions.

Une femme est assise auprès d’un berceau où repose un enfant qu’on ne voit pas, et à qui elle tend une friandise. Un chien assiste à cette scène ; l’appétit de l’animal semble excité par le geste de sa maîtresse, à voir le regard qu’il dirige vers l’objet de ses convoitises. Or, cette femme, cette mère vigilante et tendre, est le personnage sur lequel l’intérêt repose. Ce ne serait pas assez de nous l’avoir montrée se livrant à un geste généreux, si le

peintre n’ajoutait une psychologie plus précise. Or, cette psychologie est nettement indiquée, me semble-t-il, par le décor dans lequel le personnage est placé. Nous devinons ses qualités d’ordre, son goût du bien-être, son amour de la vie pratique. Le lit qu’on aperçoit par échappée est protégé contre les regards indiscrets par un rideau noir et blanc élégamment drapé. Un jupon rouge est accroché avec soin à une patère. Çà et là des tableaux. Sur une petite table un récipient, un chandelier sont posés. Nous voyons cette femme chez elle dans l’intérieur qu’elle s’est formé, au milieu des objets que ses goûts ont réunis, qui nous expliquent son caractère très calme et un peu méticuleux.

Et, suivant une formule qui lui est propre, Pieter de Hooch prolonge le décor. Il nous le montre en profondeur pour insister encore sur l’indication première. Par la porte entr’ouverte nous apercevons une autre chambre, plus fruste, moins ornée. Un tableau est suspendu à la muraille, une chaise de bois dessine son ombre sur le mur blanc. Une petite fille de cinq à six ans à peine se tient debout dans cette pièce. Nous ne voyons pas les traits de son visage, car elle le tourne vers la lumière qui pénètre par une porte donnant sur la rue sans doute. Et le clair soleil, qu’on devine par les rayons très doux et très fins qu’il envoie dans ce réduit, projette sa belle lumière attiédie et discrète.

Pieter de Hooch voit les êtres et les choses

LE PERROQUET FAVORI Collection du Comte de Northbrook, Londres

dans Yinstant. Il les fixe dans une immobilité que l’on dirait agissante. Il ne peint pas ses personnages dans un plan unique. Son sens de la perspective est tellement vif qu’il anime les autres plans en y plaçant ces gentilshommes que nous apercevons de face ou de dos, s’avançant ou reculant dans les profondeurs de la scène. Souvent ce personnage nous est montré de dos. Ainsi l’artiste communique à ce plan plus de réalité. Nous avons l’impression plus forte de la marche, nous n’éprouvons en effet que la sensation de l’éloignement, en ne voyant pas les traits du visage. Et à cette sensation se joint celle du mystère qui double l’intérêt. Cette dame qui parle à sa domestique, vêtue d’une jaquette noire ornée de fourrure blanche, nous tourne le dos, mais le geste de la main est assez significatif pour que nous ne nous y trompions pas. Elle donne des ordres à la servante qui nettoie le poisson. Elle lui indique une meilleure manière de travailler, et le réalisme de la scène est plus sûrement atteint. N’estce pas ainsi que procéda l’acteur Antoine lorsque, rompant avec des traditions surannées, il tourna le dos au public en parlant à ses interlocuteurs. Pieter de Hooch avait dès le XVIIe siècle réalisé la réforme de l’acteur français.

Pieter de Hooch a le sens du décor, avons-nous dit. Et voilà qui le prouve encore. Il sait la valeur d’un meuble mis à sa place, d’une tenture savamment ployée, d’un rideau dont les plis retombent à

intervalles réguliers. Il a le sens de ce pittoresque qui réside dans l’intimité même des choses, dans la disposition des accessoires, rangés selon un ordre symétrique. Les objets familiers dont nous nous servons conservent parfois dans leur immobilité un je ne sais quoi de vivant, d’ému et de tendre qui est un peu de notre personnalité, comme les traces de nos pas que nous laissons sur le sable. Ces objets ont conservé l’empreinte de notre esprit, ou plutôt de nos usages et de nos coutumes. Ils ne sont plus tout à fait la matière inerte travaillée par un artisan inconscient, mais le prolongement de notre être dans le monde extra sensible. Il a suffi pour cela qu’un peu de notre pensée les pénètre.

Considérez sous ce rapport certains tableaux de Pieter de Hooch. Vous y verrez l’application de cette idée. La chambre est propre, tout est bien nettoyé pour que l’œil ne soit pas choqué par quelque laideur, née de l’irrégularité des choses ; tout est bien rangé pour ne laisser à l’esprit prompt, qui doit guider la main ménagère, aucune hésitation qui le troublerait. Tout est policé dans cet Etat bien ordonné. Une pensée claire et sûre a présidé à l’arrangement de ces accessoires par lesquels notre vie journalière est sans cesse aidée, agents mystérieux dans leur réalité matérielle qui suppléent à la faiblesse de nos sens et facilitent notre besogne quotidienne.

