‹ PignerolChapitre 3 sur 11 · II · texte numérisé non relu

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naissez-Yous pas M. Colberl? il a empoisonné M. de Louvois !

— Monseigneur est, certes , plus bas qu'on ne pense? dit Laforet a M. d'Augicourt.

— C'est Yrai, répondit d'Augicourt occupé devant une glace à enlever avec l'ongle les imperceptibles aspérités de la peau de son visage : je redoute grandement qu'il ne fasse plus usage de sa garde-robe !

— Tant que durera la maladie de M. le marquis de Louvoi|^ dit Saint-Mars aux assistants, aucun de vous ne sortira du donjon.

— Vous ne în'empecliercz pas d'aller rendre visitelÉiux dames de la ville ? repartit d'Augicourt, ému pour la première fois.

— J'exécuterai les volontés de M. de Louvois jusqu'au bout, de façon que sa maladie ne soit sue de personne en dehors de celte chambre.

^ — Vous êtes un diable d'homme, monsieur de Saint-Mars !

— Vous autres , dit le gouverneur aux valets , vous veillerez ici auprès de votre maître; quant a M. d'Augicourt, il couchera dans le prochain cabinet : j'ai fait placer des senti-

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nelles aux portes pour que nul n'entre ni ne sorte.

— Au moins , monsieur le gouverneur , ayez soin que je ne sois pas privé de mes malles qui contiennent des eaux et des pâtes de senteurs après quoi je soupire.

— Il est temps de retourner k ton poste, Reilh , lui dit a l'oreille M. de Saint-Mars en l'entraînant : elle est demeurée seule plus que de raison , et je suis d'ailleurs inquiet de ce que devient mon prisonnier.

— Etes-vous content de moi , monsieur le gouverneur? dit le chirurgien dès qu'ils furent sortis de la chambre.

— A merveille , tu as parlé comme un oracle.

— Je vous avais bien prévenu qu'un ministre, si rébarbatif qu'il fût , ne me ferait pas peur.

— Mais que te semble de sa maladie ?

— Tarare pompon !

— C'est-à-dire que tu n'en sais pas le premier mot.

— Non, le premier, mais le dernier; et s'il meurl?...

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— On le mettra en terre , on en parlera un mois , puis on n'en parlera plus.

— Comme il en sera ^e vous et de moi. Mais ne pourrai-je être reclierclié?..

— Par qui ?

— Par la famille , les parents, les fils du défunt.

— Pourquoi ?

— Certes il n'y aurait pasde ma faute dans ce cas, et je m'en excuse d'avance ; mais les grands seigneurs sont ainsi faits, qu'ils s'imaginent que la mort est fille aînée de la médecine.

— Ne te soucie pas 'de cela , mon ami , puisque je t'ai donné carte blanche ; si M. de Louvois n'en doit pas réchapper, je ne t'accuserai pas, et je dirai au contraire. . .

— Que direz-vous ? reprit Reilh sollicitant la fin d'une opinion que le gouverneur hésitait k émettre tout entière.

— Je dirai que Dieu est juste , puisqu'il s'appose au dessein que M. de Louvois a formé de m'arracher mon prisonnier et ma vengeance!

Quand l'arrivée du ministre avait donné le

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sienal d'une étourdissante ovation célébrée au fracas des canons, des tambours, des trompettes et des cloches , Fouquet,quis'étaitendormi pour réparer une longuenuit d'émotion et d'insomnie pendant que son fils écrivait une espèce dejournal destiné à entretenir la confiance de Saint-Mars , se réveilla en sursaut : il ne vit pas d'abord Nicole qui s'était déjà élancé vers la fenêtre afin de savoir la cause de tout ce bruit guerrier, et il crut qu'on lui avait enlevé pendant son sommeil le jeune compagnon de sa Captivité 5 il l'appela par son nom avec un accent plaintif et ne se sentit revivre qu'en le pressant dans ses bras : ils se tenaient l'un l'autre étroitement embrassés , l'inquiétude peinte sur leurs traits , et ils la lisaient mutuellement dans leurs regards attendris sans oser se la communiquer de vive voix. Cependant le tumulte augmentait: chaque coup d'artillerie faisait trembler le donjon et roulait d'écho en écho sons les voûtes j les sons des cloches et des instruments de musique militaire s'engouffraient dans le tuyau de la cheminée et revenaient aussi distincts que s'ils fussent sortis d'un or-

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gue; on entendait la rumeur du peuple, la marche régulière des troupes et la voix impérative des chefs. Fouquet et son fils écoutaient dans un silence d'attente et de terreur, comme si c'était le prélimina,jre d'une séparation pour eux , le plus grand malheur qu'ils pussent prévoir, et lorsque leurs visages venaient à se toucher , leurs larmes se mêlaient sur leurs joues.

