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UN ARTISAN DE LUMIÈRE

Un rayon de lumière filtre à travers les vitraux, il s’introduit comme à la dérobée ; il vient mourir sur les dalles polies de la salle, sur un délicat visage de femme, sur une fraîche joue d’enfant. Je sais bien quel pays il éclaire ; je sais bien qu’il dore des villes brumeuses au-dessus desquelles de lourds nuages roulent sans cesse. Il vient de la mer où il s’est miré sur les eaux vertes ; il vient des vastes polders où la terre et l’eau s’unissent comme dans une communion mystique. Je sais qu’en traversant l’épais bouclier des nuages, ce rayon de soleil leur a emprunté de leur blancheur. Il emporte avec lui sur la terre un peu de leur humidité ; il arrivera, ayant perdu de son éclat, mais si brillant encore, et paré d’une beauté inattendue. Il vient épuré, nettoyé, poli, prêt à donner aux choses une douce transparence, à les éclairer sans rien leur enlever de leur matière, à les illuminer discrètement, en leur communiquant non pas la couleur mais la nuance.

On a dit que ce soleil de Hollande était avare, qu’il n’envoyait sur la terre que de minces rayons de lumière. N’est-ce pas plutôt de la jeunesse, une fraîche et timide jeunesse, si pure, si tendre qu’il y a dans cette lumière ?

Ils n’ont pas aimé la lumière autant que les

peuples du Nord, ces peuples du Midi qui ont vécu baignés dans ses rayons. Ils n’ont pas connu la joie de la revoir après avoir été plongés dans les brumes et les ténèbres des longs hivers. Ils sont pareils à ces riches qui ont toujours joui des bienfaits de la fortune et ignorent la valeur des plaisirs dont la privation fait peut-être le prix.

La Hollande vit sous des cieux lourds dont la blanche mélancolie descend lentement sur la terre, comme ces pluies obstinées qui semblent jeter entre les nuages et le sol un voile humide et pesant. Les champs, les bois, les canaux, les villes mêmes leur empruntent leurs nuances incertaines et fuyantes. Mais des rayons de lumière percent à de certaines heures du jour la matière épaisse des nuages. On dirait qu’un tissu se déchire, et la lumière apparaît triomphante. Elle noie toutes les choses dans sa clarté ; elle leur communique un éclat inattendu, et l’effet est d’autant plus grand que le miracle par lequel ce changement fut opéré a été plus rapide. Alors c’est un émerveillement, c’est la conquête de la terre par le soleil, qui rehausse les tons sans les modifier, qui les dore légèrement comme d’un pinceau discret, de crainte d’en atténuer les formes ou la matière. Il est vainqueur, mais non pas dominateur, il embellit les choses sans les absorber.

Pareil à ces prêtres qui cachent leur dieu au fond du sanctuaire et ne montrent au peuple leur divinité qu’en des jours d’élection, à travers la splen-

LE CONCERT Collection Borden, New- York

deur voilée des iconostases, Pieter de Hooch, qui posséda le don précieux de faire vivre et frémir sur la toile un rayon de soleil, nous montra cette lumière avec une sage parcimonie. Souvent il la tamisa d’ombre pour que sa clarté fût plus belle et qu’elle nous apparût pareille à une statue merveilleuse que l’on couvre d’un voile. Elle s’embellit de tout ce qui l’entoure, des objets auxquels elle communique son charme, et des ténèbres mêmes qu’elle éclaire ou dissipe.

Chez Pieter de Hooch la lumière pénètre la substance même des choses. Elle se distribue sur elles d’une manière inégale, tantôt elle semble les absorber dans ses rayons, tantôt elle les effleure, et les caresse. L’artiste a observé ses nuances, il a noté ses caprices ; il connaît ses transparences et comment sa puissance opère sur la matière. Un rideau la tamise, une ombre l’arrête, et voici que tout à coup elle s’étend en larges plaques le long d’une muraille.

