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UNE SENSIBILITÉ

Lorsque nous étudions l’œuvre de Pieter de Hooch, deux éléments de beauté nous surprennent : le don de coloration et le don de sensibilité. Cet artiste qui fixa sur la toile le charme d’un rayon de soleil, qui en analysa toutes les nuances et toutes les subtilités, ce peintre qui fut ému par les mille incidents de la vie quotidienne, qui de ces intérieurs, devant lesquels nous passerions indifférents, fit jaillir une beauté inconnue, cet homme fut doué d’une sensibilité ardente, cet homme fut un poète.

Toute sa vie, il vécut pauvre. Notre imagination nous le montre errant un peu mélancolique dans les rues de Delft, entrant dans les maisons amies, poussant le loquet de bois ou bien encore pénétrant dans une de ces impasses où tout à coup apparaissait une de ces arrière-maisons hollandaises, qui se cachent au milieu des bâtiments voisins, dans une retraite à l’abri des regards indiscrets, parmi la joie des jardins en fleurs et des arbres touffus. C’est là qu’il dut rêver, c’est là qu’il vit apparaître parfois les délicates visions de femmes, qui passaient, songeuses, et tout occupées des soins du labeur journalier, résignées, souriantes et douces.

C’est à cette sensibilité très vive qu’il dut d’apprécier le charme de la femme. Si nous parcourons l’œuvre de Pieter de Hooch, nous sommes frappés de la place qu’elle y occupe. Il est bien peu de toiles où elle n’apparaisse. Jamais elle n’est vulgaire, jamais elle n’est banale. Elle représente toujours une beauté, ou une psychologie. De nombreux peintres de Hollande ont peint les élégances féminines. Netscher fut un maître sous ce rapport. Vermeer de Delft et Terborch nous ont laissé d’admirables portraits de femmes. Mais nul ne l’a peint avec une sincérité, avec une observation, disons-le même, avec une tendresse pareille à celles de notre artiste. Il l’a étudiée dans toutes les conditions, grande dame, petite bourgeoise, paysanne, ménagère, domestique. Il l’a vue jeune et vieille, et il en a rendu les expressions les plus diverses. Il l’a observée dans la réalité, sans la doter des artifices de sa fantaisie ; il l’a surprise au milieu de ses occupations familières, dans l’intimité de son foyer.

La Bonne Ménagère, de la collection Six (Amsterdam), est une dame d’âge mûr, une maîtresse de maison, riche sans doute, car tout autour d’elle indique l’aisance. Elle est debout dans l’ouverture que font les deux battants d’une massive armoire de chêne incrustée d’ébène. Elle reçoit des mains d’une jeune fille des pièces de lingerie soigneusement pliées qu’elle va placer dans le meuble. Son visage est grave. Mais il indique la satisfaction

LA MÈRE ET L’ENFANT Musée du Louvre, Paris

qu’elle éprouve d’accomplir une sorte de sacerdoce. Cette femme connaît la valeur des objets qu’elle manie. Elle sait que le beau linge blanc, fleurant bon la lavande, est le trésor d’une maison bien tenue. Elle estime les choses à leur prix et leur valeur en argent.

Cette femme n’est point belle, si par beauté on entend le charme et la grâce de la physionomie. Le front est trop haut, les traits sont un peu durs, mais tout en elle révèle l’autorité qui commande, qui gouverne et par quoi l’ordre s’impose. La jeune fille qui se tient près d’elle est une enfant encore. On voit qu’elle accomplit un devoir, qu’elle est soumise et résignée, partageant le respect de sa mère pour les blancheurs éblouissantes et le luxe un peu apprêté du linge. Ainsi dans ces deux personnages se synthétise le goût sérieux et appliqué de la vie pratique. Et de même qu’autour d’eux tout est clair, poli, lustré, de même que des lignes égales séparent les carreaux du pavement, de même leurs idées sont divisées selon des mesures précises, et rien que des règles également nettes et claires ne peuvent pénétrer dans leur esprit. Un tableau de la National Gallery, le Lavage du Poisson, nous montre une dame indiquant à sa servante la manière d’exécuter son travail ; une toile de l’Ermitage de Saint-Pétersbourg nous fait assister à une autre scène de la vie pratique, où se révèle la vigilance de la maîtresse de maison. Ici c’est une vieille femme au regard

très doux examinant le poisson qui formera le repas du jour et qu’une jeune servante lui apporte dans un baquet.

Mais c’est surtout l’image de la mère que Pieter de Hooch fixera sur ses toiles avec amour. Les autres femmes étaient graves, un peu austères ; la mère seule sourira. Elle sourira au nouveau-né dissimulé dans le berceau, à l’enfant emmailloté dans les langes, à la petite fille plus développée qui se livre déjà à ses jeux familiers. Et toujours au spectacle de l’enfant le visage de la mère s’éclairera d’un bon sourire tendre ou bienveillant. Une des plus belles expressions de visage que Pieter de Hooch ait peinte est celle de la Femme allaitant son enfant du Musée de Vienne. Quelle beauté des traits ! quel épanouissement de jeunesse et de fraîcheur qui révèle une béatitude infinie !

La femme se livre aux diverses occupations de la vie pratique. Elle prépare le lit, souriante de loin à la fillette qui entre dans la claire lumière d’une matinée d’été. Elle peigne les cheveux de l’enfant dont la tête repose sur ses genoux. Voici dans un intérieur élégant, près de la table chargée de fruits, une jeune femme soutenant le petit garçon qui est monté sur une chaise, curieux d’examiner de plus près le perroquet favori, au plumage multicolore. Une tendre sollicitude anime les traits de son visage. Elle est attentive aux moindres gestes de

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