LES AMOUREUX Musée du Louvre, Paris

Le sens du décor s’ajoute à celui de la perspective. Dans le tableau du Musée de Berlin, dont nous parlions plus haut, ce n’est pas le hasard de l’imagination qui induisit l’artiste à placer dans la seconde chambre cette fillette. L’artiste a compris que la perspective devait être indiquée par un personnage de dimension plus restreinte. En ce réduit qui s’ouvre sur une porte de lumière où chante le bon soleil du matin, distribuant largement ses rayons et ses ombres, il fallait que cette petite fille s’avançât vers la cour que l’on devine toute proche, qu’elle s’avançât vers cette pâle clarté. Vraiment, elle fait partie du décor ; tout est en harmonie autour d’elle, le meuble s’élevant jusqu’à l’appui de la fenêtre, le tableau attaché au mur, la chaise de paille dont l’ombre se fixe sur la blancheur des parois. La fillette s’en va doucement vers la lumière, vers cette tendre lumière, si indécise encore qu’il semble qu’un rien, un léger nuage venu du Nord, la fera s’éteindre sur la muraille où elle repose. Ainsi tout s’équilibre, tout est d’accord, comme une symphonie bien rythmée, les êtres et les choses, les ombres et les lumières. Tout vit par soi-même, possédant en soi sa raison suffisante d’exister, en contribuant à accroître l’effet des objets voisins. Cette harmonie, cette ordonnance des proportions caresse l’œil délicieusement, et il faut y voir une des séductions de Fart en apparence si simple, en réalité si complexe, de Pieter de Hooch.

Mais le charme du décor s’augmente du pittoresque et de la variété de la composition. Pieter de Hooch possède encore l’art de varier ses plans, de fondre pour ainsi dire, en un ensemble plein d’imprévu, des objets de formes très diverses. Par l’éclat de la couleur, par une juxtaposition savante il fera chanter aux choses une gamme sonore et très douce pourtant Et nous songeons ici au tableau du Musée de l’Ermitage désigné sous le nom de la Dame et la Cuisinière : une cour pavée de ces belles dalles bleues et blanches, que nous retrouvons si souvent sur les tableaux de l’artiste ; une vieille dame vêtue d’une jaquette noire et d’une robe rouge, recouverte d’un tablier blanc, a déposé une lettre sur le coussin vert placé sur ses genoux Elle vient d’interrompre sa lecture et l’ouvrage commencé, car nous voyons près d’elle le panier contenant les ouvrages de dentelle et de couture. Son attention se porte maintenant sur le contenu d’un petit sceau métallique qu’une servante, vêtue d’une robe violette, lui apporte. La tête d’un poisson émerge du récipient. Or, ce n’est point le hasard, croyez-le bien, qui rassembla aux côtés des personnages ces différents objets : ce panier où la dame s’approvisionne de laine, ce sceau de métal au reflet éclatant, les carreaux qui couvrent le sol et donnent au premier plan de la cour l’aspect d’un luxe familial, la barrière rustique de bois séparant cette cour, qui semble une partie de l’habitation encore, de l’autre pavée de

LES JOUEURS DE CARTES Collections de Buckingham Palace, Londres

briques rouges où le dehors sans intimité commence, ce pot avec la tige de fleur élancée qui s’élève bien droite, modeste et fière pourtant, la porte ouverte là-bas sur la rue, sur le quai planté d’arbres, sur la route où passent les gens, près du canal aux eaux tranquilles. La réunion de ces choses a été ménagée pour réjouir l’œil, mieux encore pour exprimer une pensée, pour nous dire le charme du foyer intime, pour le situer dans sa douceur, dans sa tendresse. C’est l’intérieur encore, mais confronté, pour ainsi dire, avec la vision de l’extérieur, la beauté de l’un opposée à celle de l’autre ; les accessoires utiles dont notre vie s’entoure, et en face la rue, les arbres, les maisons, le grand ciel vaste qui s’étend entre les branches vertes et noires, devant la maison avec les fenêtres dont les volets rouges sont comme deux pupilles de grands yeux entr’ouverts qui regardent...