— Grand Dieu! qu'est-ce que cela? dit enfin Fouquet qui avait épuisé toutes les suppositions probables sans deviner le motif de ce vacarme extraordinaire.

— On croirait que la ville et la citadelle sont assiégées, reprit Nicole à qui le canon causait des tressaillements involontaires.

— Plût au ciel qu'elles fussent prises ! répliqua Fouquet se cramponnant k cette vague espérance qui déjà lui échappait.

— Mais dans un siège , on ne pousse pas des acclamations de fête?

— Ce sont des cris épouvantables , ce me semble.

— Non, mon père : ce sont des cris du joie.

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— Alors, (jiiclque chose d'extraordinaire se passe àPignerol!

— Si M. de Saint-Mars était remplacé par un autre gouverneur, vous auriez peut-être un adoucissement dans voire prison ? ^ ^

— Je n'y compte plus, mon pauvre Nicole, et je vois bien que Saint-Mars suit de tout point les ordres qui lui sont transmis de la cour.

— Si c'était le roi qui vînt ici ?

— Le roi ! s'éciria Fouquet qui n'avait pas encore cette pensée et qui l'accepta tout tremblant d'espoir.

— Ecoutez : le canon tire , les cloches sonnent en volées , le tambour bat aux champs, la garnison est en montre j quel autre que le roi serait ainsi reçu en triomphe ?

— Le roi ! répétait Fouquet joignant les mains et la vue obscurcie de larmes 5 est-ce le roi ?

— Je le crois, mon père, et j'entends, ce me semble , crier vive le roi !

— En effet, dit Fouquet qui s'abusait lui-

même au point de tromper ses oreilles : on crie vwe le roi!

— Oh ! je m'en vais me jeter k ses pieds et lui demander votre grâce !

— Ma grâce î repartit le prisonnier laissant tomber sa tête dans sel mains pour cacher les pleurs et les sanglots qu'il ne pouvait plus retenir.

— Oui, mon père, c'est le roi, j'en suis sur !

— Si j'étais assez heureux pour le voir, je me justifierais devant lui, et, tout prévenu qu'il ait été contre moi par mes ennemis, je l'amènerais à me plaindre et k me pardonner peut-être.

— Vous le verrez, mon père j j'ai dans le cœur un pressentiment qui me dit que Sa Majesté a reconnu votre innocence et son injustice envers vous.

■ — Quel serait l'objet d'un voyage du roi a Pignerol? demanda Fouquet qui s'interrogeait tout haut après s'être d'avance répondu tout bas.

— Mais le roi visite sans doute les places fortes de son royaume, ou bien la guerre aura

été déclarée au duc de Savoie , comme on le prévoyait dans le public avant mon entrée

— La guerre ! reprit Fouquet qui se plaisait il rapporter a sa personne le prétendu voyage du roi. Mk de Saint-Mars m'a dit que l'Europe était en paix par suite de grandes victoires de Sa Majesté.

— Eh bien î le roi aura voulu de nouvelles victoires, car il ne s'en peut rassasier, dit-on.

— Non , ce n'est point cela : le roi vient pour une raison que je devine.

— Laquelle , mon père?

— Le roi a des remords , dit Fouquet dont la conviction ne s'appuyait que sur une idée en l'air sans aucun fondement.

— Vous le croyez? répliqua Nicole qui s'abandonnait avec enthousiasme à une illusion favorable au sort de son malheureux père.

