‹ Pieter de Hooch et son œuvreChapitre 7 sur 13 · DAME LISANT · texte numérisé non relu

DAME LISANT

Collection du duc d’Arenberg, Bruxelles

traits du visage, par laquelle il communiqua à certaines de ses effigies de femmes un charme et une expression délicieux. Les plus beaux qu’il ait créés en ce sens sont la Jeune mère allaitant son enfant, du Kunsthistorisches Hofmuseum de Vienne, la jeune femme dans le Perroquet favori du comte de Northbrook, de Londres, celle du Musée Grand-ducal de Carlsruhe. Ce sont là certainement, par la délicatesse des traits, par la finesse de la physionomie, les types de femmes les plus charmants que nous offre la peinture hollandaise.

D’une manière générale aucune vulgarité ne dépare la femme que nous peint Pieter de Hooch. On est surpris même de remarquer un charme si prenant sur des visages de ménagère ou de domestique. Que l’on examine à ce sujet les tableaux de la collection Rothschild, de Lady Wantage, de Buckingham Palace. La noblesse, le terme n’est pas exagéré, la noblesse de l’attitude s’accompagne de la douceur du geste ou de l’expression. Il n’y a jamais de préciosité ou de recherche pourtant. C’est la nature, c’est la vérité que nous contemplons. Nous avons la certitude que ces femmes ont existé, que le peintre les a vues passer devant son regard. Réalisme, il faut, quand on étudie les peintres hollandais, se garder d’un usage immodéré de ce terme. Chez beaucoup d’entre eux, chez Pieter de Hooch surtout, le réalisme se confond avec l’amour des choses, avec le sens intime de la beauté cachée

dans les objets les plus vulgaires en apparence. Nous passons indifférent devant eux parce que notre sensibilité n’est pas éveillée. Vienne un artiste, ému et pénétrant, et le rythme surgira, éclatera en de soudaines et délicieuses harmonies.

Examinons par exemple cet admirable tableau de la National Galiery de Londres désigné sous le titre très simple d’une Scène dans une Cour. Les proportions y sont parfaites, l’alliance des couleurs et des formes s’y révèle au premier coup d’œil. Au cours de ses promenades à travers la ville de Delft, Pieter de Hooch dut s’égarer souvent dans un des plus anciens quartiers de la cité où s’élevait encore la porte de l’ancien cloître de Saint Jérôme, respecté par la Réforme. Il avait pénétré en cet enclos. Il avait lu la vieille devise inscrite sur un cartel à demi effacée par le temps :

Dit is in Sinct Hyeronimus daelle

Wildt u tôt pacientie en lijdtsaemhejt begeeven

Wandt wij moetten eerst daellen

Willen wij worden verheven.

La destination du lieu était modifiée. La Réforme triomphante dans les Pays-Bas avait chassé les moines. Le cloître était maintenant transformé en une demeure particulière, où des gens, hommes et femmes, habitaient, accomplissant les besognes de la vie journalière. Cependant ces vieux murs gardaient

toujours la poésie de la prière, et le contraste devait séduire l’artiste de la poésie de ces pierres mortes, et de ces choses vulgaires, déposées là par la main des hommes insouciants.

Il avait assisté sans doute à cette scène familière. Des degrés de brique qui d’une petite porte pratiquée dans la muraille conduisaient à la cour, il avait vu descendre cette femme du peuple tenant une petite fille par la main. Il avait remarqué l’expression de douceur peinte sur ce visage au front très haut, au nez saillant, type de ménagère, pleine de gravité et de tendresse apaisée et recueillie. La femme qui portait dans son tablier retroussé les provisions de la journée tournait ses regards vers l’enfant dont la jolie tête était encadrée de cheveux blonds. Jamais peut-être il ne vit plus délicieux visage de fillette, car il ne fixa pas de plus beaux traits sur ses toiles. Et l’âme de l’artiste tressaillit en apercevant par la baie du portique la perspective entr’ouverte sur le frais matin rayonnant : une autre femme vue de dos s’encadrait dans la porte, devant cette clarté éblouissante et si douce pourtant qu’il lui semblait sentir sur le visage et sur les mains toute sa coulée chaude et blonde. Quelle harmonie divine des êtres et des choses ! Quel hymne magnifique surgi tout à coup du sein des pierres î

