‹ Pieter de Hooch et son œuvreChapitre 8 sur 13 · LE DUO · texte numérisé non relu

LE DUO

Collection Errera, Bruxelles

rait choisir un sujet plus simple pour nous émouvoir. C’est une chambre sur laquelle s’ouvre le cellier. La lumière tombant d’une étroite fenêtre éclaire le réduit où quelques tonneaux se perçoivent dans la pénombre. Une jeune femme, une jeune mère, sort de cette cave ; elle tend à une petite fille un broc rempli de bière. Le visage de la femme exprime la bonté. Toutes les femmes que peint Pieter de Hooch sourient lorsque l’enfant paraît. C’est une scène très simple, une scène pleine de douceur pourtant. Mais les sujets traités par l’artiste sont complexes dans leur unité. Ils nous livrent une psychologie, ils nous révèlent les secrets d’une existence. Examinons le tableau dans tous ces détails, nous verrons que ce n’est pas à cette salle, à ce vestibule qu’il se limite. Nous apercevons au fond une autre pièce, dont le niveau est un peu surélevé. C’est là, près de la fenêtre ouverte, que la maîtresse de la maison va s’asseoir à certaines heures de la journée, aux heures de repos. Au-dessus de la chaise, un tableau est suspendu. Il reproduit les traits d’un homme à l’aspect vénérable. C’est l’époux sans doute, le maître de la demeure. Ainsi toute la famille nous est dépeinte en un seul tableau dans toute son intimité.

La collection du baron Oppenheim, à Cologne, possède le pendant du tableau du Rijksmuseum. Le peintre connaissait bien, sans doute, la demeure familiale dont il voulut fixer les détails sur ces deux

toiles La disposition de la salle est à peu près pareille. C’est le même escalier tournant qui dessine sa silhouette Un tableau suspendu au mur est plus apparent. La porte du cellier est fermée, un berceau placé contre cette porte, et tout à côté une femme est assise. Elle tient un enfant sur ses genoux, et de sa main gauche lui désigne une petite fille, semblable à celle du tableau d’Amsterdam et qui tient un petit chien dans ses bras. La chambre du fond paraît plus vide. En effet, la chaise a disparu et le tableau, fixé à la muraille, est plus pâle. Le volet de la fenêtre est fermé. Une douce lumière baigne cet intérieur.

Nous admirons le charme de cette scène familière, son intimité douce et le caractère de vérité que l’artiste a su communiquer à cette femme et à cet enfant. Nous sentons que la petite fille serre le chien assez fortement dans ses bras, de crainte qu’il ne s’échappe et que ses faibles forces la trahissent. La pose passive de l’animal ainsi emprisonné, les pattes ballantes, est amusante. Le geste de la mère, montrant du doigt à l’enfant placé sur ses genoux la petite sœur attentive à la scène, est charmant. Le meilleur éloge que l’on pourrait faire de ce petit groupe serait de dire qu’on ne le conçoit pas autrement II est des attitudes que nous paraissent si exactes qu’elles semblent indiquées par la nature ou par l’instinct eux-mêmes. Et pour en accentuer le réalisme ou plutôt le mouvement

dramatique, l’artiste a pris soin de placer, pour ainsi dire négligemment, sur les dalles une bille et une pipe, deux objets qui servaient de jouets à la petite fille et qu’elle a sans doute abandonnés avec l’insouciance propre à son âge. Ainsi la scène nous est présentée d’une façon complète et très vivante, avec, en quelque sorte, son prologue, c’est-à-dire avec les circonstances qui la précédèrent. Nous devinons à quelle occupation l’enfant se livrait quelques instants auparavant. Elle est placée ainsi dans plus de réalité et nous dirions même de mouvement. C’est une caractéristique de Pieter de Hooch de prolonger la scène qu’il peint, de lui donner une véritable mobilité.