— C'est mon avis, repartit Fouquet de plus en plus aîFermi dans son rêve consolateur : le roi s'est repenti de m'avoir si durement traité; Michel Letellier et Colbert apparemment sont morts ; je sais que le mar-

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quis de Louvois ne me veut point de mal; alors mes amis auront présenté à Sa Majesté force requêtes et placets tendant à ce que ma délivrance soit accordée ; le roi, qui fut élevé fort pieusement, et qui montrait jadis un véritable amour de la religion , se sera reproché sa rigueur et aura promis de la réparer autant qu'il serait en lui : voilà pourquoi il vient à Pignerol.

— 0 moQ Dieu ! fais que cela soit ! s'écria, les mains jointes et les yeux levés au ciel, le crédule Nicole chez qui les plus téméraires espérances de son père ne trouvaient pas de contradictions. *

— Certainement il se propose de voir la prison où je suis enfermé depuis quinze ans! dit Fouquet en sortant de son lit avec une vivacité de jeune homme. Je dois me mettre en état de paraître devant Sa Majesté.

— Eh quoi ! mon père , dit Nicole qui courut à lui et le soutint au milieu d'une défaillance causée par son extrême faiblesse ; je vous conjure de demeurer couché.

— Bon ! est-ce couché que je puis recevoir le roi ?

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— Vous n'êtes pas encore guéri tle vos blessures ?

— Bagatelles!'

— Vous avez perdu tant de sang ?

— Il m'en reste assez , Dieu merci ! pour me remettre bientôt en bonne santé , surtout si la joie de ma liberté aide h ma guérison.

— Vous paraissez bien faible ?

— Je ne suis pas fort , je l'avoue , dit Fouquet qui chancelait et pâlissait en s'habillant, et si je devais être long-temps à refaire tout le sang que j'ai perdu, la vie me quitterait avant que je fusse rétabli ; mais je n'ai plus envie de mourir, mon ami, et je veux me conserver pour toi.

— Je n'ose vous désobéir en m'opposant a cette imprudence ; cependant je serais bien aise de vous convaincre que le repos est nécessaire à votre convalescence et que vous seriez plus sage d'attendre dans votre lit.

— Je n'y resterai pas une minute de plus, interrompit Fouquet qui eut besoin de toute sa fermeté morale pour persévérer dans un projet que sa situation physique lui conseil-

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lait de ne pas poursuivre; je me sens 1res bien.

— Vous êtes si pâle!

— C'est la surprise où je me trouve.

— Vos mains tremblent?

— C'est de contentement.

— Vous paraissez prêt a vous évanouir?

— Non , je suis plein de courage et jamais je n'eus plus besoin de vivre.

— Mon bien aimé père , appuyez-yous sur moi, puisque vous refusez absolument de garder le lit?

— L'émotion m'a encore affaibli, ditFouquet qui eut à peinafcichevé de se vêtir que ses forces le trahirent et que le cœm^ lui manqua.

— Je vous porterai bien î dit Nicole qui , animé d'une vigueur surnaturelle , l'enleva de terre et le déposa, tout épuisé, dans le fauteuil de cuir.

— ~ Ah ! ne t'effraie pas , mon fils , dit Fouquet dont les paupières appesanties se fermaient et qui avait la figure couverte d'une sueur glacée.

— 0 ciel ! mon père î murmurait Nicole

remarquant cessymptômes qui pouvaient cire les préludes de l'agonie.

— Me voila mieux, Nicole, dit Fouquet, en rouvrant ses yeux qu'il fixa tendrement sur son fils.

— J'ai eu tort de consentir a ce que vous vous levassiez. ^

— C'est une fantaisie de malade, reprit-il en souriant à ces reproches adressés avec une espèce d'affectueuse rancune ; je désire que le roi me trouve sur mes pieds, si d'aventure M. de Saint-Mars lui raconte la tentative que j'ai faite hier pour lui échapper.

— La faute en doit retomber sur le roi qui vous a réduit au désespûàr par cette horrible captivité !

— Je lui pardonne maintenant , puisqu'il la fait cesser, et je serai encore un de ses plus dévoués serviteurs.

— De quelle ardeur je souhaite que MM. Colbert et Letellier soient morts !

— S'ils vivaient, mon fils, je n'aurais p^fè tant d'espoir, s'écria Fouquet avec assurance.