Et son œil émerveillé voulut tout peindre, cette femme, cet enfant, cette matrone, ces briques rongées par le temps, cette lumière, et puis, plus encore,

ces mille détails que personne peut-être n’avait regardés, avant lui, cette muraille décrépite, lavée par les pluies, noircie par les embruns, ces planches usées et salies d’où s’élevait un poteau grêle supportant l’échafaudage primitif d’une charmille, l’arbuste grimpant et étalant ses feuilles printanières, le lattis de bois surmontant le mur, les planches entre lesquelles des végétations s’étaient glissées, et les plantes sauvages qui croissaient au pied d’un des contreforts de la cloison de brique, et ces objets d’utilité pratique qui empruntaient un moment leur poésie à la beauté du lieu, ce sceau, ce balai placés là, en cet endroit incertain, oubliés par la négligence des hommes.

On peut affirmer que ce tableau est complet. Il contient tous les éléments qui sont nécessaires pour situer le personnage dans sa vie familière. Rien dans ces accessoires qui soit inutile, rien qui ne serve à réaliser l’impression que l’artiste s’est proposé de produire. On sent qu’il serait impossible d’augmenter ou de diminuer une de ces proportions sans en détruire l’harmonie. Le rythme est parfait, la note est claire et vibrante, il semble qu’elle se prolonge dans notre esprit en un lent accord et le pénètre tout entier.

Je remarque une harmonie pareille dans la Mère peignant son enfant du Rijksmuseum d’Amsterdam et surtout dans la Chambre à coucher , de la Galerie Grand-ducale de Carlsruhe. Dans ces toiles

JEUNE FILLE AVEC DEUX CAVALIERS National Gallery, Londres

nous voyons une femme placée dans l’atmosphère familiale, la seule où il est logique qu’elle se meuve. Les rideaux sont à l’alcôve, les meubles occupent la place précise qui leur a été assignée par un esprit vigilant, ’et les portes sont ouvertes pour laisser entrer le bori soleil ami qui se pose lui aussi, comme un être familier, sur les carreaux du sol, sur un visage d’enfant, et vient mourir au bord d’un vase.

Nous retrouvons encore la trace de cette sensibilité délicate dans l 'Homme et la Femme dans une cour de la collection de Lady Wantage et dans une toile analogue de la collection Rothschild (x). Un homme est assis autour d’une petite table et fume sa pipe. Il porte un habit et un chapeau noir, un manteau gris est jeté négligemment autour de lui, et le drape magnifiquement. L’homme regarde une jeune femme buvant un verre de bière ; à quelques pas de là une petite fille se tient debout. La scène est jolie dans sa vérité et dans son pittoresque. On ne peut imaginer sujet plus délicatement traité. Bien qu’il mette en scène des sujets de la vie familière, Pieter de Hooch ne se départ pas de sa distinction native. Ces trois personnages forment le groupe, et autour d’eux le décor très simple va se perdre à l’horizon, sous le vaste ciel qui s’éclaire là-bas derrière la tour de la nouvelle église de Delft,

(i) Le tableau de la collection de Lady Wantage ne diffère de celui de M. de Rothschild que par l’absence du second personnage masculin.

dans la mélancolie du jour Unissant. Au premier plan à droite, une maison s’élève avec ses volets peints en losange, un mur décrépit dans lequel s’inscrit une petite porte de bois, des planches formant la barrière au-dessus de laquelle on voit se profiler les grands arbres touffus et les pignons luisant dans l’ombre des frondaisons. Joie des pierres, joie du bois qui sont les témoins du labeur quotidien et qui en portent la trace !

Pieter de Hooch a senti tout ce qu’il y avait de ressources dans l’observation de la vie des humbles, dans l’expression de ces sentiments confus qui existent dans toute âme humaine. C’est d’un œil attendri qu’il a étudié cette langue secrète de la nature qui à de certaines heures semble parler aux hommes. Cette vague tristesse qui se perçoit dans les œuvres de notre artiste est une de ses principales originalités ; elle n’est point le résultat d’un pessimisme systématique, elle est plutôt une émotion intime qui se révèle avec un accent de tendresse profonde. Elle est moins exprimée dans les personnages eux-mêmes que dans leur ambiance. Il ne semble pas qu’elle soit peinte sur les traits de leur visage. Elle est dissimulée dans leur âme ; ils la ressentent à leur insu. Ils ne pourraient, s’ils étaient doués du don de la parole, la dire en des mots précis.