Pourquoi me suis-je arrêté si souvent devant ce tableau du Louvre qu’on appelle je ne sais trop pourquoi La Mère et l’Enfant, puisque l’amour maternel n’en forme pas, à mon avis, le charme principal. C’est un des tableaux les plus simples qu’ait peint Pieter de Hooch, je veux dire un des intérieurs les moins meublés d’accessoires. C’est une grande chambre entièrement nue, une cuisine peutêtre, dont les fourneaux sont dissimulés. Un escalier tournant conduit aux étages supérieurs, et dans ce lieu délabré, au premier plan, une femme épluche des pommes de terre tandis qu’auprès d’elle une petite fille joue avec une pelle. La mère gronde l’enfant sans se distraire de ses occupations. Voici les personnages du premier plan. Au second, nous

voyons par la porte ouverte une vieille femme la tête recouverte d’une coiffe blanche traverser la cour et se diriger vers un petit réduit dont le toit est recouvert de tuiles rouges.

Pourquoi me suis-je senti si profondément ému devant une toile dont le sujet est aussi simple et qui ne se signale pas même, comme tant d’œuvres du maître, par l’éclat de la couleur? Je connais bien pourtant la cause de mon émotion. Elle fut produite par l’atmosphère de cette chambre, par la résignation des êtres qui s’y tiennent, par ce mélange d’ombre et de lumière que le peintre y a répandu. Des fenêtres s’ouvrent sur cette chambre, elles sont grandes, si l’on en juge par les dimensions de ces baies coupées en carrés égaux, et pourtant elles ne laissent passer que de pâles rayons. La cour elle-même est faiblement éclairée. Un soleil avare n’envoie qu’une timide clarté, si mince, si tamisée qu’on dirait qu’un crépuscule tombe. La lumière est là-haut dans un angle formé par le mur et un bâtiment voisin. C’est celle qui illumine les polders, qui répand sur les campagnes voisines des nuances infinies ; mais ici, dans cet intérieur monotone, elle s’est éteinte.

On devine quelque maison enfoncée dans les vieux quartiers de Delft, éternellement assombrie par l’ombre qui tombe des grands bâtiments vétustes. Ici la mélancolie a établi son séjour. Cette mère ne sourit pas à sa fille, elle a gardé même devant

LE TROMPETTE Musée de Miïnster (Allemagne)

l’enfant la tristesse de son visage, et la fillette, à l’allure d’un magot, n’a pas ce regard naïvement étonné où la fraîcheur de la pensée rit dans les yeux ravis. Cette femme, que nous ne voyons que de dos, avec l’ampleur de son torse, et la coiffe de béguine qui recouvre son chef, a son mystère. Elle marche à pas lents, peu pressée d’accomplir une besogne uniforme et dont elle ne recueillera aucun plaisir. Oh, la mélancolie de ces âmes résignées, se soumettant au dur labeur qui n’offre pas d’espérance, mélancolie des existences vivant dans la pénombre des vieilles maisons et qui prennent peu à peu la tristesse des murs monotones ! Des jours passeront et des jours encore sous cette lumière en détresse, la mère préparera méthodiquement, uniformément, le repas de la famille ; la fillette ne connaîtra ni la joie du sourire, ni l’élan spontané des turbulentes enfances, et la vieille femme refera sans cesse du même pas lent et fatigué le chemin qui conduit vers le réduit sombre, par delà lequel le soleil se joue dans un angle étroit de lumière. Nostalgie des existences sombres, mélancolie dont on voudrait goûter la volupté amère. Dans notre esprit passe le souvenir de cette gravure d’Albert Dürer représentant l’ange de tristesse au front couronné de fleurs sauvages et qui regarde le port, la mer, les monts sans joie et déjà enveloppés par la nuit, au-dessus desquels la chouette grimaçante agite l’étendard de la mélancolie.

La sensibilité très vive de Pieter de Hooch lui a suggéré la vision de ces tableaux de mélancolie. Il les a peint dans le recueillement des heures solitaires, goûtant, dans son âme de poète rêveur, le charme de leur tristesse concentrée.

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