— Mais, mon père... dit Nicole interdit tout à coup au passage d'une idée soudaine

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qu'il suivit malgré lui dans une série de réflexions décourageantes.

— Eh bien! qu'est-ce?

— Mon pauvre père! continua-t-il en se jetant dans les bras de Foiiquet attendri.

— Pourquoi pleurer, puisque?... lui dit Fouquet qui ne put achever comme s'il partageait déjà les craintes de son fils.

— Si ce n'était pas le roi ?

— Ah î s'écria Fouquet brusquement arraché à toutes ses espérances par cette réflexion pareille a up coup de foudre qui éclaire et détruit h la fois.

— Espérons encore, mon père , dit Nicole voyant à quel excès de découragement se laissait aller son père.

— Espérer ! reprit Fouquet qui secoua la tête avec un froid et dédaigneux sourire.

— Sans doute , répliqua Nicole qui comprit que le malheureux prisonnier avait besoin d'être entretenu dans ses plus chères illusions pour supporter le fardeau de la réalité.

— Voilà dix-huit ans que j'espère! dit Fouquet en s'altristant de plus en plus.

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— On 11 entend plus rien ? dit avec angoisse Nicole , qui remarqua que canons , tambours et cloches avaient cessé leur concert depuis un moment.

— Rien ! répéta Fouquet pensif et abattu.

— Le roi est sans doute entré dans la citadelle , reprit Nicole qui parlait ainsi pour consoler son père.

— Le roi ! répéta Fouquet avec une mélancolique incrédulité.

— C^est lui qui vient en personne , assurément, dit Nicole mécontent d'avoir lui-même ébranlé la conviction de Fouquet qu'il essayait en vain de raffermir.

— Serait-ce lui? qu'importe! répondit d'un ton d'indifférence le prisonnier : il se reposera ici durant quelques jours ; puis , il en partira sans que je sois instruit de sa venue , ni de son départ.

— Eh bien ! il faut faire en sorte que Sa Majesté se souvienne de vous?

— Comment faire? M. de Saint-Mars ne voudra pas se charger de ma requête : il empêcherait plutôt que le roi s'occupât de moi et m'accordât quelque soulagement.

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— Alors ne comptez pas sur le gouverneur.

— Sur qui compter?

— Sur nous, sur moi.

— Admirable jeune homme î dit Fouquet qui, en l'embrassant, puisa une nouvelle force dans cet embrassement.

— Si j'étais en liberté, je courrais me jeter aux pieds du roi et je l'intercéderais avec tant de larmes et d'ardeur qu'il ne pourrait se défendre d'être touché de pitié!

— Certes, tu n'aurais qu'à raconter le dévouement dont tu fus capable, pour attendrir un cœur de rocher \ mais dans cette prison , sous ces voûtes sourdes, entre ces murs épais, par quel moyen nous faire «ntendre?

'^ — N'est-ce pas l'occasion de donner le signal a M. de Lauzun ?

— Est-il plus libre que nous ! d'ailleurs , il fut toujours d'esprit léger et inconstant; même il m'a semblé entièrement privé de raison ; or, je craindrais qu'il nous nuisît plus qu'il ne nous servirait.

— J'imagine un autre expédient plus sûr.

— Lequel?

— Le roi se doit promener dans la forle-

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l'cssc et il ne peut manquer de regarder le donjon.

— Crois-tu que la vue du donjon lui rappelle mon infortune? Il ignore peut-être en quel lieu je subis ma peine, car je le connus jadis fort prompt à oublier les hommes et les choses.

— Voici de quoi lui rendre la mémoire.

— Que veux-tu tenter? dit Fouquet avec inquiétude sans pouvoir retenir son fils à côté de lui.

— Je vais rompre quelques anneaux de ce grillage , reprit Nicole qui se mit sur-le-champ à l'œuvre pour exécuter son projet et qui brisa plusieurs mailles de fil-de-fer oxydé en dedans de la fenêtre, afin dépasser la main entre les barreaux et d'atteindre le vitrage.

— Ensuite ?

— j'enlèverai sans effort le plomb des vitres.

— Dans quel dessein ?

— De manière à faire des signaux dans

Tair qui soient remarqués par le roi et qui

attirent sa curiosité vers nous.

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