Et il est très naturel qu’il en soit ainsi, car Pieter de Hooch reste un interprète exact des

sentiments humains; il ne songe pas à exagérer les caractères ou les sentiments. Une délicatesse native le garde de toute emphase; même quand les êtres qu’il nous peint éprouvent un sentiment de plaisir, ils l’expriment avec une certaine réserve ; ses femmes ne rient pas, mais elles sourient ; elles ne pleurent pas, mais elles songent et elles rêvent.

Mélancolie, sentiment complexe de tristesse rêveuse, à laquelle une volupté se mêle ; mélancolie qui étreint les peuples du Nord lorsque les cieux troublés font passer sur eux l’ennui qui semble tomber des lourds nuages; mélancolie, pensée qui se mire dans de la douleur, Diirer la ressentit au milieu des paysages à demi-ensoleillés de la Bavière, Pieter de Hooch l’éprouve sous les brumes de la Hollande.

Aux heures incertaines du jour finissant, lorsque, selon la belle expression du poète, les ombres s’allongent, la mélancolie descend sur la terre. Toute la lumière semble s’être réfugiée dans un horizon lointain. Notre esprit voudrait suivre le soleil dans sa course et fuir là-bas très loin vers la clarté qui s’éloigne. Mais il reste attaché à ces ombres qui lentement se développent et s’étendent, répandant autour d’elles la vague terreur qui accompagne l’approche de la nuit.

On s’imagine notre peintre quittant la demeure où son maître Justus de la Grange l’attache à son service, suivant aux heures de lassitude la route

des quais solitaires sur lesquels les grands arbres ont déjà versé les ténèbres. Tout à coup, il tourne le coin d’une rue, il pénètre dans une impasse qui conduit à un de ces logis familiers comme pudiquement cachés aux regards indiscrets, et voici le tableau de la Fileuse qui soudain s’offre à sa vue.

Une vieille femme file sa quenouille. Un rayon de lumière, un des derniers que le soleil à son déclin enverra ce jour-là, vient mourir à ses pieds. On ne voit pas le visage de cette femme. Qu’importe ! On la suppose saisie par le charme de l’heure. Une jeune servante traverse la cour, portant un broc dans sa main droite, un sceau dans sa main gauche. Elle est vêtue d’un corsage jaune et d’une jupe bleue. Elle s’en va, les yeux fixés sur le sol, songeant à la tâche accomplie, résignée mais triste ; son labeur monotone elle le renouvellera demain, et puis demain encore, jusqu’à la mort prochaine peut-être, lorsque sa vie s’éteindra, pareille à cette fin de journée. Et le contraste est saisissant de ces deux personnages, l’un la maîtresse, l’autre la servante qui sont si rapprochés et ne se voient pas, qui vivent des existences parallèles sans les confondre. Ne sommes-nous pas d’ailleurs dans le pays du silence, où la parole n’est pas un jeu de l’esprit, mais le moyen d’exprimer strictement la pensée nécessaire ?

Ces deux personnages ne constituent qu’une partie du tableau. Le décor est là vivant, où les êtres

GROUPE DE FAMILLE Académie des Beaux-Arts, Vienne

vont en quelque sorte se mirer et qui réfléchira les sentiments qui les oppressent. Déjà l’ombre a gagné la maison qu’on aperçoit là-bas au fond de la cour. Le doux mystère de la nuit est tombé peu à peu sur la calme demeure. Les fenêtres sont des trous de ténèbres, et le lierre escaladant les murailles ressemble à une large tache noire écrasée. Sur le toit aux tuiles rouges, quelques rayons de lumière attardés reposent encore La masse hardie des pignons se détache sur le ciel clair et profond où quelques légers nuages mettent leur blancheur. L’horizon tout entier est baigné de clartés, une cheminée s’élance dans cette immensité, s’érigeant subtile, légère avec deux points de lumière à son sommet. Et là-bas s’élèvent encore les tours de l’hôtel de ville et de la nouvelle église, qui très doucement s’endorment dans la paix reposante du soir.

Ainsi, sans emphase, avec une simplicité de moyens qui nous étonne et nous ravit à la fois, Pieter de Hooch chante la poésie du soir. Qui niera que ce soit là une œuvre de poète autant que de peintre ? Des sentiments, des impressions sont rendus avec une puissance d’expression vraiment admirable. Et pourtant l’œuvre du peintre est entière encore. Il n’a négligé dans ce tableau aucun des effets de la couleur. L’harmonie de la nuance s’allie à l’harmonie de la pensée. Elles sont intimement unies, sans que l’une puisse nuire à l’autre. Elles se

complètent et se confondent dans un ensemble de sérénité et de grandeur.