Un des charmes du décor de Pieter de Hooch réside dans sa vérité; ce ne sont point des intérieurs de fantaisie qu’il nous peint, c’est la réalité dans ce qu’elle a de plus vivant. On retrouverait encore, en parcourant la Hollande, ces hautes cheminées aux colonnes de marbre veiné, ces alcôves ombragées de rideaux verts dissimulant l’intimité du lit, ces larges solives qui soutiennent l’étage supérieur, l’épinette entr’ouverte qui semble garder encore le souvenir du son disparu, les tableaux encadrés de bois noir, la chaise recouverte de cuir, les tapis-

sériés gaufrées, la cage de l’oiseau, les bibelots placés sur un meuble, les faïences de Delft rangées en ordre symétrique au-dessus des étagères de chêne, les fenêtres aux carreaux lamellés de plomb, les plats d’étain polis, les cuivres brillants. A défaut des maisons particulières qui les ont laissé échapper peut-être, les musées nous les conservent. Gn peut les voir encore dans leur réalité. La juxtaposition des bois noirs et des chênes donne à ces intérieurs un caractère de gravité douce et luxueuse. Les rideaux verts maintiennent cette note, tandis que la soie rose ou grenat, jaune ou blanche d’une robe jette tout à coup une tonalité chaude et vivante. Tout s’éclaire, et les divers foyers de lumière et de couleurs se renvoient leurs reflets comme l’écho renvoie des sons tour à tour aigus ou graves, joyeux ou tristes.

La beauté du décor, disions-nous, est dans sa vérité; nous croyons nécessaire d’insister sur ce caractère de l’art de Pieter de Hooch, Nul peintre ne vit la nature avec plus de réalisme. Nul parmi les peintres hollandais ne la rendit pourtant avec plus de distinction. Nul ne sut réchauffer de plus vives couleurs les banalités de la vie journalière, les revêtir de plus de charme et de poésie. Sous son pinceau la vulgarité s’émousse, la réalité devient du rêve. On voudrait vivre dans la paix tranquille de ces foyers où tout reluit, où tout brille dans la netteté des choses. On voudrait vivre dans ces

DAME AVEC SA CUISINIERE Musée de l’Ermitage, S^Pétersbourg

PW

demeures, closes à tous les bruits du dehors, où seul un furtif rayon de soleil pénètre, où l’on sait que, si par aventure une porte s’ouvrait, ce serait sur une vision de lumière, sur la perspective des quais clairs, des arbres coiffés d’ombre, des pignons qui s’élancent dans le ciel blanc. De quelque côté que le regard se dirige, il ne rencontre que douceur, et ces vers du poète reviennent à l’esprit comme une mélopée obsédante :

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,

Luxe, calme et volupté.

Volupté, volupté discrète qui émane de l’âme des choses sommeillant au fond des intérieurs paisibles, bercé par le chant très tendre de la lumière.

Et Pieter de Hooch ne conservera que pendant la plus belle période de sa vie artistique cette faculté précieuse de reproduire la beauté et la vérité des choses. Il est curieux de remarquer que dès l’époque de sa décadence il perdra les qualités de sa vision. Il peindra alors, comme tout artiste sans flamme, des intérieurs banaux, trop riches, des palais d’où la vie sera absente, il perdra aussi le don, que lui seul posséda, de fixer sur la toile les effets si délicats de la lumière. Il en exagérera les tons, et, pour en avoir voulu augmenter la puissance, il en fera disparaître le charme mystérieux et si profond.

Ce décor n’était point froid. Pourtant Pieter de Hooch va l’animer encore. Il y fera agir et se mouvoir ses personnages avec un véritable sens de la scène. On pourrait dire alors que son talent est dramatique, si immobiles que soient les êtres qu’il nous montre, tant est fort le relief qu’il leur imprime, tant sont vivants les plans où il les place.

Examinons, par exemple, le tableau de la National Gallery, la Jeune fille avec deux cavaliers. Une jeune femme, le dos tourné au spectateur, la tête enveloppée d’une coiffe blanche, tient un verre en mains. Sans doute, avant de boire, porte-t-elle la santé de deux gentilshommes assis autour d’une table et qui sourient, amusés de la plaisanterie. C’est une scène instantanée, rapide et pourtant bien dramatique par la vérité d’attitude de ces trois personnages. On dirait qu’ils ont été saisis par l’objectif d’un photographe au moment où leurs mouvements étaient les plus pittoresques, et les plus adéquats à la scène qu’il fallait représenter. Mais une jeune femme s’avance. C’est une servante portant dans sa main droite un récipient plein de tourbe brûlante. Elle s’avance, grave et un peu triste, sans se soucier de la joie des gens, ses maîtres, que nous voyons placés près de la fenêtre, dans la claire lumière du jour. Elle s’avance marchant sur les carreaux noirs et blancs de la salle, et le relief du personnage est tel, la perspective est si nette que nous pourrions, semble-t-il, mesurer l’espace qui la sépare

UNE COUR (CLOITRE DE SAINT JEROME) National Gallery, Londres

des gentilshommes et de la vaste cheminée ouverte qu’un tableau religieux surmonte. Réellement, ce personnage vit et se meut dans un plan que l’artiste a fixé avec une rare habileté. Il en est ainsi de toutes les perspectives créées par Pieter de Hooch. Elles situent, elles précisent, elles sont une partie de cette vérité d’observation qui nous frappe si fortement lorsque nous examinons les œuvres de ce peintre. Elles sont une partie de la vie elle-même qu’il fait vibrer sur ses toiles.