Un rayon tremblant traverse une cour ; il se brise contre une porte et s’y écrase. Parfois on dirait qu’il se cache, un peu boudeur. Il signale son approche par quelques faibles clartés, comme s’il voulait que l’on comprît bien le prix que l’on doit attacher à sa présence. Ou bien encore il projette sur un mur, ou sur une tapisserie, l’image imprévue d’une fenêtre et de ses meneaux. Nouveau Protée, il est multiforme, il prend toutes les

nuances de l’heure. C’est comme la modulation d’un son qui naît, croît, puis diminue, se joue et vient mourir légèrement sur un ton d’arpège joyeux. Et jamais à cette modulation ne se mêle une note discordante. On dirait qu’en naissant elle avait en elle toute la puissance de sa beauté sonore.

Dans le Cellier du musée d’Amsterdam nous apercevons la lumière à travers la fenêtre garnie de barreaux du réduit ; nous la voyons encore apparaître au côté opposé, dans la chambre de quiétude ou de repos, ensuite sur les clartés de la rue voisine. Une chaise est placée sur une planche de bois, un peu surélevée au-dessus des dalles polies et brillantes mais trop froides peut-être. C’est devant la fenêtre de ce réduit que la maîtresse du logis vient s’accouder aux heures apaisées de l’après-midi, dans la paix un peu grave de l’heure. La lumière y a sa place ; elle y est entrée en l’absence de la dame, et doucement elle s’y repose. Dans le pendant de ce tableau, de la collection Oppenheim, l’auvent de la fenêtre est fermé. Il y a un vide. On éprouve comme l’impression d’une absence.

Parfois, c’est très loin, dans l’enfilade des antichambres et des salles, à l’extrémité d’un couloir d’ombre, qu’elle apparaît plus discrète encore. Voyez le Concert , du Musée de l’Ermitage à Saint- Pétersbourg. Une jeune femme élégante prélude à quelques sons sur un instrument à cordes. Un gentilhomme paraît s’enthousiasmer du talent de la

LE MENUET Musée de Copenhague

musicienne. Sans doute ce n’est pas une des meilleures œuvres du maître. Elle date de 1670 à 1675, c’est-à-dire de l’époque de la décadence, l’expression des physionomies a perdu de sa vérité, mais voyez là-bas, par delà la porte ouverte, et les vestibules lointains, la perspective du quai, des arbres, de la tour, du clocher baignés dans la lumière du jour déclinant.

Voici une autre scène. Un gentilhomme et trois dames sont réunis sur une terrasse. Lejeune homme joue de la guitare. Une des jeunes dames, vêtue d’une robe de soie blanche, tient sur ses genoux un cahier de musique, une autre apporte une mandoline, une troisième regarde la partition que tient sa compagne. Un petit chien est accroupi sur le riche pavement de marbre. Et par delà le rideau drapé un peu artificiellement, jeté au-dessus de ces personnages, on aperçoit des berceaux de charmilles, que surmonte un vaste bâtiment qu’on dirait l’hôtel de ville d’Amsterdam. Au-dessus, le vaste ciel se déploie dans la splendeur du couchant. Des jardins mystérieux, des charmilles où un jardinier a mis son art précieux, des bois touffus chargés d’ombre où quelques lueurs se sont discrètement attardées. C’est l’union du jour et de la nuit qui tombe. C’est l’opposition de la clarté et du mystère (1).

(1) Le Concert , de la collection de Mr M. C D. Borden, à New- York.

