LA FILEUSE
Collections de Buckingham Palace, Londres
son fils, craignant qu’il ne tombe. C’est la mère vigilante et tendre qu’un rien émeut et trouble.
Jeunes ou vieilles, ces femmes nous paraissent sympathiques. Il n’en est pas qui nous étonnent. Nous les reconnaissons toutes, ce sont des figures familières, parce qu’elles expriment des sentiments très simples et très humains. Une émotion nous prend à les voir vaquer à leurs occupations coutumières, surveiller un ménage, conseiller une servante, mettre les choses en ordre et préparer le repas du soir. Et cette émotion augmente encore lorsque nous les voyons remplir les devoirs augustes de la mère, allaiter, le visage rayonnant, un nouveau-né, diriger les pas de l’enfant, le contempler et lui sourire.
Etudier la femme dans l’œuvre de Pieter de Hooch, c’est étudier la femme dans la vie hollandaise, parce que, ne s’abandonnant pas à son imagination, l’artiste se borne à peindre ce que ses yeux ont vu, ce que son cœur a aimé. Ne soyons point surpris de voir ces dames, revêtues de beaux corsages jaunes ou grenats, ornés de fourrures blanches, converser avec leur servante et guider leur travail Les documents de l’époque nous renseignent sur le sens qu’elles possédaient de la vie pratique. Dans une lettre qu’il adresse à Guillaume II, Constantin Huygens parle de l’illustre veuve de l’amiral Ruyter, à laquelle il a rendu visite : « Aussi m’appriton à la ville, écrit-iL que depuis quelque temps
la bonne femme avait fait une chute, comme elle était occupée à sécher et à étendre son linge. Votre Altesse peut juger quelle sorte de douairière ce peut être qui encore depuis la mort de son mari a toujours continué sa coutume d’aller au marché, le panier au bras ».
Parfois Pieter de Hooch nous représentera la femme sous des dehors plus frivoles. Un messager remet une lettre à une jeune dame, une lettre d’amour peut-être. Un galant gentilhomme surprend une coquette occupée aux soins de sa toilette. Voici une séance de musique. Une belle dame vêtue d’une robe de soie blanche, portant des perles dans les cheveux, tient sur ses genoux un cahier de musique. Elle chante, tandis que près d’elle un gentilhomme joue de la guitare et qu’une de ses compagnes va préluder aux sons de la mandoline. C’est une scène de menuet où de jeunes femmes étalent leurs grâces, des duos de musique et de danse.
Plus tard, quand la flamme se sera éteinte, lorsque le talent de notre peintre aura perdu ses dons de force et de spontanéité, ce seront là les sujets qu’il traitera de préférence. Ses personnages, les femmes surtout, deviendront plus banales. Elles auront des élégances faciles, des attitudes sans vérité, des physionomies moins vivantes. Elles seront jolies encore, ces grandes dames, car ce peintrepoète marqué du don de sensibilité, qui aima avec tant de passion le soleil et la beauté, ne pourra
FEMME PELANT DES POMMES DE TERRE Collection Wallace, Londres
leur enlever cette séduction ; mais nous regretterons toujours, en examinant les œuvres de cette dernière période, la belle inspiration juvénile du peintre qui lui faisait jadis préférer à ce luxe emprunté le charme des demeures intimes et familières, où une jeune femme vit retirée, loin des regards du monde, accomplissant, dans le calme et la solitude, les besognes que lui imposent ses devoirs d’épouse ou de mère.
On peut dire que chez Pieter de Hooch la sensibilité est égale à la délicatesse de la vision. Comment l’artiste produit-il cette impression si forte, et si savoureuse en même temps ? C’est qu’il ne s’est pas borné à promener sur les êtres et les choses un regard de peintre. Certes nul plus que lui n’aima cette couleur, nul n’éprouva plus intensément la joie de ses harmonies, mais l’âme vivait dans son regard et illuminait sa vision. Ce n’est point une sentimentalité banale que nous remarquons en lui, c’est une émotion tendre et compréhensive, qui dénote un état d’esprit bien équilibré. La bonne ordonnance que nous avons remarquée dans les intérieurs, nous la voyons encore dans les « psychologies » de ses personnages. Ceux-ci ont le cœur et l’esprit en paix. Même si le plaisir ne brille pas dans leurs yeux, ou même si une certaine gravité se peint sur leur visage, nous sentons qu’une douce sérénité les enveloppe. La joie ou la mélancolie s’exprime chez eux sans
aucune trace d’agitation. Leurs physionomies ne s’altèrent pas; elles prennent simplement les nuances de la sensibilité.
C’est à cette sensibilité qu’il faut attribuer la distinction de ses figures de femmes. C’est une idée trop répandue que la femme hollandaise a le type qu’on est convenu d’appeler rubénien. Certains se la représentent sous l’aspect de ces matrones que l’on voit sur les toiles de Jordaens. Sa beauté consisterait dans l’éclat des chairs, dans l’ampleur des formes, et volontiers on lui refuserait la délicatesse des traits, la légèreté de la démarche et des mouvements du corps. Il suffit pour se convaincre de cette erreur de passer en revue les toiles de Pieter de Hooch. On peut dire que ce type de femme ne s’y rencontre pas. Si cette matrone existe, Pieter de Hooch n’a pas voulu la peindre. Ses figures féminines se font remarquer par la grâce et la distinction. Jeunes ou vieilles, elles ne perdent jamais le charme de l’expression, la douceur du regard. Le nez est droit, bien arqué, la bouche est fine, le front est un peu haut et dégagé. Quelquefois des boucles de cheveux encadrent le visage et retombent en tresses sur les épaules ; parfois la chevelure est rabattue sur le haut de la tête, et souvent l’artiste voulut augmenter la douceur de ce visage en l’entourant d’une cape blanche assez épaisse, ou d’un voile de gaze très léger. Nous insistons sur ce point, jamais l’artiste ne se départ de cette distinction dans les