Beauté des choses, beauté des êtres, charme de la matière, et charme des cieux éthérés, Pieter de Hooch les comprend et se les assimile. Bien avant les naturalistes, les peintres hollandais ont pu affirmer qu’il n’y avait pas de laideur dans la nature, que toutes les choses, même les plus vulgaires, pouvaient être exprimées en beauté. Il n’est pas indifférent que le peintre nous montre un simple ustensile de cuisine suspendu à la muraille, s’il nous présente cet objet sous un aspect qui nous le fait admirer, en dépit de son caractère utilitaire. Il suffit pour cela qu’il le place à un certain endroit de la pièce accroché à une patère de la muraille, à côté des rideaux verts ; le poli de son cuivre éclatera en beau ton d’or à côté d’un ton plus sombre, nous ne penserons plus alors à la banalité de cet accessoire, nous ne verrons plus que sa forme, qui n’a rien de disgracieux, nous ne distinguerons plus que sa couleur, dont nous admirerons l’éclat. C’est une idée analogue qui poussait les anciens à donner une forme artistique aux plus simples objets. Quand on visite les musées de Naples, où sont rassemblés les lampes, les vases d’un usage journalier trouvés dans les fouilles de Pompéi, on est étonné de leur élégance ou de leur légèreté. Un chandelier, une écumoire, peints par Pieter de Hooch, semblent perdre le caractère de banalité que nous leur recon-

naissons généralement, et iî est juste qu’il en soit ainsi, car ils ont en eux-mêmes leur beauté, beauté méconnue, et que par les ressources de son talent le peintre nous révèle. Cette impression intime de la vérité, l’artiste nous la communique par un accent de sincérité qui est la caractéristique de son talent.

Cette vérité n’est jamais distincte du pittoresque. Ces deux qualités s’associent dans la plupart des œuvres de l’artiste. Regardons la Scène dans une Cour , du Musée d’Amsterdam. Devant la maison aux briques rouges que coupe par intervalles la blancheur des pilastres, un jeune homme et une jeune fille sont assis l’un en face de l’autre ; la dame vêtue d’un corsage rouge et d’une robe jaune écrase un citron dans le liquide d’un verre. Son compagnon suit cette scène avec intérêt. Il a cessé de fumer la pipe qu’il tient encore dans sa main droite. Quel soin minutieux l’artiste a pris de peindre les moindres détails du costume, d’harmoniser les couleurs, les blancs de la collerette sur laquelle tombent les boucles de cheveux noirs du jeune gentilhomme, les jaunes, les rouges et les bleus, tout ce qui doit constituer la symphonie où chante la nuance ! Une femme plus âgée tenant un verre à la main s’approche du groupe et en forme elle-même partie. Le visage de cette dame est d’une grande douceur, sous la cape blanche qui lui communique un charme singulier. A côté de ces personnages, par-dessus

une légère barrière de bois, un arbuste étend ses branches protectrices, comme s’il voulait ajouter quelque chose, une couleur ou un parfum, à cette scène d’intimité.

Comme le peintre s’est proposé de peindre la vie dans son expression totale, il ne limite pas son tableau à cette scène. D’autres êtres agissent à nos côtés, et mènent une existence parallèle à la nôtre. La vie est faite de ces actions multiples, qui se confondent et prennent en se comparant les unes aux autres une singulière vigueur. Aussi n’est-il pas indifférent que pendant que le groupe des trois personnages du plan de gauche est sollicité par une attention distincte, il y ait là-bas, un peu plus loin, contre le mur de la maison, une autre personne, une servante sans doute, qui verse dans un tonneau le contenu d’un baquet. Il ne me semble pas que ce soit là un artifice de composition, mais le désir du peintre d’intensifier la vie sur sa toile, de donner aux différents personnages une plus grande part de cette vérité qu’il ressentait et qu’il aimait si profondément. Nous sommes plus certains de l’exactitude de ces personnages et de leurs actes en les voyant ainsi diversifiés. C’est un aspect de la nature soudainement fixé dans sa complexité, c’est une perspective ouverte sur des horizons inconnus.

Le Cellier , du Musée d’Amsterdam, nous offre un des exemples les plus frappants de cette sensibilité très vive dont le peintre était doué. On ne pour-

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