Décor et perspective sont deux éléments intimement liés de son métier. Il semble qu’en examinant les toiles du maître on ne peut parler de l’un sans faire allusion à l’autre. C’est qu’ils participent de la même volonté d’exactitude, des mêmes résultats d’observation. Et cette constatation se fait tout naturellement lorsqu’on examine, par exemple, le Lavage du poisson, de la National Gallery. Un premier plan nous montre une servante nettoyant un « fruit de la mer », tandis que la maîtresse de la maison, le dos tourné aux spectateurs, semble donner quelques conseils pratiques à la jeune fille. Par delà une barrière de bois sur laquelle serpentent les branches souples d’un arbuste, par delà une porte rustique, un autre décor s’aperçoit, d’autres plans se développent. C’est le jardin dont les clôtures de planches sont ornées d’espaliers, c’est dans le lointain un petit bâtiment, une sorte de refuge qui s’élève ; ce sont à gauche les perspectives qui s’éche-

lonnent d’un abri destiné aux tireurs à Tare, que désignent de larges losanges, et d’une maison au vaste pignon, avec les tuiles rouges de son toit se détachant nettement dans le ciel clair. A droite une longue allée mène de la rue à l’habitation située au premier plan. Un gentilhomme vêtu d’un chapeau à larges bords, drapé dans son manteau, s’avance. Ce personnage a sa beauté, dans ce paysage intime et paisible ; il a son utilité aussi. C’est par lui que l’œil mesure l’étendue de la perspective, qu’il acquiert la notion de l’étendue. Et ces différents plans, tous les éléments de cette perspective, qui produisent l’illusion charmante d’une succession de cour, de jardin et de bâtiment, participent d’une même unité. L’unité dans le décor constitue, selon nous, une des principales caractéristiques de l’art de Pieter de Hooch. Le décor se prolonge, il ne se modifie pas. Dans toutes ses parties il reste harmonieux et total. Si nous prenons comme exemple le tableau, cité plus haut, de la National Gallery nous remarquons qu’un rapport de vision très réel existe entre les deux femmes, la maîtresse et sa servante, et les objets qui les entourent immédiatement, et ces derniers sont reliés par un lien intime aux accessoires plus éloignés, au jardin aperçu à quelques mètres de distance, à la longue allée par laquelle s’avance le gentilhomme, à la haute maison de gauché. L’unité de composition est frappante.

Et ce décor nous séduit surtout par sa vérité

LA MAISON DE CAMPAGNE Rijksmuseum, Amsterdam

et par son intimité. Comparez un intérieur de Pieter de Hooch à un intérieur de Gérard Dou par exemple. Sans doute vous admirerez le luxe déployé par le second de ces artistes, par la splendeur du décor en un mot. Vous admirerez l’élégance et le goût qui présidèrent à la disposition du riche salon, où la Femme hydropique est assise dans un fauteuil, mais vous ne savez pas si cette riche demeure fut jamais habitée pas cette vieille dame, si tout cela n’est pas un jeu d’imagination de l’artiste, vous n’y éprouverez pas l’émotion qui vous prend devant une œuvre de la bonne période de Pieter de Hooch. Sans doute notre peintre ne négligera aucun moyen de charmer nos regards, il mettra sous nos yeux de riches accessoires, orgueil séculaire des familles, mais il aimera plus que toute autre chose l’humble demeure où tout est mis en ordre, où tout est poli comme un miroir. Il aimera ces belles dalles blanches ou noires, ou bleues affectant toutes les formes, carré, losange, rectangle. C’est la joie de la maison hollandaise, c’est la fierté de la ménagère qui les nettoie chaque jour pour qu’ils brillent, limpides comme un miroir, pour qu’ils caressent le regard, pour qu’ils soient au pied qui les foule comme un tapis de fermeté et de splendeur.

Il semble que nous ayons tous vu jadis, en quelque instant de notre existence, ces intérieurs modestes et charmants, ou du moins, s’ils ne sont pas dans notre souvenir, nous sommes certains

qifils existent bien, en quelque Hollande où notre imagination les situe d'une manière précise. Nous ne sommes pas étonnés de les voir, nous avions l’intuition de la réalité de tous ces personnages et nous savions qu’ils devaient vivre dans l’endroit bien défini où le peintre les a placés, près de ces meubles aimés, sous ce rayon de soleil qui les caresse et qui les dore délicieusement.

Page 1