Cette impression est plus douce et plus recueillie encore dans Y Intérieur du Musée d’Amsterdam. Un domestique présente à une jeune femme, assise près de la fenêtre, un message qu’elle semble accepter sans surprise. Un petit chien se tourne vers le nouveau venu. Une chaise est placée dans l’ombre. La porte et l’un des auvents de la fenêtre sont ouverts, pour laisser pénétrer dans cet intérieur recueilli un peu de la joie lumineuse du dehors. Les grands arbres du quai ont assombri la demeure où règne une douce quiétude. La jeune femme à qui la lettre est destinée tient un petit chien sur ses genoux. C’est sur elle que tombe la clarté venue par la fenêtre. Nous voyons son visage très fin, son corsage bleu très éclairé. Mais est-ce bien dans ces deux personnages que réside l’intérêt du tableau ? N’est-ce pas plutôt dans ce quai où traîne une lumière dorée. Au delà de la porte nous apercevons une petite fille tenant un fouet dans la main droite, les pavés de la rue, les arbres et plus loin encore par delà le canal, l’autre quai et les maisons qui le bordent. Ce doit être un dimanche, une de ces après-midi dominicales où il y a de la gaîté et du repos dans l’air. Les rayons du soleil viennent frapper les maisons d’en face et les illuminent doucement. Ce sont de subtils rayons qui donnent aux choses une savoureuse couleur d’ombre. La perspective est si savante qu’on aperçoit au delà du canal, au delà du quai, l’ouverture d’une

JEUNE FEMME RECEVANT UNE LETTRE Rijksmuseum, Amsterdam

impasse et qu’on peut distinguer encore le lieu de clarté sur lequel ce couloir se termine. Comme le soleil se joue sur ce quai, sur ces maisons qui se mirent dans les eaux tranquilles ! comme il dore ces murs, ces pilastres, comme il se joue délicatement avec l’ombre, la mesurant, la dorant à son gré, pour produire plus fortement son effet ! Et celui-ci est d’autant plus grand que dans la répartition de l’ombre et de la clarté, c’est à cette dernière qu’est dévolue la part la moins grande. Mais comme elle est belle cette lumière d’or, belle d’avoir été partagée avec plus d’avarice, d’être moins prodiguée et d’avoir acquis ainsi une victoire plus grande sur l’ombre envahissante que les grands arbres touffus répandent autour d’eux !

Jeu subtil de la lumière et de l’ombre, où toutes les nuances de l’une et tous les aspects de l’autre se confondent. Parfois il semble que cette lumière tremble dans l’ombre, pareille à ces flammes dont nous suivons les vibrations dans l’obscurité des foyers .

Les rayons du soleil apparaissent discrètement par les intervalles d’une fenêtre mal jointe, par les interstices des rideaux ; ils envoient un filet de lumière qui, pareil à une flèche d’or, va droit à son but en suivant le chemin tracé, et va mourir sur la soie éclatante d’une robe, ou bien encore elle allume la dorure d’un cadre, fait scintiller la glace d’un miroir, embrase une croisée, illumine des lointains vaporeux.

La lumière s’assouplit aux différents rythmes de l’heure ; elle brille avec éclat pendant les après-midi assoupis, mais c’est aux heures du crépuscule, aux heures de demi teintes et de nuances où déjà l’ombre monte, qu’elle a des douceurs ineffables.

Alors tout sera baigné dans une clarté diffuse, discrète, presque timide. Ce sera comme le regret d’une beauté qui s’attarde avant de disparaître ; la mort lente, l’agonie du pâle soleil exilé sur une terre étrangère. Cette lumière a le charme alangui des êtres qu’emplit une vague et profonde tristesse et qui songent à des régions lointaines vers lesquelles leur âme voudrait s’élancer.

Dans les tableaux de Pieter de Hooch la lumière est comme un personnage toujours présent mais guettant dans l’ombre, un personnage à qui on n’ouvrirait pas les portes toute grandes, et qui poussé par un désir irrésistible apparaît soudain, en quelque coin inattendu, où il se glisse lentement, pareil à un esprit protecteur et bienfaisant.

Voici la Mère allaitant son enfant du Kunsthistoriches Muséum de Vienne. Le peintre nous montre une salle dans laquelle aucune fenêtre n’a été ménagée. Pourtant elle n’est point plongée dans l’ombre, car il ne faut pas que le délicieux visage de la jeune femme soit obscurci. Il faut que les traits de cette mère soient illuminés d’un de ces rayons intérieurs qui communiquent à la physionomie un reflet des

beautés intérieures de l’âme, mais tout, autour des quatre personnages, deux femmes et deux enfants, est plongé dans un jour de demi teinte. Les rideaux de l’alcôve sont baissés. Il y en a d’autres encore que l’on aperçoit déployés dans le fond de la pièce. Mais une porte est ouverte dans cette pénombre, une porte peu élevée, juste assez pour conduire nos regards, à travers une autre chambre et un vestibule, vers une trouée de lumière. Alors, c’est un émerveillement ; la lumière surgit soudain des ombres, c’est un quai, un canal et par delà encore, dans une perspective qui fuit vers les lointains du rêve, un autre quai et les pignons pittoresques des maisons hollandaises. Pieter de Hooch, peintre des intérieurs, se transforme et devient un merveilleux peintre de villes. Et cette atmosphère des cités tranquilles il la baigne dans une belle lumière blonde et dorée.

Voyez encore les Amoureux du Musée du Louvre. Six personnes, hommes et femmes, sont réunies dans une salle élégante aux murs recouverts de tapisserie en cuir de Cordoue, aux beaux pavements de marbre. Près d’une cheminée où un feu est allumé, une dame jouant aux cartes interrompt sa partie pour se tourner vers un jeune cavalier tenant un verre en main ; dans le fond de la pièce, près d’une table que surmonte un miroir, deux amoureux, appuyés contre la croisée, se parlent en se tenant tendrement les mains. Or, l’éclat du jour

était trop vif. On a tendu sur cette scène intime les rideaux d’une des hautes fenêtres. Mais un rayon de lumière obstiné a filtré à travers ces voiles. Il se glisse par une mince ouverture que le tissu ne protège pas, par une des baies restée libre. Il se glisse comme à la dérobée ; il tombe sur une collerette de femme dont il fait ressortir la blancheur ; il s’écrase sur un coin de la table ; il illumine une joue empourprée ; il vient mourir sur le verre qu’un gentilhomme tient en mains. Il se répand, il s’éparpille ; il est pareil au Jupiter antique qui se changea en pluie d’or pour pénétrer plus sûrement auprès de Danaë. Ainsi un rayon de soleil se transforme, s’assouplit à la forme des choses, caresse et colore, fait aimer l’ombre après avoir fait aimer la lumière.

Voici que le jeune soleil de Hollande a doré le visage d’une jeune femme, voici qu’il éclaire l’hermine blanche ou le satin de ses vêtements. Il se pose sur le visage, et sur les mains occupées à fouiller les écheveaux de laine. On dirait qu’il se joue et que dans son caprice il se plaît à souligner d’un trait de lumière tous les détails du travail de la dame ; il traîne paresseusement sur les objets placés çà et là. C’est l’hôte bienvenu, trop souvent attendu, à qui on accorde toutes les libertés. Il est chez lui dans les courts instants où il veut bien embellir la demeure, et, comme s’il savait ce qu’on désire de lui, il muse dans tous les coins, fait jaillir une étincelle de clarté dans un repli d’ombre, se pose sur une chevelure

LE DÉPART POUR LA PROMENAD Musée de Strasbourg

blonde, éclaire un détail d’architecture qui, tout de suite, a revêtu une beauté insoupçonnée.

Mais c’est dans les lointains qu’il montrera toute sa splendeur. Il était discret souvent, quand il pénétrait dans les intérieurs où l’âme des choses vit paisiblement ; voici qu’il va répandre tout son éclat, lorsqu’il sera plus éloigné de nous.

L’art lumineux de Pieter de Hooch se révélera dans toute son intensité, lorsqu’une de ces perspectives de ville, de paysage ou de cour apparaîtra ensoleillée, au fond des corridors et des antichambres remplies d’ombre. C’est du rêve qui s’estompe là-bas, le souvenir du soleil disparu, de la lumière qui nous semble d’autant plus belle qu’elle est plus distante et qu’elle nous apparaît dans les vagues lointains du songe. C’est comme un hôte cher qui disparaît peu à peu, et qui nous envoie à travers l’espace le salut de sa magnificence. A l’admiration que nous éprouvons pour une beauté se mêle un mélancolique sentiment de regret, la tristesse du charme qui s’éloigne, des splendeurs qui nous échappent et que bientôt nous ne verrons plus.

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